Keith Oxman and Frank Morelli – Classicool (FR review)

Capri Records LTD – Street date : November 20, 2026
Jazz
Keith Oxman And Frank Morelli – Classicool

Classicool: le saxophone et le basson, ou l’art de brouiller les frontières.

Ce dimanche matin, peu lumineux, le café fume sur le bureau après que j’ai dévoré un croissant made in USA de très bonne facture. La matinée s’annonce paisible. Je décide alors de remettre sur la platine cet album peu banal qui traîne sous mes doigts depuis quelques jours. Son titre : Classicool. Ses protagonistes : Keith Oxman, saxophoniste ténor, et Frank Morelli, bassoniste. Deux musiciens qui, à première vue, semblent avoir pris un malin plaisir à compliquer la vie des arrangeurs. Car si voir figurer un saxophone et un basson côte à côte dans une formation classique n’a rien d’extraordinaire, leur association dans un contexte de jazz post-bop relève d’une tout autre aventure. Une curiosité instrumentale, peut-être. Une digression amusante, certainement pas. Encore faut-il écouter.

Le jazz a toujours entretenu des rapports ambigus avec les frontières musicales. Il les franchit, les contourne, les redessine, parfois avec insolence, souvent avec bonheur. Mais réunir deux instruments dont les traditions, les contraintes techniques et les habitudes expressives diffèrent sensiblement ne suffit pas à produire une rencontre convaincante. Il faut inventer un langage commun, aménager les espaces, repenser les équilibres, organiser les respirations. Le saxophone ténor possède une longue histoire dans le jazz, avec ses écoles, ses maîtres, ses filiations. Le basson, lui, semble appartenir à un autre monde, celui des orchestres symphoniques, de la musique de chambre et des partitions où l’on apprécie sa profondeur, son caractère parfois malicieux, parfois mélancolique. Le voir s’aventurer dans les territoires de l’improvisation jazz pourrait donc sembler relever d’une expérience de laboratoire. Encore faut-il que les musiciens soient à la hauteur de l’expérience. Et ils le sont.

Classicool ne repose pas sur un catalogue de compositions originales. Le répertoire emprunte à des mélodies et à des compositeurs qui entretiennent des liens avec les univers classique et jazzistique. Le choix est judicieux. Pourquoi ajouter de nouvelles compositions à un patrimoine musical déjà considérable lorsque l’on dispose de mélodies capables de supporter plusieurs vies? Encore faut-il savoir les habiter sans les dénaturer. La difficulté n’est pas tant de jouer ces thèmes que de les faire respirer autrement, de leur offrir une nouvelle perspective sans transformer leur identité en prétexte à une démonstration instrumentale. C’est précisément là que se situe l’intérêt de cet album : dans la manière dont deux musiciens s’approprient un répertoire familier pour en révéler des aspects parfois insoupçonnés. Le titre lui-même, Classicool, est parfaitement trouvé. Il ne s’agit pas seulement d’un jeu de mots, même si celui-ci possède une efficacité redoutable. Il résume une démarche, une certaine manière de prendre au sérieux la rencontre entre les traditions musicales sans se prendre soi-même trop au sérieux. Le classique n’est pas ici un patrimoine que l’on enfermerait dans une vitrine, pas plus que le jazz ne se réduit à une succession de conventions stylistiques. Les deux univers se rencontrent, s’observent, se questionnent et finissent par trouver un terrain d’entente. Le résultat tient moins de la fusion spectaculaire que d’une conversation entre musiciens qui savent exactement ce qu’ils ont à dire.

Keith Oxman n’est pas un inconnu dans le paysage du jazz américain. Installé à Denver, il évolue dans cet univers depuis les années 1970 et a notamment tourné avec le grand orchestre de Buddy Rich. Son parcours l’a conduit à côtoyer des figures aussi importantes qu’Art Blakey, Sonny Stitt, Red Holloway, Pete Christlieb, Jack McDuff, Phil Woods, Dave Brubeck, Jon Hendricks ou Louis Bellson. Il a également partagé la scène avec des artistes issus d’univers différents, de Pearl Bailey aux Temptations, en passant par The Fifth Dimension. Une telle trajectoire ne relève pas simplement de l’accumulation de noms prestigieux sur un curriculum vitæ. Elle témoigne d’une capacité à évoluer dans des contextes variés, à comprendre les exigences de formations différentes et à inscrire son jeu dans une histoire musicale qui ne se limite pas à une seule école. Chez Oxman, la mélodie demeure une préoccupation essentielle. Son jeu ne cherche pas à imposer une démonstration technique à chaque phrase. Il privilégie le discours, la construction, le mouvement. Une manière de rappeler que le jazz n’est pas nécessairement une compétition de vélocité, contrairement à ce que certaines démonstrations contemporaines pourraient laisser croire. La virtuosité n’a de sens que lorsqu’elle sert une intention musicale. Et lorsque la mélodie est aussi présente, le discours conserve une lisibilité qui permet à l’auditeur de suivre le musicien sans avoir à consulter un manuel d’harmonie à chaque changement de mesure.

Face à lui, Frank Morelli n’a rien d’un invité de circonstance. Formé à la Manhattan School of Music, puis à la Juilliard School, dont il fut le premier bassoniste à obtenir un doctorat, il appartient à cette catégorie de musiciens dont la maîtrise instrumentale repose sur une connaissance approfondie du répertoire et des possibilités expressives de leur instrument. Son parcours dans la musique classique est considérable. Pendant quarante-cinq ans, il a été membre de l’Orpheus Chamber Orchestra, avec lequel il a participé à une aventure musicale qui a profondément renouvelé la pratique de la musique de chambre orchestrale. Il a également collaboré avec la Chamber Music Society of Lincoln Center, enseigné dans plusieurs institutions prestigieuses et participé à près de deux cents enregistrements. Autant dire que l’on ne se trouve pas devant un bassoniste qui aurait décidé, un matin, de faire un détour touristique par le jazz. Ce qui rend cette rencontre particulièrement intéressante, c’est justement la manière dont Morelli aborde son instrument dans un contexte où les réflexes classiques ne suffisent plus. Le basson possède une palette sonore singulière. Sa profondeur peut soutenir une ligne mélodique avec une remarquable stabilité, tandis que son registre aigu lui permet d’adopter des couleurs plus incisives, presque vocales. Mais il faut encore savoir exploiter ces qualités sans tomber dans la caricature. Le basson n’est pas un saxophone qui aurait oublié de changer de famille. Et c’est heureux.

À l’écoute, on constate rapidement que les deux instruments entrent en résonance, non pas en cherchant à se confondre, mais en utilisant leurs différences comme un véritable matériau musical. Le saxophone peut proposer une phrase, le basson la reprendre, la prolonger, la déplacer ou lui opposer une autre couleur. Les timbres se répondent, parfois se superposent, parfois se séparent pour mieux se retrouver. Cette circulation des idées constitue l’un des principaux attraits de l’album. On s’amuse naturellement à attendre le basson au tournant. Va-t-il se contenter de doubler le saxophone? Va-t-il se réfugier dans son registre grave, comme un accompagnateur prudent qui aurait peur de déranger? Ou va-t-il, au contraire, prendre le risque de s’aventurer dans les territoires plus agiles de l’improvisation?
La réponse est réjouissante. Morelli ne se contente pas d’assurer une présence instrumentale singulière. Il joue avec la couleur sonore de son basson, ses possibilités de phrasé, ses nuances, ses inflexions. Il fait de ses particularités une force expressive. Les deux musiciens partagent surtout un goût prononcé pour la mélodie. Ce point mérite d’être souligné, car il constitue le véritable fil conducteur de Classicool. L’improvisation ne devient jamais une fin en soi. Elle demeure au service du thème, de sa construction, de son caractère. Le dialogue entre Oxman et Morelli s’apparente davantage à une conversation qu’à un concours de virtuosité. Chacun écoute l’autre, répond, relance, laisse respirer. La musique se construit dans cet espace de liberté où l’on comprend que la maîtrise technique ne vaut que par la qualité de l’écoute.

Le premier titre, Cool, donne immédiatement le ton. La suite de l’album ne déroge pas à cette règle. Les mélodies sont familières, mais leur traitement réserve suffisamment de surprises pour maintenir l’attention. Les arrangements, élaborés par les deux musiciens, témoignent d’un travail minutieux sur les équilibres et les possibilités de chaque instrument. Le piano, la contrebasse et la batterie viennent soutenir cette conversation sans en détourner l’attention. L’ensemble conserve une cohérence remarquable, malgré les différences de timbres et les origines musicales parfois éloignées des thèmes abordés.

Il fallait bien cela pour éviter que cette association ne se transforme en exercice de style, ou pire, en démonstration de curiosité instrumentale destinée à faire sourire les amateurs de jazz. Car la tentation est grande, lorsqu’on réunit des instruments aussi différents, de faire de leur singularité le principal argument de vente. Le basson, le saxophone, la rencontre improbable : voilà qui suffirait à alimenter quelques lignes de présentation. Mais une fois l’album lancé, la curiosité doit laisser place à la musique. Et c’est précisément ce que réussissent Oxman et Morelli.

Classicool rappelle ainsi une évidence que l’on oublie parfois: la musique n’a pas besoin de revendiquer une quelconque pureté pour être convaincante. Elle a besoin de musiciens capables de faire vivre les notes, de donner une direction aux mélodies et de transformer une idée en véritable expérience d’écoute. Le jazz s’est construit sur les échanges, les emprunts, les déplacements et les rencontres. Il serait donc assez paradoxal de lui reprocher aujourd’hui de s’aventurer dans des territoires qui ne lui appartiendraient pas. À moins de considérer que l’histoire du jazz aurait été écrite une fois pour toutes, ce qui serait une manière assez peu jazzistique de concevoir la musique. Ce qui frappe surtout, c’est le plaisir manifeste que les deux musiciens semblent prendre à cette aventure. Le basson n’est jamais traité comme un intrus, le saxophone ne cherche pas à imposer son autorité historique. Chacun trouve sa place, et c’est précisément cette égalité de traitement qui donne à l’ensemble sa cohérence. La musique ne cherche pas à prouver que le basson peut jouer du jazz, ni que le saxophone peut s’accommoder d’un partenaire inhabituel. Elle démontre simplement que lorsque deux musiciens possèdent une véritable intelligence musicale, les frontières instrumentales deviennent des espaces de rencontre plutôt que des obstacles.

Le café a refroidi. Le croissant américain, lui, a disparu depuis longtemps. Mais l’album continue de tourner, et je me surprends à revenir sur certains passages, à écouter autrement les interventions du basson, à apprécier les nuances du saxophone. Je me prends même à attendre certaines phrases, à anticiper les réponses, à sourire lorsque les deux instruments semblent se jouer de leurs différences. C’est peut-être là le meilleur signe: Classicool ne cherche pas à impressionner l’auditeur par une démonstration de force. Il l’invite simplement à écouter.

Et, par les temps qui courent, entre les algorithmes qui prétendent connaître nos goûts avant même que nous les ayons formulés et les playlists qui confondent parfois musique et mobilier sonore, cette invitation à l’écoute mérite d’être saluée. Classicool nous rappelle qu’une rencontre musicale n’a pas besoin d’être spectaculaire pour être passionnante. Il suffit parfois d’un saxophone, d’un basson, de quelques mélodies bien choisies et de deux musiciens qui savent que le plus important n’est pas de jouer plus fort, plus vite ou plus haut que l’autre, mais de lui donner envie de continuer.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, November 1st, 2026

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To Buy this album

Frank Morelli’s website

Keith Oxman’s website

Musicians :
Frank Morelli – basson
Keith Oxman – saxophone ténor
Jeff Jenkins – piano
Gonzalo Teppa (ou Teppo) – contrebasse
Todd Reid – batterie (tracks 1 & 2)

Track Listing :
Cool
I Remember You
Tangerine
My Reverie
Come Sunday
Softly As In A Morning Sunrise
Sicilenne
Not Since Ninevah
And This Is My Beloved
Modinha
Lover Come Back To Me
There’s A Boat Dat’s Leavin’ Soon For New York