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JOAN OSBORNE – RELISH REIMAGINED: QUAND LE TEMPS N’A PLUS LE DERNIER MOT
Il existe des chansons qui traversent les décennies sans demander la permission. Elles réapparaissent parfois au détour d’une radio, d’un film ou d’un souvenir, et quelques secondes suffisent pour que tout un pan de notre mémoire se remette en mouvement. En 1995, « One of Us », interprétée par Joan Osborne, faisait partie de ces chansons. Comme pratiquement tout le monde, j’avais été durablement marqué par ce titre, qui possédait cette qualité assez mystérieuse des œuvres capables de trouver, presque instinctivement, le son d’une époque. La voix de Joan Osborne, immédiatement identifiable, semblait s’adresser directement à celui qui l’écoutait. Ni véritablement distante, ni excessivement démonstrative, elle possédait cette proximité singulière qui transforme une chanson en conversation personnelle. Il suffisait de quelques notes pour se retrouver à fredonner le refrain. Mais le véritable événement, pour moi, ne résidait pas uniquement dans le succès de ce single. Lorsque j’avais découvert l’album Relish, j’avais été frappé par la qualité de l’ensemble. Chaque morceau semblait pouvoir devenir un tube, sans que l’album donne jamais l’impression d’avoir été construit autour d’une formule commerciale. Cette sensation est suffisamment rare pour mériter d’être rappelée. Je ne l’avais éprouvée, dans des proportions comparables, qu’avec certains albums de Michael Jackson : cette impression presque insolente que chaque titre possède sa propre existence et que l’on peut écouter le disque du début à la fin sans jamais attendre le morceau suivant. Relish avait cette cohérence particulière des albums qui ne se contentent pas de rencontrer leur époque, mais finissent par lui survivre.
Depuis, trente années se sont écoulées. Trois décennies durant lesquelles la musique a changé de supports, de circuits de distribution, de modèles économiques et, surtout, de temporalité. Les disques ont progressivement cédé la place aux fichiers, puis aux plateformes, tandis que les chansons sont devenues des unités de consommation que l’on découvre, que l’on classe et que l’on abandonne parfois avant même leur deuxième écoute. La nouveauté est devenue une injonction, la visibilité une monnaie et la durée d’attention une ressource que l’industrie s’emploie à exploiter. Dans cet univers où tout doit être immédiatement identifiable, immédiatement disponible et immédiatement remplaçable, revenir sur un album de 1995 pourrait sembler relever d’une opération de nostalgie parfaitement calibrée. C’est pourtant une tout autre histoire qui commence avec un courrier reçu ces derniers jours. À l’intérieur, un disque dont la présentation provoque immédiatement un retour en arrière : même titre, même sobriété, même pochette que celle de l’album original. Une seule différence, mais elle change considérablement la perspective : « Reimagined ». Joan Osborne a décidé de reprendre intégralement Relish pour lui offrir une nouvelle existence musicale, cette fois dans un univers profondément nourri de jazz. À la production, Christian McBride, contrebassiste, compositeur et figure majeure du jazz contemporain. L’entreprise mérite attention, car revisiter un album aussi fortement associé à une époque comporte toujours un risque. Entre respect de l’œuvre originale et tentation de la transformer, la frontière est mince. Les rééditions commémoratives nous ont suffisamment habitués à quelques arrangements supplémentaires, à des versions alternatives et à des bonus destinés surtout à justifier une nouvelle dépense. Ici, l’ambition semble autrement plus intéressante : ne pas conserver le passé sous vitrine, mais lui permettre de reprendre vie.
Je profite des premiers rayons de soleil de la matinée pour lancer le CD. Dès les premières notes, quelque chose se produit. Je ne retrouve pas exactement l’album que je connais ; j’ai plutôt le sentiment d’en découvrir un nouveau. L’atmosphère est différente, les arrangements prennent leur temps, les instruments dialoguent et les rythmes respirent dans un espace beaucoup plus ouvert. Le jazz n’est pas un simple habillage destiné à donner une apparence sophistiquée à des chansons populaires. Il devient le langage même de cette nouvelle interprétation. « St. Teresa » donne immédiatement la mesure de cette transformation. La chanson acquiert une beauté nouvelle, plus douce, plus intime, presque contemplative. Là où la version originale avançait avec une certaine urgence, celle-ci privilégie les nuances, les silences et la profondeur émotionnelle. Joan Osborne semble parfaitement à son aise dans cet environnement. Sa voix conserve cette légère rugosité qui constitue l’une de ses signatures, mais elle révèle également une souplesse et une liberté que les arrangements de 1995 ne mettaient pas nécessairement en évidence. Elle ne cherche pas à devenir une chanteuse de jazz au sens académique du terme. Elle reste Joan Osborne, et c’est précisément ce qui rend cette rencontre convaincante. Dès le deuxième titre, une surprise supplémentaire m’attend. Est-ce bien Renee Rosnes que j’entends au piano ? Je ne rêve pas. La pianiste est bien présente, et sa contribution annonce une distribution particulièrement remarquable. Marc Ribot, Nate Smith, Caelan Cardello, Renee Rosnes, Jerome Jennings et Donny McCaslin participent également à cette aventure. Nous sommes donc loin d’une simple séance de studio organisée autour d’une chanteuse et de quelques musiciens chargés de donner une couleur jazz à des compositions existantes. Il s’agit d’une véritable rencontre entre des personnalités musicales, des sensibilités et des expériences différentes. Chacun apporte sa propre lecture, sa couleur et sa manière d’intervenir. Pourtant, jamais la virtuosité ne prend le dessus sur la chanson. Une qualité qui devrait aller de soi, mais que certaines productions musicales, y compris dans le jazz, semblent parfois avoir oubliée.
Les morceaux défilent et la transformation se confirme. « Man in the Long Black Coat », « Right Hand Man », « Pensacola », « Dracula Moon » : autant de compositions familières qui semblent avoir été libérées de leurs habitudes. Les nouvelles versions ne cherchent pas à reproduire l’énergie des originales. Elles déplacent les équilibres, modifient les perspectives et donnent aux instruments une place différente dans la narration musicale. C’est là que réside l’intérêt essentiel de l’entreprise. Lorsque l’on connaît un album depuis trente ans, on croit en connaître les moindres contours. On anticipe les rythmes, les ruptures, les interventions instrumentales et les inflexions vocales. Or, ces nouvelles interprétations viennent précisément déranger cette mémoire. Là où l’on attendait une guitare, on découvre une autre réponse ; là où l’on croyait connaître la respiration d’un morceau, un arrangement vient en modifier le mouvement. Le plaisir est celui d’une redécouverte, et non d’une simple reconnaissance. La voix doucement rock de Joan Osborne se pose sur des arrangements résolument jazz sans jamais perdre son identité. Le contraste fonctionne remarquablement. Christian McBride a manifestement compris qu’il ne suffisait pas de changer les instruments pour transformer une œuvre. Il fallait en repenser l’architecture, déplacer les lignes de force et permettre aux chansons de révéler des qualités qui existaient déjà, mais que leur première incarnation ne mettait pas nécessairement en avant. Il aurait été facile de tomber dans le piège de la sophistication gratuite, cette tentation qui consiste à multiplier les interventions instrumentales pour démontrer que l’on sait jouer. Ici, l’intelligence du projet réside dans la retenue autant que dans la liberté. Les musiciens disposent d’un espace considérable, mais savent constamment où se trouve l’essentiel. La chanson reste au centre, et c’est elle qui donne son sens à leur travail.
La complicité entre Joan Osborne et Christian McBride apparaît progressivement comme l’une des clés de cette réussite. Il faut une certaine confiance pour accepter que des compositions qui ont contribué à construire une identité artistique soient ainsi déplacées, déconstruites et réinterprétées. Il faut également une réelle curiosité pour ne pas chercher à protéger à tout prix ce qui a fonctionné trente ans auparavant. Joan Osborne accepte de prendre ce risque. Elle laisse les musiciens intervenir, modifier les équilibres et parfois transformer radicalement l’environnement de ses chansons. Cette liberté donne au disque une maturité qui ne doit rien à la nostalgie. Beaucoup d’artistes finissent par devenir les conservateurs de leurs propres succès, prisonniers d’un répertoire qu’ils doivent reproduire à l’identique pour satisfaire les attentes d’un public qui souhaite retrouver ses souvenirs plutôt que découvrir de nouvelles possibilités. L’industrie musicale encourage naturellement cette prudence : un succès ancien représente un investissement amorti, une œuvre déjà connue, un public identifiable et une opération commerciale relativement prévisible. Pourquoi prendre des risques lorsqu’il suffit de ressortir un catalogue ? La réponse de Joan Osborne est précisément de refuser cette logique. Elle ne transforme pas Relish en monument intouchable. Elle le remet en circulation, lui permet de rencontrer d’autres musiciens et lui donne la possibilité d’exister autrement. C’est une démarche artistique qui possède également une portée plus large : elle rappelle que la création ne consiste pas uniquement à produire du nouveau, mais aussi à savoir regarder autrement ce qui existe déjà. À une époque où l’on confond volontiers innovation et renouvellement de l’emballage, cette distinction n’est pas insignifiante.
Puis arrive « One of Us ». Il y a forcément un moment d’appréhension. Cette chanson appartient tellement à 1995 qu’elle semble presque enfermée dans la mémoire collective de cette décennie. Comment la reprendre sans provoquer une comparaison permanente avec l’originale ? Comment éviter de reproduire une émotion qui, par définition, appartient déjà à une autre époque ? Joan Osborne ne cherche heureusement pas à gagner cette bataille. Elle n’a aucune raison de le faire. Sa nouvelle interprétation ne prétend pas remplacer celle qui a fait connaître la chanson au monde entier. Elle lui offre simplement une autre perspective, avec une voix qui a traversé le temps et une sensibilité musicale qui s’est enrichie. La chanson retrouve une dimension différente, plus nuancée, et l’on redécouvre certaines de ses qualités en se débarrassant momentanément de l’image que l’on avait conservée. Ce qui me réjouit particulièrement, c’est de penser à ceux qui découvriront aujourd’hui Joan Osborne à travers cet album. Ils n’auront peut-être jamais entendu la version originale, ne partageront aucun souvenir des radios de 1995 et ne chercheront pas à retrouver une émotion passée. Ils découvriront simplement une excellente chanteuse entourée de musiciens remarquables, dans un univers où le rock et le jazz se rencontrent sans avoir besoin de négocier leur identité respective. Pour eux, Relish Reimagined pourrait bien constituer leur premier contact avec Joan Osborne. Quelle belle porte d’entrée ! Quant à ceux qui, comme moi, avaient découvert l’album à sa sortie, ils auront le plaisir assez rare de retrouver une œuvre familière tout en ayant véritablement le sentiment d’en découvrir une autre.
Au terme de cette écoute, une évidence s’impose : Relish Reimagined n’est pas une version de remplacement de l’album de 1995. C’est une œuvre autonome, un prolongement inattendu qui possède suffisamment de personnalité pour ne pas avoir constamment besoin de se référer à son modèle. Le premier Relish avait capturé quelque chose de son époque ; celui-ci démontre que les bonnes chansons peuvent traverser les décennies sans perdre leur capacité à surprendre. La réussite doit beaucoup à Christian McBride, à la qualité de ses arrangements et à cette distribution de musiciens qui savent conjuguer liberté individuelle et intelligence collective. Mais elle repose avant tout sur Joan Osborne, dont la voix demeure le fil conducteur de cette aventure. Une recommandation s’impose néanmoins : évitez de découvrir cet album sur les minuscules haut-parleurs d’un ordinateur ou sur ces enceintes qui prétendent aujourd’hui transformer n’importe quelle pièce en auditorium. De bonnes enceintes sont vivement conseillées. Les subtilités des arrangements, les interventions instrumentales, les nuances de la contrebasse, le travail du piano et les échanges entre musiciens méritent une restitution à la hauteur. Ce disque possède suffisamment de détails pour justifier plusieurs écoutes, et c’est précisément ce que l’on attend d’un grand album. Trente ans après avoir été séduit par « One of Us », je retrouve Joan Osborne avec un plaisir qui n’a rien d’une simple nostalgie. En 1995, elle avait trouvé le son d’une époque. En 2026, elle rappelle qu’une chanson n’est pas condamnée à vieillir avec les arrangements qui l’ont rendue célèbre. Il suffit parfois de la confier aux bonnes personnes, de lui laisser de l’espace et de ne pas confondre respect du passé et immobilisme. À l’heure où l’industrie musicale semble parfois considérer qu’une chanson a rempli sa mission dès qu’elle a généré suffisamment de clics, voilà une démonstration autrement convaincante de ce que signifie faire vivre la musique. Et, accessoirement, une excellente raison de ressortir ses bonnes enceintes.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, November 1st, 2026
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Musicians :
Joan Osborne: Vocals (All)
Christian McBride: Acoustic Bass (1-6, 9-11), Electric Bass (7, 8)
Marc Ribot: Guitars (All), Electric Sitar (5)
Nate Smith: Drums (1, 2, 4, 5, 7-9, 11)
Caelan Cardello: Piano (1, 6, 7, 9, 10), Organ (3, 7, 8), Electric Piano (4, 5)
Renee Rosnes: Electric Piano (2, 3, 8), Piano (11)
Jerome Jennings: Drums (3, 6, 10)
Donny McCaslin: Tenor Sax (3, 9)
Justin Hicks: Background Vocals (3, 4, 6, 7, 11)
Audrey Martells: Background Vocals (3, 4, 6, 7, 11)
Track Listing:
- St. Teresa 4:01
- Man in the Long Black Coat 6:10
- Right Hand Man 4:53
- Pensacola 5:06
- Dracula Moon 4:32
- One Of Us 5:38
- Ladder 4:43
- Spider Web 6:19
- Help Me 4:44
- Crazy Baby 6:03
- Lumina 3:58
Producer: Christian McBride
Co-Producer: Joan Osborne
Recorded at Sear Sound in New York, NY – June 14-16, 2025
Engineer: Todd Whitelock
Additional Engineer: Christopher Gold
Lead Vocals Recorded at Milan Hill Music
Engineer: Justin Guip
Backing Vocals Recorded at Vinegar Hill Sound in Brooklyn, NY
Engineer: Reed Black
Assistant Engineer: Eoin O’Mara
Mixing Engineer: Todd Whitelock
Mastering Engineer: Mark Wilder
