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Michael Pagán, Burn It Forward : quand le big band retrouve le goût du présent
Il y a des disques qui arrivent au bon moment. Ce matin, le soleil est généreux, le café vient d’être préparé et j’ai décidé de laisser le lecteur faire son travail. Au programme, *Burn It Forward*, le nouvel album de Michael Pagán. Je ne sais pas encore très bien où cette écoute va me conduire, mais les premières mesures dissipent rapidement toute hésitation. Les cuivres prennent possession de l’espace, la rythmique s’installe avec assurance et l’orchestre dégage une énergie communicative. On monte naturellement le volume. C’est bon signe. Ce qui me frappe immédiatement, c’est cette impression de familiarité sans jamais avoir le sentiment d’entendre quelque chose de déjà entendu. Il y a dans certains arrangements des réminiscences de Count Basie, dans la fluidité de l’ensemble quelque chose qui rappelle Oscar Peterson, tandis que certaines couleurs instrumentales évoquent Lionel Hampton. Mais ces références ne sont jamais encombrantes. Elles viennent simplement à l’esprit, comme elles le feraient au fil d’une conversation entre amateurs de jazz. Michael Pagán connaît manifestement ses classiques, mais il ne semble pas avoir la moindre envie de s’y enfermer. Et c’est précisément ce qui me plaît dans cet album. Il possède une vraie personnalité. Il ne cherche pas à ressusciter artificiellement l’âge d’or des grandes formations, ni à faire croire que le jazz était nécessairement meilleur hier. Il reprend une tradition, la regarde avec respect, mais lui donne surtout une raison d’exister aujourd’hui. Le big band n’est pas ici une pièce de musée. Il respire, il bouge, il surprend et, surtout, il donne envie d’être écouté.
Il faut dire que Michael Pagán a compris quelque chose d’essentiel : un grand orchestre ne se résume pas à une accumulation de cuivres et à quelques puissantes envolées orchestrales. Il faut une vision, un sens de l’équilibre et cette intelligence particulière qui consiste à savoir quand laisser les musiciens prendre leur liberté. Dans Burn It Forward, les arrangements sont solides, mais ils ne donnent jamais l’impression d’étouffer les interprètes. Au contraire, on sent constamment une circulation entre l’écriture et le jeu, entre la structure et l’improvisation.
Les sections de cuivres ont une présence remarquable. Elles peuvent surgir avec une puissance presque physique, puis se retirer pour laisser apparaître une autre couleur, une autre intention. La rythmique, quant à elle, ne se contente pas de tenir la maison. Elle donne au disque son mouvement, son assise et cette souplesse qui empêche les morceaux de devenir prévisibles. Tout cela fonctionne avec une belle évidence. On entend des musiciens qui savent ce qu’ils font, mais qui ne jouent pas pour démontrer leur savoir faire.
Certains passages m’évoquent même l’énergie d’Earth, Wind & Fire. Pas nécessairement par les arrangements ou par une ressemblance musicale directe, mais par cette capacité à faire cohabiter sophistication, puissance rythmique et plaisir immédiat. C’est une qualité assez rare. On peut apprécier la richesse de l’écriture, s’intéresser aux interventions solistes et, dans le même temps, simplement se laisser porter par le groove. La musique n’exige pas que l’on soit installé dans une posture d’expert. Elle fonctionne aussi avec le corps, avec l’oreille et avec cette envie toute simple de ne pas interrompre l’écoute. Le groove est d’ailleurs l’un des grands plaisirs de cet album. Il ne se réduit jamais à une pulsation régulière destinée à soutenir les arrangements. Il respire, change de direction, se fait plus insistant ou plus souple selon les besoins de la musique. Les musiciens jouent avec les nuances, les appuis et les silences. Cette liberté est d’autant plus appréciable qu’elle repose sur une vraie maîtrise collective. Rien ne paraît forcé. Les choses se mettent en place naturellement, et c’est souvent le signe d’un travail particulièrement abouti.
L’ancrage de Michael Pagán à Kansas City n’est pas anodin. La ville appartient à une histoire du jazz qui a profondément marqué la musique américaine. On pense à cette tradition de jeu, à l’importance du rythme, à la place accordée aux solistes et à cette manière de faire vivre la musique dans l’échange. Pourtant, je ne crois pas qu’il faille écouter Burn It Forward uniquement à travers cette filiation. Ce serait passer à côté de l’essentiel. Pagán ne cherche pas à reproduire un son régional ou à se présenter comme le gardien d’une tradition. Il s’en nourrit, tout simplement, et poursuit son propre chemin. La réalisation mérite également d’être soulignée. L’enregistrement et le mixage donnent à l’orchestre une présence très agréable. Les différents pupitres sont bien définis, les cuivres conservent leur éclat et la section rythmique possède suffisamment de profondeur pour donner à l’ensemble toute sa dimension. On distingue les détails sans perdre la sensation de masse sonore qui fait le charme d’une grande formation. C’est un équilibre délicat, et le résultat est particulièrement réussi. J’apprécie surtout le fait que la qualité sonore ne cherche jamais à voler la vedette à la musique. Elle permet de profiter pleinement des arrangements, de suivre les échanges entre les instruments et de saisir des détails que l’on découvre parfois lors d’une deuxième ou d’une troisième écoute. C’est le genre de disque qui donne envie de revenir en arrière pour réécouter un passage, non parce qu’on aurait manqué quelque chose d’indispensable, mais parce qu’on prend plaisir à retrouver une phrase, une intervention ou une manière de faire monter la tension.
Les solos participent largement à cette réussite. Ils ne sont pas là pour interrompre le déroulement des compositions ou offrir une parenthèse virtuose à chaque instrumentiste. Ils prolongent les thèmes, les enrichissent et leur donnent parfois une direction inattendue. C’est une différence importante. Dans un grand orchestre, le soliste doit pouvoir s’affirmer sans faire oublier l’ensemble. Ici, les individualités ont leur place, mais elles ne perdent jamais le fil collectif. C’est précisément cette relation qui donne au jazz toute sa richesse.
Le morceau titre, *Burn It Forward*, me semble particulièrement représentatif de cette approche. La construction orchestrale y prend toute son ampleur. Les différentes sections se répondent, les interventions solistes trouvent leur place et la musique évolue avec une vraie logique. Il y a de la puissance, bien sûr, mais aussi des respirations et des changements de perspective. On sent que l’écriture a été pensée dans ses moindres détails, sans que cela se transforme en exercice académique. Le morceau possède du relief et une vraie dramaturgie musicale. Il mérite que l’on s’y attarde.
C’est peut-être là que réside la réussite la plus intéressante de Michael Pagán. Il connaît les possibilités du big band, mais il ne se contente pas d’en utiliser les recettes. Les grandes envolées de cuivres sont efficaces parce qu’elles ne sont pas systématiques. Les moments plus retenus ont leur importance, et les arrangements laissent suffisamment d’espace aux musiciens pour que l’orchestre ne devienne jamais une machine à produire du volume. Il y a une vraie pensée musicale derrière cette générosité.
En écoutant l’album, une autre association m’est venue à l’esprit. Je repense à *Past, Present & Future*, l’un de ces derniers albums de Frank Sinatra qui m’ont particulièrement marqué par leur manière de faire dialoguer plusieurs sensibilités musicales. Ce qui me rapproche de cette expérience n’est pas une similitude de style, mais une certaine conception de l’orchestre. Il ne s’agit pas simplement d’accompagner un interprète ou de soutenir une mélodie. L’orchestration devient une composante essentielle de l’identité musicale. Elle apporte une profondeur, une couleur et une dimension qui dépassent le cadre de l’arrangement traditionnel.
Cette idée de transmission me semble finalement au cœur de Burn It Forward. Le jazz s’est toujours construit ainsi. Chaque génération a reçu quelque chose de la précédente, parfois en l’acceptant, parfois en le remettant en question, mais toujours en cherchant à lui donner un nouveau sens. Il serait dommage de réduire cette musique à ses grandes périodes historiques ou de considérer que ses plus belles heures appartiennent définitivement au passé. Les musiciens qui comprennent cet héritage savent qu’il ne s’agit pas de le conserver sous verre, mais de le faire vivre. Michael Pagán semble avoir parfaitement intégré cette démarche. Il ne cherche pas à révolutionner le big band pour le simple plaisir de se distinguer. Il préfère en exploiter les possibilités, en respecter l’esprit et lui donner une nouvelle respiration. Cette approche me paraît beaucoup plus intéressante que certaines tentatives de modernisation qui finissent par oublier ce qui rend cette musique si particulière. Ici, le respect de la tradition n’empêche jamais la personnalité de s’exprimer.
Au fond, Burn It Forward est un album qui réconcilie plusieurs plaisirs. Celui de retrouver la puissance des grandes formations, celui d’entendre des musiciens capables de jouer ensemble avec une telle précision et celui de découvrir des compositions qui ne se contentent pas de regarder en arrière. Il y a de la générosité, de l’élégance, du caractère et surtout une véritable envie de jouer. Cela s’entend dans les arrangements, dans les solos et dans la manière dont l’ensemble avance d’un morceau à l’autre. Je pourrais naturellement revenir sur les qualités techniques de l’enregistrement, la précision des sections ou la richesse de l’écriture. Tout cela compte et contribue à faire de ce disque une très belle réalisation. Mais, au moment de refermer cette chronique, je préfère retenir quelque chose de plus simple. Ce matin, j’avais envie d’écouter du bon jazz. Michael Pagán m’a offert bien davantage : un album qui donne envie de prolonger le moment, de remettre le disque au début et de retrouver cette sensation que seuls certains enregistrements savent procurer.
Le café a refroidi, le soleil est toujours présent et Burn It Forward pourrait très bien tourner une nouvelle fois. Je crois que je vais le laisser faire. Après tout, lorsqu’un disque donne envie de l’écouter immédiatement une seconde fois, il a déjà réussi quelque chose d’essentiel.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, November 2nd, 2026
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Musicians:
Michael Pagán, composition and piano
+ Michael Pagán Big Band
Track Listing:
Why Not
Septo Calypso
Good Trouble
The Healing Hymn
Gone Home
Man Of Action
Unlucky
Pontifex
Black Eyes
