Zohar & Adam – Osmosis (FR review)

Mack Avenue Music Group – Street date: November 6, 2026
Jazz
Zohar & Adam – Osmosis

Quand le jazz refuse de choisir entre ses héritages et son avenir…

On s’avançait vers la soirée. Le soleil, dans sa lente déclinaison, déposait sur les rideaux écrus une lumière dorée, presque irréelle, de celles qui semblent suspendre le temps sans pour autant l’arrêter. La journée s’effaçait doucement, laissant place à cette heure particulière où l’on éprouve le besoin de retrouver un peu de calme, de se soustraire au tumulte du monde, de laisser les pensées se dissoudre dans quelque chose de plus essentiel. C’est dans cette atmosphère que j’ai lancé Osmosis, le premier album de Zohar & Adam. Dès les premières mesures, je me suis retrouvé happé par une proposition musicale dont la singularité n’a cessé de me surprendre.

Le premier sentiment qui s’impose est celui d’une familiarité étrange. Certaines sonorités évoquent les années 1970, cette période où le jazz s’ouvrait avec une liberté considérable aux instruments électriques, aux synthétiseurs et aux rythmiques venues d’ailleurs, sans que cette ouverture implique nécessairement une rupture avec ses fondements. Mais il serait trop facile de réduire cette musique à une réminiscence de l’âge d’or du jazz fusion. Ce qui se joue ici est autrement plus intéressant. Zohar & Adam convoquent un imaginaire sonore qui pourrait sembler hérité d’une autre époque, mais ils le font avec une sensibilité résolument contemporaine. Leur manière d’habiter le groove ne relève ni de la citation ni de la nostalgie. La musique avance, respire, se transforme, sans jamais donner l’impression de chercher à prouver quoi que ce soit.

Les rythmiques, tantôt programmées, tantôt jouées, constituent l’une des clés de cette réussite. Elles ne sont pas là pour opposer une prétendue modernité électronique à une tradition instrumentale qui serait devenue obsolète. Elles participent d’un même mouvement, d’une même recherche. Les synthétiseurs explorent des sonorités qui évoquent parfois le hip-hop, parfois certaines formes de musique électronique, tout en demeurant profondément ancrés dans une conception du jazz où l’improvisation, le dialogue et l’écoute restent essentiels. Il y a dans cette approche une liberté qui me paraît particulièrement précieuse à une époque où l’on semble souvent vouloir assigner chaque musicien à une catégorie, chaque album à un rayon, chaque expérience à une définition préétablie.

On aurait volontiers imaginé un tel disque sur Blue Note. Non pas parce qu’il chercherait à reproduire une esthétique particulière, mais parce qu’il témoigne de cette capacité à faire coexister les héritages et les expérimentations, à laisser les musiciens déplacer les frontières sans renoncer à une véritable exigence artistique. Mack Avenue, qui accompagne aujourd’hui le duo, semble également inscrire son catalogue dans une ouverture vers des territoires moins conventionnels. Le jazz contemporain ne se contente plus de revisiter ses propres traditions : il dialogue avec les musiques populaires, les cultures urbaines, les technologies et les imaginaires qui traversent notre époque. Il ne s’agit pas d’y voir une concession aux goûts du moment. Ces rapprochements témoignent plutôt d’une transformation du langage musical, dont Osmosis offre une illustration particulièrement convaincante.

Car ce qui frappe ici, c’est précisément l’absence de hiérarchie entre les différentes influences. Le hip-hop n’est pas convoqué comme un élément décoratif destiné à donner une apparence de modernité au jazz. Les rythmiques électroniques ne servent pas de simple arrière-plan à des improvisations instrumentales. Les sonorités plus traditionnelles ne sont pas davantage reléguées au rang de vestiges d’une histoire que l’on respecterait par convenance. Tout semble pouvoir entrer dans la composition, à condition d’y trouver sa nécessité. C’est cette capacité à faire dialoguer des univers différents qui donne à l’album sa cohérence, et c’est aussi ce qui le rend si difficile à enfermer dans une définition.

La présence de Christian McBride sur « For Chick », où il intervient à la contrebasse aux côtés du saxophoniste Steve Wilson, constitue l’un des moments marquants de l’album. Et quelle présence ! Il y a chez ce musicien une manière de s’inscrire dans un ensemble qui ne relève jamais de la démonstration. Son jeu possède cette profondeur, cette autorité tranquille qui permettent à une musique de trouver son équilibre sans en figer les mouvements. Sa contrebasse apporte une densité particulière au morceau, mais ne cherche jamais à ramener la musique vers un territoire connu. Elle accompagne, soutient, ouvre des perspectives. Elle rappelle surtout que la tradition du jazz ne se définit pas par la répétition de ses formes, mais par la capacité de ses musiciens à les faire vivre.

La relation de McBride avec les deux frères ne se limite d’ailleurs pas à cette participation musicale. Il a également joué un rôle de mentor dans leur parcours, notamment à travers l’environnement éducatif de Jazz House Kids. Cette dimension mérite d’être soulignée, car elle éclaire une partie de la liberté que l’on retrouve dans leur musique. La transmission n’y apparaît pas comme l’apprentissage d’un ensemble de règles auxquelles il faudrait ensuite se conformer, mais comme une manière de connaître une tradition pour mieux trouver sa propre voie. L’expérience des aînés n’a de valeur que si elle permet aux plus jeunes de poursuivre leur recherche.

Le parcours de Zohar et Adam Cabo éclaire cette ouverture. Les deux frères ont grandi dans un environnement familial profondément musical, aux côtés de leurs parents et de leur sœur Noga. Très tôt, ils ont participé à des formations familiales et à des expériences collectives qui les ont conduits jusqu’aux studios Sun, à Memphis. Cette immersion dans un lieu chargé d’histoire musicale témoigne déjà d’une curiosité qui dépasse les frontières habituelles du jazz.

Leurs itinéraires de formation présentent toutefois des nuances qu’il est intéressant de préserver. Zohar a notamment commencé son parcours dans le jazz au sein de la Jazz Academy de Jazz at Lincoln Center. Adam, de son côté, a développé son expérience rythmique au contact des Fat Cats Afro-Cuban Jazz Youth Orchestra, dirigé par Zack O’Farrill, et s’est intéressé aux traditions de la rumba lors d’un séjour d’étude à Cuba. Le cajón, les timbales et les percussions occupent ainsi une place importante dans son univers. Ces expériences ne sont pas de simples lignes dans un curriculum : elles aident à comprendre la diversité des couleurs rythmiques qui traversent *Osmosis*.

Les deux frères ont également étudié le jazz à Trinity Church avec Steve Wilson, dans le cadre de l’environnement pédagogique de Jazz House Kids. Fondée et présidée par Melissa Walker, dont Christian McBride est le directeur artistique, cette organisation défend une conception de la transmission qui dépasse largement le cadre de l’apprentissage technique. Il s’agit de permettre à de jeunes musiciens de rencontrer une tradition, d’en comprendre les exigences, mais aussi de découvrir les possibilités qu’elle offre pour construire leur propre langage. Le parcours de Zohar et Adam témoigne de l’importance de cet accompagnement. Zohar a notamment eu l’occasion d’assurer la première partie de Norah Jones et de jouer aux côtés de musiciens tels que Christian McBride et Gregory Porter.

Mais il serait réducteur de voir dans cette trajectoire une simple accumulation de références prestigieuses. Ce qui importe, au fond, c’est la manière dont ces expériences se retrouvent dans leur musique, non comme des influences que l’on exhiberait, mais comme des éléments assimilés, transformés, réinventés. Je trouve particulièrement intéressant que cette liberté se manifeste dans un album qui, malgré la diversité de ses influences, ne donne jamais l’impression d’être un assemblage de morceaux disparates. L’intelligence des arrangements y joue un rôle essentiel. Chaque élément semble avoir été pensé pour trouver sa place dans un ensemble qui ne cesse de se déplacer. Les sonorités électroniques ne sont pas là pour masquer les limites d’une composition. Les rythmiques ne se contentent pas de soutenir une mélodie. Les interventions instrumentales ne sont jamais réduites à des exercices de virtuosité. Il y a une véritable réflexion sur la manière dont les différentes strates musicales peuvent se rencontrer, se répondre, parfois se contredire, sans que l’ensemble ne perde sa cohérence.

Les invités participent à cette richesse sans jamais donner le sentiment d’être réunis pour la seule valeur de leurs noms. « Demon », avec Nory et J3PO, explore une autre facette de l’univers du duo. « The Table » accueille Noga Cabo, tandis que « Just One of Us » fait intervenir le saxophoniste Ben Mizrach. Le morceau-titre, enfin, réunit le bassiste Hadrien Feraud et le trompettiste Skylar Tang. Ces contributions dessinent un réseau de rencontres qui élargit le champ sonore de l’album tout en préservant son identité. La production, assurée par Zohar et Adam eux-mêmes, veille à ce que ces différentes présences s’intègrent dans une vision d’ensemble plutôt que de se succéder comme autant de démonstrations individuelles.

C’est précisément cette cohérence qui me semble faire la différence entre un album simplement aventureux et un disque véritablement réussi. Les tentatives de fusion entre le jazz et d’autres musiques ne manquent pas. Certaines ont produit des œuvres majeures ; d’autres se sont contentées de juxtaposer des éléments qui, faute d’une véritable nécessité artistique, demeuraient étrangers les uns aux autres. Osmosis échappe à cet écueil. Les influences qui le traversent ne semblent jamais avoir été choisies pour leur seule valeur symbolique. Elles participent d’un même mouvement, d’une même conception de la musique comme espace de circulation.

Il y a là quelque chose qui dépasse d’ailleurs le seul domaine du jazz. Nous vivons dans un monde où les frontières culturelles sont constamment traversées, mais où cette circulation ne signifie pas nécessairement une véritable rencontre. Les industries culturelles ont appris à transformer les différences en arguments commerciaux, à présenter les mélanges comme des signes de modernité, parfois sans que les œuvres témoignent d’une réelle compréhension des traditions qu’elles mobilisent. Osmosis me semble prendre le chemin inverse. Les influences ne sont pas exposées comme des signes de reconnaissance. Elles sont intégrées à une démarche musicale qui les transforme et leur donne une nouvelle signification.

Cette distinction est importante. Car le jazz, depuis ses origines, a toujours été une musique de circulation, de rencontres et de transformations. Il s’est nourri de traditions africaines et européennes, de musiques populaires et savantes, de formes collectives et d’expressions individuelles. Il a constamment évolué au contact des réalités sociales, des mutations technologiques et des imaginaires de son époque. Vouloir le réduire à une définition immuable reviendrait à nier ce qui constitue précisément sa richesse. Mais cette ouverture ne doit pas non plus devenir un prétexte à l’indifférenciation. Tout ne se vaut pas, et toutes les rencontres ne produisent pas nécessairement une œuvre. Ce qui compte, c’est la capacité des musiciens à faire de ces influences une nécessité expressive.

C’est là que l’album de Zohar et Adam me paraît particulièrement convaincant. Il ne cherche pas à démontrer que le jazz peut accueillir le hip-hop, l’électronique ou les musiques du monde. Il part du principe que ces univers font déjà partie de leur expérience musicale et qu’il n’y a aucune raison de les tenir à distance. Leur musique ne se construit pas contre une tradition, mais à partir de plusieurs traditions qu’ils ont assimilées. Elle ne cherche pas davantage à se donner une identité artificielle en multipliant les références. Elle trouve sa singularité dans la manière dont ces références deviennent un langage.

Cette démarche me rappelle, par certains aspects, le travail de plusieurs artistes et producteurs du label ACT, dont les choix ont souvent permis de faire émerger des univers singuliers, à la croisée de différentes traditions. Il y a dans ces projets une attention particulière portée à la personnalité des musiciens, à leur capacité à développer une voix propre plutôt qu’à leur conformité à une esthétique déjà identifiée. Cette manière de concevoir la production comme un espace d’accompagnement, et non comme un instrument de normalisation, me semble particulièrement importante à une époque où la standardisation des formats tend à réduire les possibilités d’expérimentation.

Car il faut bien reconnaître que la musique contemporaine se trouve confrontée à des contraintes nouvelles. Les plateformes, les algorithmes et les logiques de consommation rapide ont profondément modifié les conditions de diffusion et d’écoute. Les œuvres sont souvent évaluées à partir de leur capacité à retenir immédiatement l’attention, à produire un effet identifiable, à s’inscrire dans une catégorie facilement exploitable. Dans un tel contexte, un album comme *Osmosis*, qui demande parfois de déplacer ses repères, de se laisser surprendre et de ne pas chercher immédiatement à comprendre ce que l’on entend, constitue presque une forme de résistance.

Je ne voudrais pas pour autant transformer cette chronique en manifeste. La musique n’a pas à porter seule le poids de nos interrogations sur le monde. Mais certains albums nous rappellent, par leur existence même, que la création demeure un espace où l’on peut échapper aux automatismes. *Osmosis* ne cherche pas à se conformer à une esthétique dominante. Il ne prétend pas non plus se situer en dehors de toute influence. Il assume les rapprochements inattendus et les déplacements qui constituent sa matière. C’est précisément cette liberté qui lui donne sa force.

J’avoue avoir été agréablement surpris de bout en bout. Il y a dans cet album une qualité d’écoute, une attention portée aux détails, une manière de construire les arrangements qui me semblent particulièrement remarquables. On peut y revenir sans avoir l’impression d’en avoir épuisé les possibilités. Certains passages retiennent l’attention par leur énergie, d’autres par leur subtilité, d’autres encore par la manière dont ils font apparaître une nouvelle dimension de l’ensemble. C’est un disque qui ne se livre pas entièrement à la première écoute, mais qui ne se réfugie jamais dans une complexité artificielle.

Alors que les premières diffusions radio sont programmées à partir du 1er novembre, la parution officielle de *Osmosis* est fixée au 6 novembre 2026. Ce calendrier ne fait que souligner l’importance de cette première rencontre avec un duo dont le parcours mérite d’être suivi. Je le recommande aux amateurs de jazz aventureux, à ceux qui ne seront pas déroutés par des propositions différentes de leurs habitudes, mais aussi à tous ceux qui aiment découvrir une musique capable de se transformer sans perdre son identité.

Il serait dommage de passer à côté de cet album sous prétexte qu’il ne correspond pas exactement à ce que l’on attend du jazz. C’est justement cette capacité à déjouer les attentes qui en fait l’intérêt. Il est encore trop tôt pour savoir si ce type de musique finira par trouver une dénomination précise, si l’on parlera demain de post-jazz, de jazz hybride ou d’une autre catégorie encore. Les étiquettes ont parfois leur utilité, mais elles arrivent souvent après les œuvres, lorsque les expériences se sont suffisamment multipliées pour dessiner un courant identifiable. Pour l’heure, je préfère laisser Osmosis dans cet espace de liberté où il semble le plus à l’aise. Il y a quelque chose de profondément réjouissant dans cette impossibilité de le réduire à une formule.

Et puis, au-delà de toutes ces considérations, il reste le plaisir de l’écoute. Ce plaisir simple, mais jamais banal, qui consiste à lancer un album, à se laisser porter par ses premières mesures, puis à découvrir que l’on est encore là, quelques dizaines de minutes plus tard, à écouter avec la même attention. Le soleil avait fini par disparaître derrière les rideaux, la soirée s’était installée, et Osmosis continuait de déployer ses paysages sonores.

Je me suis alors dit que c’était peut-être cela, au fond, la réussite d’un grand disque : parvenir à nous faire oublier, le temps de son écoute, les catégories dans lesquelles nous cherchons habituellement à enfermer la musique, pour nous rappeler qu’elle demeure avant tout une expérience vivante, sensible, imprévisible. Zohar et Adam ne cherchent pas à réinventer le jazz à eux seuls. Ils font quelque chose de plus intéressant : ils nous montrent qu’il n’a pas besoin d’être réinventé de manière spectaculaire pour continuer à se transformer. Il suffit parfois de musiciens qui savent écouter, de rencontres qui ont du sens, d’une transmission qui ne se confond pas avec l’imitation et d’une liberté suffisamment grande pour accepter que la musique nous conduise ailleurs.

Osmosis est de ces albums qui donnent envie de poursuivre l’exploration, de découvrir d’autres artistes, d’autres univers, d’autres manières d’habiter le jazz. Et c’est déjà beaucoup. C’est même, à mes yeux, la marque des disques les plus précieux.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, November 2nd, 2026

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To Buy This album

Website

Musicians :
Zohar Cabo: Nord Stage 3 (1-4, 6-8, 10), Piano (5, 9), Vocals (6)
Adam Cabo: Drums (1-4, 6-8, 10), Timbales (3), Congas (3), Cowbell (3), Cajon (5, 9), Vocals (6), Background Vocals (10)
Nory: Vocals (3)
J3PO: Keyboards/Synths (3)
Nate Allen: Upright Bass (3)
Christian McBride: Upright Bass (4)
Steve Wilson: Soprano Saxophone (4)
Noga Cabo: Acoustic Guitar (6), Electric Bass (6), Vocals (6)
Dassi Rosenkrantz: Fretless Bass (6)
Ian Ackerman: Electric Guitar (7)
Ben Mizrach: Alto Saxophone (8)
Hadrien Feraud: Electric Bass (10)
Skylar Tang: Trumpet (10)

Track Listing:

  1. Intro 0:58
  2. Dying Hands 4:32
  3. Demon (feat. Nory and J3PO) 3:39
  4. For Chick (feat. Christian McBride and Steve Wilson) 8:13
  5. back home 1:17
  6. The Table (feat. Noga Cabo) 5:45
  7. Message From Above 3:38
  8. Just One of Us (feat. Ben Mizrach) 7:37
  9. trust fall 1:18
  10. Osmosis (feat. Hadrien Feraud and Skylar Tang) 6:24

Producers: Zohar Cabo, Adam Cabo
Executive Producers: Evan Rogers, Carl Sturken, Richard Cabo, Dassi Rosenkrantz, and Al Hemberger
Recorded at The Loft Recording Studios in Bronxville, NY – November 2023 – February 2025
Engineers: Zohar Cabo, Adam Cabo
Additional Recording: Al HembergerMixed at The Cabo Project in Beacon, NY
Engineer: Adam Cabo
Additional Mixing: Zohar Cabo
Mastering Engineer: Harold Larue