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Brandon Sanders, l’élégance du geste et l’art de la recomposition
Il est des musiciens dont le seul nom, aperçu sur la pochette d’un disque, suffit à susciter un sourire de connivence, une satisfaction anticipée née de la confiance acquise au fil des écoutes. Brandon Sanders appartient à cette catégorie d’artistes dont on attend le retour avec une attention particulière, tant sa manière de concevoir la musique repose sur un équilibre subtil entre personnalité, culture et sens du collectif. Batteur au parcours singulier, également ancien basketteur, il revient avec The Game Changer, un album qui fait dialoguer ses propres compositions avec des œuvres associées à Cole Porter, Duke Ellington et Antônio Carlos Jobim, sans oublier une incursion dans le répertoire des Isley Brothers. Le trompettiste Jeremy Pelt et la chanteuse Briana Swan viennent enrichir un programme dont Sanders signe environ la moitié des morceaux. Attendu à l’approche de l’hiver, ce nouvel enregistrement se distingue moins par l’éclectisme de son répertoire que par la cohérence des choix qui le structurent. Sous la direction du batteur, les références ne sont jamais de simples hommages : elles deviennent les matériaux d’une écriture personnelle.
Les compositions empruntées à d’autres répertoires sont réinvesties, déplacées, parfois presque recomposées, jusqu’à trouver leur place dans un univers musical homogène. Sanders ne cherche pas à reproduire les versions familières ni à opposer standards et créations originales. Il s’intéresse plutôt aux possibilités que recèlent ces mélodies lorsqu’elles changent de contexte, que les arrangements en modifient les équilibres et que les interprètes en révèlent des aspects moins évidents. Les compositions de Porter, les architectures d’Ellington et les harmonies de Jobim appellent des approches distinctes, tandis que la présence des Isley Brothers introduit une autre énergie, issue de la soul. Ce rapprochement ne relève pas d’une volonté de couvrir le plus large éventail possible de références. Il dessine un territoire musical dans lequel Sanders peut affirmer sa propre sensibilité, sans renoncer à la singularité des œuvres qu’il choisit d’interpréter.
Pour comprendre ce rapport au répertoire, il faut revenir à son enfance, lorsqu’il assistait aux concerts organisés au Casablanca, le club de sa grand-mère, à Kansas City. Il y découvrait la musique au contact des interprètes, dans un environnement où l’écoute et l’observation constituaient une forme d’apprentissage. Ce souvenir éclaire son attention actuelle aux relations entre les instruments, à la circulation des phrases et à l’équilibre d’un ensemble. Chez lui, la connaissance des grands noms du jazz ne se manifeste pas par une accumulation de références, mais par une manière de les faire vivre. Les œuvres ne sont jamais figées dans leur statut de classiques : elles demeurent ouvertes à l’interprétation, à condition que celle-ci repose sur une compréhension suffisamment profonde de leur construction.
Le parcours de Sanders, marqué également par son expérience du basket-ball, aide à saisir son rapport au collectif. Dans les deux disciplines, l’efficacité dépend de la capacité à anticiper, à reconnaître le mouvement des autres et à intervenir au moment opportun. À la batterie, cette intelligence se traduit par un jeu qui privilégie la précision à la démonstration. Sanders donne aux morceaux leur assise, entretient leur mouvement et ménage aux solistes l’espace nécessaire pour développer leurs idées. Sa présence est constante, mais rarement envahissante. Il travaille sur les accents, les déplacements rythmiques et les silences, donnant à chaque composition une respiration qui lui est propre. Cette retenue ne diminue en rien son autorité : elle révèle au contraire un musicien qui sait que la qualité d’un ensemble dépend aussi de ce que chacun accepte de ne pas jouer.
Dès le morceau d’ouverture, The Game Changer affirme cette approche. L’album se déploie sans précipitation, avec un sens de la progression qui privilégie les nuances et les échanges plutôt que les effets spectaculaires. Sanders organise les morceaux en laissant aux arrangements le soin de définir les conditions de l’improvisation. Les interventions se répondent, les changements de couleur s’intègrent à la continuité musicale et les compositions conservent leur identité sans enfermer les interprètes dans une structure rigide. La batterie contribue à cette souplesse en soutenant le mouvement sans le figer. Ce travail discret, mais déterminant, donne au disque une cohérence qui ne repose ni sur l’uniformité des morceaux ni sur la seule personnalité de son leader.
La présence de Jeremy Pelt constitue l’un des atouts majeurs de l’enregistrement. Le trompettiste apporte une personnalité immédiatement identifiable, alliant précision, énergie et sens de la construction. Son jeu peut être incisif sans devenir agressif, virtuose sans verser dans la surenchère. Il ne se contente pas d’ajouter son nom au générique : il participe pleinement à l’identité musicale de l’album. Sa trompette trouve dans les arrangements de Sanders un environnement propice au dialogue, où l’affirmation individuelle ne compromet jamais l’équilibre de l’ensemble. Les phrases se développent au contact de la section rythmique, tandis que les variations d’intensité donnent aux morceaux une profondeur supplémentaire.
SMR, huitième titre de l’album et composition de Jeremy Pelt, illustre particulièrement bien cette entente. La pièce associe vivacité et précision dans une construction qui laisse aux musiciens la liberté de déplacer les accents et de prolonger les idées sans perdre la direction générale. Pelt y déploie une écriture nerveuse et réfléchie, tandis que la batterie accompagne les changements de perspective, soutient la tension et ménage les espaces nécessaires à l’improvisation. L’intérêt ne réside pas seulement dans la qualité du jeu du trompettiste, mais dans la manière dont son intervention s’insère dans l’architecture du morceau. Chacun affirme sa personnalité sans interrompre la continuité du discours. Cette complicité donne à SMR une vitalité qui tient autant à la composition qu’à la qualité des échanges.
Quelques morceaux plus loin, Briana Swan apporte une autre couleur à l’album avec Quiet Night of Quiet Stars, associée à l’univers de Jobim. La chanson exige une interprétation mesurée, car sa douceur mélodique peut facilement se transformer en exercice de nostalgie. Swan évite cet écueil en préservant la simplicité apparente du thème et en laissant à la mélodie le temps de respirer. Sa voix s’intègre à l’ensemble sans chercher à le dominer, tandis que l’accompagnement entretient une tension discrète entre la fluidité de la chanson et les possibilités offertes par l’instrumentation. L’émotion naît de la retenue, de la qualité des nuances et de l’attention portée à la ligne mélodique. Loin de constituer une parenthèse décorative, cette interprétation prolonge la logique du disque: faire entendre autrement une œuvre familière sans en altérer la délicatesse.
Le saxophoniste Stacy Dillard contribue lui aussi à cette identité collective. Ses interventions enrichissent la palette sonore et donnent aux morceaux de nouvelles perspectives. Les instruments se répondent sans se limiter à une succession de solos indépendants. La batterie ne se contente pas de maintenir le tempo, le saxophone ne sert pas uniquement à exposer une mélodie et la trompette ne devient jamais une simple vitrine de virtuosité. Tout participe à une construction dans laquelle les arrangements évoluent au gré des interactions. Cette souplesse distingue l’album de productions techniquement irréprochables, mais parfois trop prévisibles dans leur déroulement.
L’intérêt de The Game Changer tient précisément à cette capacité de renouvellement sans rupture artificielle. Le post-bop fournit un cadre à plusieurs de ses choix, mais Sanders ne transforme pas ses conventions en règles immuables. Il privilégie une lisibilité mélodique qui permet aux morceaux de conserver leur identité, même lorsque les interprètes en déplacent les contours. La complexité n’est jamais recherchée pour elle-même : elle apparaît lorsque la composition ou l’arrangement l’exige. De même, les mélodies familières ne sont pas réduites à leur pouvoir de reconnaissance. Elles deviennent des points de départ pour une exploration qui repose sur le travail instrumental et la qualité des échanges.
Cette approche confère au disque une cohérence d’autant plus appréciable que son répertoire est varié. Les références à Porter, Ellington, Jobim et aux Isley Brothers ne constituent pas un catalogue de préférences, mais les éléments d’une même réflexion musicale. Sanders les rapproche sans les confondre et leur donne une nouvelle résonance grâce à ses compositions et à ses arrangements. Jeremy Pelt, Briana Swan et Stacy Dillard apportent des sensibilités distinctes, mais leurs contributions s’inscrivent dans un ensemble où l’écoute prévaut sur la démonstration. Le batteur en demeure le centre de gravité, non parce qu’il cherche constamment à attirer l’attention, mais parce qu’il organise les conditions de cette rencontre.
À l’approche de l’hiver, alors que les bilans discographiques commenceront à distinguer, notamment les (Awards de Bayou Blue Radio/Paris Move) les enregistrements les plus marquants de l’année, The Game Changer mérite donc une attention particulière. Il révèle un musicien dont la personnalité s’est construite au contact des œuvres et des lieux qui ont façonné son parcours, mais aussi dans sa capacité à transformer cet héritage en matière de création. Le changement annoncé par le titre ne prend pas la forme d’une rupture proclamée : il réside dans une recomposition patiente, dans la façon de déplacer les références, de confronter les sensibilités et de faire émerger une voix personnelle. Brandon Sanders ne cherche pas à effacer les traces de ceux qui l’ont précédé. Il les fait dialoguer avec son propre langage et leur donne une nouvelle résonance. C’est dans cette élégance du geste, cette attention aux autres et cette liberté d’interprétation que The Game Changer trouve sa véritable singularité.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, October 16th, 2026
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Musicians :
Brandon Sanders – Drums and bandleader
Stacy Dillard – Tenor saxophone
Warren Wolf – Vibraphone
William Hill III – Piano
Eric Wheeler – Bass (longtime collaborator)
Jeremy Pelt – Trumpet (special guest artist)
Briana Swann – Vocals (special guest vocalist)
Track Listing :
The Game Changer
What Is This Thing Called Love
James Arthur
Sunsets in Santa Monica
Isfahan
Quiet Nights of Quiet Stars
Shrimp and Grits
S.M.B
Pamela the Queen
Footsteps in the Dark
