| Folk |
Même les plus grands ont commencé petits – à fortiori le singer-songwriter suédois Kristian Matsson, dont le pseudonyme frise celui d’un phénomène de foire. Ayant découvert Bob Dylan à l’âge de quinze ans (soit en 1998), dont il n’assume cependant l’influence qu’avec une certaine distance (après avoir pourtant affublé son ex-épouse du nom de scène d'”Idiot Wind”, l’un des titres emblématiques du barde de Duluth, issu de son mythique “Blood On The Tracks” de 1974), notre Grand Homme publie aujourd’hui son huitième album en deux décennies de carrière. Bien qu’il n’ait longtemps consenti à enregistrer qu’en solo absolu, Kristian ne s’est résolu à le faire avec quelques sidemen triés sur le volet qu’à l’occasion de sa précédente publication (“Henry St”, en 2023). Cette option n’ayant alors pas reçu l’assentiment de certains critiques, c’est entre plages dont il assure entièrement l’instrumentation (du piano à la guitare, en passant par l’orgue, le violon traditionnel suédois, la viole, le synthétiseur et la clarinette) et apport de contributeurs ponctuels que se répartissent ces onze nouveaux originaux de sa plume. Alors qu’il est à juste titre assimilé à la longue tradition folk américaine, Mattson vient d’opérer un changement de vie radical, en se rapatriant dans sa région natale, la Dalécarlie, après des années d’implantation aux States. Située au centre de la Suède, celle-ci demeure le creuset fondamental du patrimoine culturel intrinsèque à ce pays où, comme quasiment partout ailleurs, l’ogre de la modernité semble avoir progressivement dévoré tout particularisme vernaculaire. Dans la ferme qu’il vient d’y acquérir, le musicien opère donc un authentique retour à la terre, et a sincèrement renoué avec l’héritage culturel de son enfance. Dès l’émouvant “The WIldest Of His Dreams” d’ouverture, le parallèle avec le middle-aged Dylan le dispute à un autre grand original, le Texan Micah P. Hinson, dont le sentimentalisme se farde souvent aussi d’un primitivisme tangentiel. Porté par le timbre haut de Kristian, le bluegrass picking de l’appalachien “Colors” se pare quant à lui de flûte, de viole et de violon, le sertissant d’un climat automnal dont on subodore presque les senteurs boisées. Avec leur pattern enjoué, “We Got The Pony” et “The Forest Keeper” assument certes un certain cousinage avec le “I Want You” de “Blonde On Blonde”, mais avec toutefois bien moins de servilité que chez Stephan Eicher ou notre Raphael national. À nouveau proche de la veine de notre cher Hinson, “Scully It’s Me” ne s’adresse pourtant pas ouvertement à l’héroïne de la série X-Files, tout en présentant Kristian dans le simple appareil selon lequel ses débuts nous l’avaient révélé : une voix, un picking acoustique et un souffle aussi intemporel qu’immémorial. Dans la veine de “New Morning”, la plage titulaire s’ouvre sur le premier vers du “John The Revelator” de Son House, et bénéficie du piano de Martin Hederos, de la contrebasse de Mauritz Agnas et des balais de Björn Sima, tandis que le tendre “Overboda” voit Kristian partager les vocals avec Sofia Hultqvist. En dépit de la véhémence de leur chant, “Deliver Me From Trying” et “Times” n’auraient pas déparé sur les premiers efforts de Leonard Cohen, et le pastoral “In The Silver Wire Up The Hill” annonce un printemps aussi lumineux que prometteur avant que “The Village” ne conclue en tirant son chapeau à certain Nobélisé, dont l’apport à la culture du siècle dernier n’a pas fini d’être mesuré. Mattson prétend considérer ce disque comme le compagnon de son “There’s No Leaving Now” de 2012: “Ce sont les deux albums qui se ressemblent le plus dans leur manière d’avoir vu le jour, et dans ce qu’ils représentent pour moi”. Pas mieux, si ce n’est que la photographie du lay-out est signée Anton Corbijn: plongez sans réserve dans ce manifeste rousseauiste de haute volée.
Patrick DALLONGEVILLE
Paris-Move, Illico & BluesBoarder, Blues & Co
PARIS-MOVE, October 16th, 2026
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