Ryan Middagh Jazz Orchestra – A Merry Bari Christmas (FR review)

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Ryan Middagh Jazz Orchestra - A Merry Bari Christmas

Ryan Middagh: quand le saxophone baryton donne à Noël des envies de swing

Dans la longue histoire des albums consacrés aux fêtes de fin d’année, une conviction commence à s’imposer : en 2026, Noël sera swing ou ne sera pas. Il faut dire que le jazz possède cette faculté assez rare de transformer les traditions sans nécessairement les trahir, de retrouver dans des mélodies familières des possibilités que l’habitude avait fini par dissimuler. Encore faut-il disposer des musiciens et de l’imagination nécessaires. Avec A Merry Bari Christmas, le compositeur, arrangeur, chef d’orchestre et saxophoniste Ryan Middagh réunit précisément ces conditions. Et je dois reconnaître qu’il m’est particulièrement difficile de résister au charme du saxophone baryton, à cette sonorité profonde, généreuse, parfois presque insolente, qui possède le pouvoir de donner une tout autre dimension à une formation orchestrale. À l’instar d’Eyal Vilner, dans une autre approche du swing en grand orchestre, Middagh connaît parfaitement les ressorts de cette musique collective : la puissance des sections, les équilibres entre les pupitres, la circulation des idées et cette manière de faire surgir une énergie communicative à partir d’une écriture extrêmement organisée. Ici, le résultat est réjouissant, souvent spectaculaire, mais surtout musicalement maîtrisé. Loin des albums de Noël qui se contentent de reprendre un répertoire consacré en lui appliquant quelques arrangements convenus, Middagh propose une véritable réflexion sur les possibilités du big band et sur la place encore trop rarement accordée au saxophone baryton. Huit morceaux suffisent à construire un univers cohérent, où la tradition devient un matériau vivant, ouvert à l’invention, à l’humour et à une liberté musicale qui ne se confond jamais avec la facilité.

Dès les premières mesures de « (If I Were Giant) Jingle Bells », le ton est donné. Il ne s’agit manifestement pas de proposer une nouvelle version aimablement décorative d’un classique que tout le monde connaît. Middagh imagine plutôt une rencontre entre Jingle Bells, Giant Steps de John Coltrane et If I Were a Bell, trois univers dont le rapprochement aurait pu relever du simple exercice de style. C’est pourtant une véritable construction musicale qui prend forme, avec ses changements de direction, ses détours harmoniques et ses ruptures qui entretiennent constamment l’attention. Le piano de Pat Coil et le saxophone baryton de Jeff Coffin trouvent chacun leur espace, tandis que l’orchestre assure une assise rythmique particulièrement efficace. Ce qui frappe, c’est la manière dont l’arrangement parvient à préserver le caractère immédiatement reconnaissable de la mélodie tout en la faisant entrer dans un langage beaucoup plus exigeant. Le morceau est presque méconnaissable, mais conserve suffisamment de son identité pour susciter cette complicité immédiate avec l’auditeur. Il possède surtout une qualité essentielle : il donne envie de bouger. Voilà un Jingle Bells qui pourrait aisément accompagner les dernières heures d’une soirée de fêtes, lorsque les conversations deviennent plus animées et que la piste de danse finit par prendre le dessus sur les bonnes manières. On ne saurait demander beaucoup plus à une ouverture d’album.

Cette première pièce annonce également le principe directeur du projet : faire du saxophone baryton non pas un simple instrument de complément dans une grande formation, mais son véritable centre de gravité. L’entreprise est d’autant plus intéressante que Middagh a choisi de réunir cinq personnalités particulièrement représentatives de cet instrument : Jeff Coffin, Michael Dease, Mark Douthit, Jimmy Bowland et lui-même. Il ne s’agit pas simplement d’accumuler les solistes prestigieux ou de multiplier les interventions spectaculaires. L’intérêt réside dans la diversité des fonctions attribuées au baryton. Celui-ci intervient comme voix principale, s’intègre aux sections, dialogue avec les autres pupitres, développe des contrepoints ou participe à des textures collectives. Middagh exploite ainsi les différentes possibilités de l’instrument, depuis sa puissance naturelle jusqu’à ses ressources plus subtiles, en jouant sur les contrastes de registres, les couleurs et les articulations. Cette conception donne à l’album une identité immédiatement perceptible. Le baryton n’est plus relégué au rôle de basse occasionnelle de la famille des saxophones ; il devient un protagoniste à part entière, capable de porter une mélodie, de soutenir une architecture orchestrale et de dialoguer avec des instruments dont il est parfois l’antithèse sonore. Il y a dans cette démarche une véritable intelligence de l’écriture, mais aussi une forme de reconnaissance envers un instrument qui mérite incontestablement davantage de lumière.

La sélection du répertoire témoigne de la même liberté. Avec « The (Cute) Little Drummer Boy », Middagh s’empare d’une autre mélodie emblématique des fêtes de fin d’année et lui offre un cadre où le saxophone baryton de Jimmy Bowland et la batterie de Marc Widenhofer occupent une place privilégiée. Le choix est intéressant : plutôt que de rechercher systématiquement l’ampleur spectaculaire, l’arrangement peut s’appuyer sur le caractère rythmique et presque processionnel de la composition pour en déplacer les équilibres. Ailleurs, « Christmas Time Is Here (Killer Joe) » rapproche l’univers mélodique de Vince Guaraldi de celui de Benny Golson, créant un terrain de rencontre particulièrement stimulant entre deux références du jazz dont les sensibilités ne sont pas étrangères l’une à l’autre. Le saxophone baryton de Mark Douthit participe à cette démarche, tandis que la présence vocale de Vinéecia Buchanan apporte une autre dimension au répertoire. On retrouve cette volonté de ne jamais laisser les morceaux prisonniers de leur statut de chansons de circonstance. Chaque arrangement semble partir d’une question simple : que peut-on encore découvrir dans une mélodie que l’on croit connaître depuis toujours ? La réponse ne passe pas par une accumulation d’effets, mais par un travail de réécriture qui donne à chaque pièce sa propre personnalité.

L’une des surprises les plus savoureuses de l’album vient toutefois d’une direction beaucoup moins attendue. Avec « Un Flambeau, Jeannette, Isabelle », Middagh va chercher dans le patrimoine musical français une ancienne chanson de Noël associée à la tradition provençale, dont les origines remontent au XVIIe siècle et dont la mélodie est attribuée à Marc-Antoine Charpentier. Voilà qui nous éloigne considérablement des territoires habituels du jazz américain. J’avoue que cette incursion m’a demandé quelques recherches, tant cette référence est inhabituelle dans un programme de big band consacré aux fêtes de fin d’année. Mais c’est précisément ce genre de détour qui donne au projet son intérêt. La difficulté était réelle : comment transformer une mélodie issue d’une tradition populaire et religieuse ancienne sans la dénaturer, ni la réduire à un prétexte exotique ? Middagh apporte une réponse particulièrement convaincante. Son arrangement repose sur des jeux de contrepoint, des décalages de phrasé et des interventions orchestrales qui déplacent progressivement les repères de l’auditeur. La voix de Vinéecia Buchanan et le saxophone ténor de Jeff Coffin participent à cette construction, tandis que la batterie de Jordan Perlson accompagne les différentes transformations de la pièce. Le résultat possède une étrangeté séduisante, une manière de faire cohabiter deux traditions musicales qui n’avaient, à première vue, aucune raison particulière de se rencontrer. Il est vrai que la compréhension des paroles chantées n’est pas toujours évidente, mais je serais assez enclin à considérer que ce détail ne compromet guère le plaisir de l’écoute. Dans cette ambiance, l’essentiel est ailleurs : dans la réussite de l’adaptation, dans la richesse de l’écriture et dans cette capacité à faire entrer une vieille mélodie provençale dans un langage orchestral contemporain. Pour l’anecdote, les paroles aujourd’hui associées à cette chanson sont également liées à une adaptation d’Émile Belmont, réalisée au milieu du XXe siècle à partir de la tradition provençale. Une curiosité historique qui ajoute encore un peu de profondeur à cette étonnante rencontre.

« I’ve Got My Love to Keep Me Warm (In Havana) » poursuit cette ouverture stylistique en déplaçant les couleurs vers un univers latino et caribéen. Le titre annonce déjà le parti pris : sortir la composition d’Irving Berlin de son cadre habituel pour lui donner une autre respiration, sans perdre ce qui fait son charme. Les trompettes de José Sibaja et Emmanuel Echem, le saxophone alto de Mark Douthit et la présence des congas de Glenn Caruba permettent d’élargir sensiblement la palette sonore de l’orchestre. Cette diversité est importante, car elle évite au disque de devenir une succession de démonstrations autour d’un seul instrument. Le saxophone baryton en constitue le fil conducteur, mais le big band reste un organisme vivant, dont les différentes sections doivent pouvoir s’exprimer et se répondre. Middagh comprend manifestement que la richesse d’une grande formation ne tient pas uniquement à sa puissance, mais à sa capacité à faire coexister des personnalités et des traditions musicales différentes. L’arrangement ne cherche pas à plaquer artificiellement une couleur latine sur une chanson américaine ; il s’inscrit dans une conception plus large de la circulation des rythmes et des influences. C’est aussi ce qui permet à l’album de conserver une fraîcheur constante, malgré la familiarité de son répertoire.

Un autre moment particulièrement réussi est « (Not So) Silent Night », qui offre un contraste bienvenu avec les pièces les plus exubérantes. L’introduction au piano de Pat Coil installe une atmosphère méditative, presque recueillie, avant que l’orchestre ne prenne progressivement possession de l’espace. La progression repose sur un jeu de contrastes particulièrement efficace. La trompette d’Emmanuel Echem apporte une dimension plus intime, tandis que Michael Dease et Jonathan Salcedo, aux trombones, échangent leurs idées dans un dialogue qui conduit peu à peu la musique vers une expression plus jubilatoire. Cette construction évite le piège d’une simple opposition entre recueillement et puissance. Elle donne au contraire à entendre les différentes émotions que peut contenir une période de fêtes : l’attente, la nostalgie, la joie des retrouvailles et cette excitation collective qui finit par prendre le dessus. L’écriture de Middagh révèle ici une qualité essentielle : il sait ménager les respirations, laisser les solistes construire leur discours et donner à l’orchestre le temps nécessaire pour faire évoluer la matière musicale. Le big band ne se contente pas d’occuper l’espace sonore ; il raconte quelque chose.

Avec « Santa Digs Me », l’album retrouve un humour plus directement assumé. Seule composition originale du programme, écrite par Jeff Coffin et Chris Walters puis arrangée par Middagh, la pièce constitue une parenthèse particulièrement réjouissante. La voix de Chris Walters apporte une légèreté bienvenue, tandis que le dialogue entre trois saxophones baryton, ceux de Jeff Coffin, Michael Dease et Ryan Middagh, donne au morceau une identité immédiatement reconnaissable. Cette réunion de trois instruments aussi imposants aurait pu produire un résultat quelque peu encombrant. Il n’en est rien. Les échanges sont au contraire l’occasion de jouer avec les timbres, les registres et les possibilités de réponse entre les musiciens. L’humour n’exclut pas la précision, pas plus que la virtuosité ne vient étouffer le plaisir collectif. On retrouve ici l’une des qualités les plus attachantes du disque : cette impression que les musiciens prennent autant de plaisir à jouer ensemble que l’auditeur à les écouter. La musique ne cherche jamais à impressionner à tout prix. Elle préfère partager son énergie, et c’est une différence fondamentale.

Il serait pourtant réducteur de considérer A Merry Bari Christmas comme un simple divertissement orchestral destiné à accompagner les réjouissances de décembre. Derrière l’enthousiasme du projet se trouve une histoire personnelle qui éclaire autrement son propos. Pour Ryan Middagh, Noël est avant tout une période d’attente, de retrouvailles et de souvenirs partagés. Il explique que, dès le 1er novembre, le sapin est installé chez lui et que les préparatifs commencent. Cette anticipation presque enfantine, cette volonté de prolonger autant que possible une période qui semble toujours trop courte, constitue le point de départ de l’album. Mais le choix du big band possède également une signification particulière. Middagh voit dans cette formation une sorte de famille musicale, construite autour des répétitions, des expériences communes, des difficultés surmontées et des joies partagées sur scène. Cette conception n’a rien d’anecdotique. Elle se retrouve dans la manière dont il a constitué son orchestre, en choisissant les musiciens en fonction de leur personnalité et de leur capacité à donner vie à des arrangements pensés pour eux. La qualité du collectif repose ainsi sur une connaissance des individualités. Chaque intervention trouve sa place dans une architecture plus vaste, sans que les musiciens perdent pour autant leur liberté d’expression. Il y a dans cette approche une conception profondément humaine du jazz, qui rappelle que le big band, au-delà de sa puissance sonore et de ses exigences techniques, demeure avant tout une aventure collective.

La conclusion de l’album mérite, à cet égard, une attention particulière. « Have Yourself a Merry (Bari) Christmas » pourrait sembler n’être qu’un jeu de mots supplémentaire autour du titre de l’album. Il s’agit pourtant de la pièce la plus personnelle du programme. L’été précédant les séances d’enregistrement, Middagh a été confronté à une dystonie de l’embouchure, un trouble neurologique provoquant des contractions musculaires involontaires et susceptible de compromettre sérieusement la pratique instrumentale. Pour un saxophoniste, une telle difficulté représente évidemment une épreuve considérable, puisqu’elle touche directement à la relation physique entre le musicien et son instrument. Grâce à des adaptations de son matériel, à l’accompagnement de spécialistes et au soutien de son entourage professionnel, Middagh a pu reprendre progressivement son activité et mener le projet à son terme. Cette expérience donne une signification particulière à la dernière pièce. Contrairement à l’énergie collective qui domine une grande partie de l’album, elle commence par une intervention solitaire au saxophone baryton. Le musicien choisit ainsi de terminer sur une forme de dépouillement, de fragilité assumée, qui contraste avec l’abondance orchestrale des morceaux précédents. Ce n’est pas un effet dramatique ajouté pour donner artificiellement de l’émotion à l’ensemble. C’est au contraire un retour à l’essentiel : un homme, son instrument et le désir de continuer à faire de la musique. Après avoir célébré les retrouvailles, la convivialité et le plaisir de jouer ensemble, Middagh termine son album par une déclaration musicale intime. Ce choix donne rétrospectivement une autre profondeur à l’ensemble du projet.

Au terme de cette écoute, A Merry Bari Christmas s’impose comme une réussite particulièrement réjouissante. Je n’y vois pas de véritable réserve à formuler, tant le projet parvient à maintenir un équilibre convaincant entre exigence musicale, imagination orchestrale et plaisir immédiat. Les arrangements témoignent d’une connaissance approfondie du langage du big band, les solistes sont remarquablement mis en valeur et le saxophone baryton trouve ici un espace d’expression suffisamment vaste pour révéler toutes ses ressources. Mais ce qui me semble le plus important est ailleurs : Middagh a réussi à faire d’un album de Noël autre chose qu’un produit saisonnier. Il ne cherche pas à rivaliser avec les innombrables versions déjà enregistrées de ces chansons, ni à imposer une modernité de façade. Il leur restitue simplement une capacité de surprise, en les faisant passer par le prisme de sa propre imagination et de son attachement au jazz. C’est une démarche généreuse, intelligente et parfaitement assumée. Pour ceux qui accordent aux fêtes de fin d’année une signification particulière, qu’elles soient célébrées en famille ou entre amis, chacun trouvera ici de quoi satisfaire ses envies : le plaisir de reconnaître une mélodie familière, celui de découvrir un arrangement inattendu, l’énergie d’un grand orchestre et la chaleur d’une musique conçue pour être partagée. Les amateurs de saxophone baryton seront évidemment comblés, mais les autres ne resteront certainement pas à l’écart. Voilà un disque qui ne demande ni connaissances particulières ni circonstances exceptionnelles pour être apprécié. Il suffit de se laisser porter par la musique. Et si les fêtes de fin d’année doivent avoir une bande-son en 2026, celle de Ryan Middagh mérite assurément de figurer en bonne place.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, October 31st, 2026

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Website

Musicians:
Vocals
Vinéecia Buchanan
Chris Walters
Saxophones (featuring the Baritone Saxophone)
Ryan Middagh (bandleader, baritone saxophone)
Jeff Coffin
Michael Dease
Mark Douthit
Jimmy Bowland
Jovan Quallo
Trumpets
Steve Patrick
Tyler Jaeger
Jeff Bailey
Emmanuel Echem
Jose Sibaja
Olivia Achcet
Trombones
Jonathan Salcedo
Michael Dease
Barry Green
Matt Jefferson
Piano
Pat Coil
Steve Kummer
Bass
Brian Allen
Drums & Percussion
Jordan Perlson (drums)
Marc Widenhofer (drums)
Glenn Caruba (congas)

Track Listing:
(If I Were Giant) Jingle Bells
The (Cute) Little Drummer Boy
Un Flambeau – Jeannette Isabelle
Christmas Time Is Here (Killer Joe)
I’ve Got My Love To Keep Me Warm (In Havana)
(Not So) Silentnight
Santa Digs Me
Have Yourself A Merry (Bari) Christmas