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Incantation, ou l’art de faire vivre la mémoire du jazz.
Commencer une journée de week-end d’octobre par l’écoute d’un duo aussi élégant que majestueux, que demander de plus ? Le jour vient à peine de se lever, le café fume sur le bureau et, derrière la fenêtre, les écureuils s’agitent avec cette énergie désordonnée qui semble ignorer les lois du monde. Les premières notes d’Incantation, le nouvel album de Caleb Wheeler Curtis et Jason Moran, paru le 23 octobre, accompagnent parfaitement cette petite agitation matinale. Il y a quelque chose d’amusant à voir ces animaux bondir tandis que se déploie une musique dont la profondeur invite précisément à ralentir, à se rendre disponible, à retrouver le goût d’un temps qui ne serait pas entièrement soumis à l’urgence. Mais l’anecdote ne doit pas masquer l’essentiel : dès les premières mesures, on est saisi par la qualité de cette rencontre, par l’intelligence du dialogue et par cette complicité qui ne se décrète pas, mais se construit au fil des années, de l’expérience et du travail. Caleb Wheeler Curtis, multi-instrumentiste et compositeur dont je suis avec un intérêt particulier le parcours, retrouve ici Jason Moran, pianiste et créateur parmi les plus singuliers de sa génération. S’agit-il du duo idéal du XXIe siècle ? La formule est ambitieuse, mais elle traduit assez justement ce que cette rencontre donne à entendre : deux personnalités profondément affirmées, capables de faire dialoguer la tradition classique, les héritages du jazz et les libertés de la création contemporaine sans jamais donner le sentiment de devoir justifier leur démarche. Là où certains artistes semblent encore hésiter entre fidélité et rupture, Curtis et Moran ont compris que l’une ne prend véritablement sens qu’à travers l’autre.
Il est toujours tentant, lorsqu’on parle de musiciens de cette trempe, de convoquer les formules élogieuses de la critique, de souligner la complexité d’une écriture, l’inventivité d’un improvisateur ou l’étendue de sa culture musicale. Ces appréciations ont leur légitimité. Curtis possède cette faculté rare de conjuguer une construction rigoureuse et une imagination qui refuse de se laisser enfermer dans des formes préétablies. Moran, quant à lui, déploie une pensée harmonique d’une remarquable mobilité, capable de faire surgir l’inattendu au cœur même d’une phrase apparemment familière. Mais les mots, aussi justes soient-ils, finissent parfois par dresser autour de la musique une enceinte dont il faudrait précisément s’affranchir. Car, au bout du compte, peu importe ce que chacun écrit sur un artiste, les superlatifs qu’il accumule ou les catégories dans lesquelles il cherche à le situer. Nous sommes tous guidés, dans notre rapport à la création, par ce que le cœur et l’esprit nous dictent, par ces impressions qui résistent aux définitions et qui nous accompagnent bien après que la dernière note s’est éteinte. Incantation appartient à ces disques dont on ne mesure pas immédiatement toute la portée, mais dont la présence s’impose progressivement, sans tapage, par la cohérence de son propos et la sincérité de son expression. On s’y installe comme dans une conversation entre amis, avec cette sensation agréable de n’avoir rien à prouver, rien à anticiper, rien d’autre à faire que d’écouter.
Le titre de l’album fait écho, de manière fortuite, à Ritual, le précédent album en sextette de Curtis, et cette proximité mérite que l’on s’y arrête. Dans les deux cas, le vocabulaire évoque une dimension cérémonielle, une manière d’inscrire la musique dans un espace qui dépasse le simple plaisir esthétique. Curtis explique qu’il considère cette musique comme un appel aux ancêtres, avant d’exprimer sa reconnaissance envers les artistes qui nous ont légué cet immense patrimoine. Jouer, rappelle-t-il, revient nécessairement à les invoquer : les maîtres, les modèles et les musiciens admirés continuent d’habiter les morceaux, parfois de manière consciente, parfois à travers des gestes et des inflexions devenus presque instinctifs. Pour lui, prendre part à la même histoire que Thelonious Monk et Eric Dolphy, Johnny Hodges et Duke Ellington, Cannonball Adderley et Jaki Byard, Orrin Evans et Jason Moran constitue le plus grand des honneurs. Cette déclaration pourrait sembler relever d’une profession de foi si elle ne trouvait, dans la musique elle-même, une traduction aussi convaincante. Car il ne s’agit ni de sanctifier les anciens ni de transformer leur héritage en répertoire de références obligées. La tradition ne vit que lorsqu’elle est remise en mouvement, lorsque les œuvres du passé cessent d’être des monuments intouchables pour redevenir des matières vivantes, capables de susciter de nouvelles interrogations. Chez Curtis et Moran, les figures tutélaires ne pèsent jamais sur la création. Elles en constituent plutôt la mémoire profonde, une présence qui nourrit l’invention sans en déterminer à l’avance les contours.
Le jazz s’est toujours construit sur cette tension féconde entre transmission et émancipation. Il suffit de parcourir son histoire pour comprendre que les musiciens les plus inventifs n’ont jamais créé à partir d’un vide, mais en assimilant, en transformant et parfois en contestant ce qu’ils avaient reçu. Chaque génération hérite de gestes, de sonorités, de conceptions rythmiques et harmoniques qu’elle s’approprie avant de les déplacer. La fidélité n’est donc pas nécessairement synonyme de répétition, pas plus que la nouveauté ne garantit à elle seule la pertinence d’une œuvre. Ce qui compte, c’est la capacité à faire de cette mémoire une force active, à la laisser traverser le présent sans lui imposer la forme d’un passé idéalisé. Incantation se situe précisément dans cet espace. Les influences de Curtis et Moran sont nombreuses, mais elles ne se présentent jamais comme des citations destinées à flatter la reconnaissance de l’auditeur. Elles ont été assimilées, travaillées, puis intégrées à un langage qui appartient désormais aux deux musiciens. On peut entendre, derrière certaines inflexions, la longue histoire du piano jazz, la liberté mélodique des saxophonistes qui ont repoussé les limites du bop ou les audaces de ceux qui ont choisi de s’affranchir des cadres établis. Pourtant, rien ne ressemble ici à un exercice d’érudition. Les références ne sont pas exposées comme les pièces d’une collection ; elles circulent dans la musique, invisibles ou presque, comme les souvenirs qui donnent à une conversation sa profondeur sans jamais en constituer le sujet unique.
La précédente rencontre en studio entre Curtis et Moran remontait à 2018, lors de l’enregistrement de Freebird, hommage postmoderne à Charlie Parker réalisé avec les membres de Walking Distance. À cette époque, les deux musiciens n’occupaient pas tout à fait la même position. Moran, déjà consacré par son parcours et son influence sur la scène du jazz contemporain, intervenait comme invité de marque auprès d’un collectif encore en pleine ascension, qui enregistrait alors son deuxième album. Le résultat avait été suffisamment remarquable pour figurer parmi les vingt meilleurs disques de jazz de l’année retenus par le New York Times. Depuis, Curtis a poursuivi son chemin, affirmant progressivement une identité artistique singulière et élargissant son champ d’exploration. Son intérêt pour le stritch, cet instrument rare apparenté au saxophone alto droit, ainsi que son travail de la trompette témoignent d’une curiosité qui ne se satisfait pas des acquis. Ses collaborations et ses projets personnels dessinent le parcours d’un musicien qui considère le langage instrumental comme un territoire ouvert, dont les possibilités restent à découvrir. Moran, de son côté, continue d’interroger les rapports entre le jazz, l’histoire, la mémoire collective et les autres formes d’expression artistique. Lorsqu’ils se retrouvent pour Incantation, les différences de notoriété qui pouvaient encore structurer leur première collaboration se sont largement estompées. Moran demeure une figure majeure, mais Curtis n’est plus simplement le jeune musicien venu croiser sa route. Chacun possède désormais une voix suffisamment affirmée pour que leur rencontre ne relève ni du compagnonnage ni de la transmission verticale. Elle repose sur une véritable égalité artistique, sur la possibilité de mettre deux univers en présence sans que l’un cherche à absorber l’autre.
Cette égalité s’entend dans la manière dont le disque a été conçu. Les deux artistes ont choisi de faire confiance au son de leurs instruments et à leur interaction, sans chercher à enfermer leur projet dans un concept excessivement élaboré. Le programme réunit des compositions issues de leurs répertoires respectifs, une œuvre nouvelle, des pièces signées par des musiciens de leur entourage ou par des prédécesseurs, ainsi que des improvisations libres. Cette diversité aurait pu donner naissance à un assemblage disparate. Elle produit au contraire une remarquable continuité, comme si chaque morceau constituait une nouvelle étape dans une conversation dont les protagonistes connaissent suffisamment les règles pour pouvoir s’en affranchir. Le saxophone de Curtis, tantôt souple et sinueux, tantôt plus incisif, ne cherche jamais à s’imposer par la seule force de son expression. Le piano de Moran ne se contente pas davantage d’accompagner ou de soutenir la ligne mélodique. Il la questionne, lui oppose parfois une résistance, ouvre des chemins inattendus ou la conduit vers des territoires où elle semble découvrir ses propres possibilités. Les rôles se déplacent constamment. Une phrase amorcée par l’un devient le point de départ d’une réflexion chez l’autre ; une interruption, un silence ou une inflexion suffisent à réorienter le mouvement. Il n’est pas nécessaire que les instruments parlent simultanément pour que le dialogue se poursuive. Au contraire, c’est souvent dans les espaces laissés libres, dans ce qui demeure en suspens, que leur entente se révèle avec le plus de force.
Il y a, dans cette musique, une attention au temps qui mérite d’être soulignée. À une époque où la production culturelle semble souvent devoir rivaliser d’immédiateté, où les œuvres sont fréquemment évaluées à l’aune de leur capacité à capter rapidement l’attention, Curtis et Moran prennent le parti inverse. Ils acceptent les détours, les suspensions, les phrases qui semblent chercher leur direction avant de la trouver. Ils ne confondent pas la liberté avec l’absence de structure, ni la complexité avec l’accumulation. Chaque note paraît avoir sa place, mais cette place n’est jamais définitivement fixée. Le silence n’est pas un vide à combler ; il devient une composante du discours, un espace dans lequel l’auditeur peut prolonger ce qu’il vient d’entendre. Cette maîtrise du temps donne au disque une dimension presque méditative, sans jamais le réduire à une musique d’atmosphère. Il existe des moments de tension, des échanges plus anguleux, des ruptures qui rappellent que l’improvisation n’est pas nécessairement synonyme d’apaisement. Mais même lorsque les deux musiciens se confrontent, leur opposition ne devient pas un spectacle de virtuosité. Elle conserve la précision d’un échange dans lequel chacun accepte de se laisser déplacer par l’autre.
Cette disponibilité prend une dimension particulièrement révélatrice dans Archaeology, improvisation enregistrée à la fin de la séance, au cours de laquelle Curtis joue de la trompette. L’instrument, relativement nouveau dans sa pratique, le place dans une situation de vulnérabilité qu’il n’a pas cherché à dissimuler. Il a expliqué avoir longtemps regardé la trompette posée à proximité, se demandant à quel moment il trouverait le courage de franchir le seuil. Dans un duo aussi exposé, où chaque décision devient immédiatement perceptible, le risque ne peut être dissimulé derrière la puissance d’un ensemble. L’hésitation, la fragilité et l’incertitude font partie intégrante de l’expérience. Ce qui aurait pu constituer un obstacle devient alors une ressource, parce que les deux musiciens acceptent de ne pas tout contrôler. Cette disposition est essentielle à la création : il ne suffit pas de maîtriser son instrument, encore faut-il accepter de se confronter à ce que l’on ne sait pas encore faire. La liberté ne consiste pas à se débarrasser de toute exigence, mais à consentir à une part d’inconnu malgré le travail accompli, malgré l’expérience et malgré le désir légitime de réussir. Archaeology porte la trace de cette prise de risque. Le morceau ne vaut pas seulement par son résultat, mais par ce qu’il révèle de la relation entre les deux artistes : une confiance assez solide pour permettre à l’incertitude de devenir musique.
L’une des grandes réussites d’Incantation tient également à son refus de réserver la complexité à ceux qui posséderaient déjà les codes du jazz contemporain. L’écriture est exigeante, les interactions sont parfois subtiles et certaines séquences réclament une attention particulière. Pourtant, le disque ne cherche jamais à intimider. Il n’impose pas à l’auditeur de connaître les généalogies du jazz ou les théories de l’improvisation pour pouvoir en apprécier la portée. Il suffit de se rendre disponible, de laisser les morceaux s’installer et de suivre les déplacements du dialogue. C’est là une distinction essentielle entre une musique qui utilise le savoir comme une frontière et une musique qui en fait un moyen d’ouverture. Curtis et Moran ne cherchent pas à prouver qu’ils connaissent leurs classiques, qu’ils possèdent une technique irréprochable ou qu’ils peuvent conduire l’improvisation vers des territoires toujours plus extrêmes. Leur culture est suffisamment intégrée pour ne plus avoir besoin de s’afficher. Elle se manifeste dans la justesse des choix, dans la capacité à retenir un geste plutôt qu’à le prolonger, dans l’intelligence d’une réponse qui n’a rien d’automatique. Le résultat possède une intimité qui ne diminue en rien son ambition artistique. On a parfois l’impression d’être assis à une table, entouré d’amis dont la conversation se poursuit naturellement, avec ses moments de légèreté, ses silences et ses désaccords. Puis on réalise que cette apparente simplicité repose sur une attention constante, une écoute et une précision que seule une longue pratique peut rendre aussi naturelles.
Il serait réducteur de voir dans ce disque une simple démonstration de connivence entre deux musiciens d’exception. Ce qui le rend intéressant, au-delà de la qualité de l’interprétation, c’est la manière dont il interroge la place de l’artiste dans une histoire collective. Curtis et Moran ne se présentent pas comme les héritiers chargés de préserver un patrimoine intact, mais comme des créateurs qui savent que la mémoire n’a de valeur que si elle peut encore produire du mouvement. Leur musique ne cherche ni à résumer le jazz ni à en proposer une définition définitive. Elle en révèle plutôt la capacité à accueillir des sensibilités multiples, à faire coexister la discipline et le risque, la réflexion et l’émotion, l’intimité et l’invention. Cette démarche possède aussi une portée plus large. Dans un monde culturel où la nouveauté est volontiers érigée en impératif et où la tradition se trouve parfois réduite à un argument commercial, Incantation rappelle que la création véritable ne se laisse enfermer dans aucune de ces catégories. Innover ne signifie pas rompre systématiquement avec ce qui précède ; respecter un héritage ne signifie pas renoncer à le transformer. Tout dépend de la manière dont un artiste se saisit de ce qu’il reçoit et de ce qu’il choisit d’en faire.
Au terme de l’écoute, je retrouve ce qui m’attache depuis longtemps aux musiciens capables de faire de leur culture une source de liberté plutôt qu’un signe de distinction. Ils savent que les œuvres du passé ne leur appartiennent pas, mais qu’elles ne leur sont pas étrangères non plus. Ils comprennent que leur responsabilité consiste à les faire résonner autrement, à les inscrire dans le présent sans en effacer l’histoire. Incantation réussit précisément cette alliance. Le disque ne cherche pas à impressionner à tout prix, ne se perd pas dans les démonstrations et ne sacrifie jamais la sensibilité à l’intelligence. Il avance avec cette assurance tranquille des artistes qui ont suffisamment travaillé leur langage pour pouvoir désormais se détacher de leurs certitudes. Ce matin d’octobre, tandis que le café refroidit et que les écureuils poursuivent leurs courses derrière la fenêtre, l’album touche à sa fin sans que j’aie véritablement vu le temps passer. Il reste cette impression rare d’avoir assisté à une conversation dont on n’aurait voulu manquer aucun mot, et dont certains silences continuent de résonner après le départ des interlocuteurs. Peut-être est-ce là, au fond, la plus belle définition de la réussite de ce duo : rappeler que la musique, lorsqu’elle est portée par l’intelligence, la mémoire, l’écoute et le cœur, n’a pas besoin d’élever la voix pour nous atteindre. Elle n’a pas davantage besoin de proclamer sa modernité. Il lui suffit d’être vivante.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, October 24th, 2026
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Musicians:
Caleb Wheeler Curtis – stritch, soprano saxophone (1, 4, 7), trumpet (9)
Jason Moran – piano
Track Listing:
That Which Cannot Be Replaced
Miss Nancy
Ain’t No Storm
Gangsterism on a River
One Hundred Years
Tiramisu for Two, Restin’
Incantation, Archaeology
Big Small
Flotation Device and the Shivers
Storm (reprise).
Tracks 1, 3, 8, 11, and 12 by Caleb Wheeler Curtis (BMI)
Tracks 4 and 7 by Jason Moran (JAMO PUBLISHING, BMI)
Tracks 5 and 9 by Caleb Wheeler Curtis & Jason Moran
Track 2 by Arthur Blythe (RAY ART MUSIC, BMI)
Track 6 by Noah Garabedian (NOAHGNOAHG, BMI)
Track 10 by Orrin Evans (BIG JIMMY MUSIC, SESAC)
Recorded December 18, 2025 at The Bridge Studio, Brooklyn, NY by Amon Drum, Greg Tock, and Urosh Jovanovich
Mixed and Mastered by Dave Darlington at Bass Hit Recording, New York, NY
Artwork and Design by Nico Raddatz
Produced and Edited by Caleb Wheeler Curtis
