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Comme le dit très justement Patrick Frémeaux dans les premières lignes de sa Note préliminaire à What is Jazz? (ouvrage rédigé en français, contrairement à ce que peut laisser penser son titre en anglais), «Il existe une histoire des livres sur le jazz comme il existe une histoire du jazz lui-même. Une histoire faite de voix, de regards, de prises de position…». Dans ce livre, Franck Médioni donne la parole à 111 artistes parmi les plus grands, de Sonny Rollins à Claude Luter, de Herbie Hancock à Ivo Perelman, de Archie Shepp à Maceo Parker ou Bernard Lubat. Chacun parle de son expérience, ses influences, son rapport aux autres musiciens. Le jazz – même si, à l’instar de Mile Davis ou encore Charles Mingus, ils furent, et sont encore nombreux à refuser le terme ‘jazz’ – apparaît au travers des 534 pages de cet ouvrage comme une pensée en acte, une manière d’être autant qu’une musique. De Michel Portal à Cassandra Wilson, de Pat Metheny à Joe Zawinul, ces musiciens racontent ce que jouer, créer, improviser, veut dire pour eux. Ce livre au contenu passionnant compose un vaste paysage où se croisent les générations, les esthétiques et les territoires. Le jazz expliqué par celles et ceux qui le jouent, le vivent, et que je ne nommerai pas ici, car il y aurait 111 noms à aligner… une constellation d’étoiles qui brille ici sans hiérarchie apparente mais avec une intensité constante. Et c’est là que réside la singularité de cet ouvrage exceptionnel: il ne parle pas du ou sur le jazz, mais il donne à écouter ceux qui le vivent. Et ici, ils sont 111, dont Franck Médioni a retranscrit la parole.
Pourquoi 111? Franck Médioni nous l’explique dans son avant-propos: «Pour l’Opus 111 de Beethoven, sa sonate n°32, son ultime sonate composée entre 1820 et 1822, et les accords syncopés de sa coda, qui distille un swing soutenu surprenant avant même la naissance de cette musique syncopée appelée, faute de mieux, jazz.»
Comme le précise également Franck Médioni, l’ambition de ce livre est de questionner le processus de création jazzistique. Qu’est-ce qui se joue? Qu’est-ce qui se joue précisément au sein de l’orchestre lorsque le jazzman improvise? Comment mettre en œuvre l’interplay, cette interaction, cette connexion des esprits et des corps? Comment se conçoit et se vit l’improvisation?
What is Jazz? est un livre de questionnement et de cheminement. Comment, par exemple, chacun de ces 111 artistes conçoit l’improvisation, invente sa partition intérieure. Car, comme l’a écrit Jack Kerouac en écoutant Charlie Parker, “The truth is in the improvisation” (La vérité réside dans l’improvisation).
Cette vérité, Frank Amsallem la définit ainsi: «L’improvisation est un travail de construction et d’acrobaties sans filet qui rend la musique passionnante pour ceux qui la jouent, comme pour ceux qui l’écoutent.»
«Pour moi, nous dit Kris Davis, le jazz est une pratique. Une pratique ancrée dans l’improvisation. Et c’est la poursuite de l’innovation à travers l’authenticité.»
Pour Jack Dejohnette, «L’improvisation, c’est le cœur de notre musique, du jazz. J’improvise, j’essaye de peindre avec ma batterie.» Jack Dejohnette se voit peintre, tandis que Henri Texier se voit plutôt en sculpteur: «L’improvisation c’est l’essentiel du jazz. Je fais cette musique pour improviser. Pour moi, l’improvisation, c’est de la composition instantanée. On invente dans le temps, en temps réel. C’est pour cette raison que je dis que les musiciens de jazz sont des sculpteurs de temps qui passe.»
Dans cet ouvrage que l’on dévore sans pouvoir en arrêter la lecture, chaque artiste trouve ses propres mots pour décrire cette ‘vérité’ qu’avait évoqué Jack Kerouac. Pour Jean-Pierre Drouet, «La grande improvisation, c’est quand il se passe quelque chose d’inconnu, que l’on n’a jamais joué. A ce moment-là, ce sont de grands moments, cela peut être magique.» Pour Susanne Abbuehl également, «L’improvisation, c’est de la magie pure, et c’est aussi un art qui nécessite beaucoup de préparation, d’écoute, d’étude.» Ce que confirme Marylin Crispell: «Je pense que pour être un bon improvisateur, il faut avoir le sens de la composition à l’esprit.» Alors que Ivo Prelman dit ne pas être ‘concepteur’ d’une improvisation: «Je ne “conçois” pas vraiment l’improvisation. C’est elle qui me conçoit, et je travaille alors pour qu’elle s’exprime d’elle-même.»
Pour Joëlle Léandre, l’improvisation touche même à quelque chose de supérieur: «L’improvisation est un art risqué, intuitif, spontané et éphémère, un savoir de l’écoute. C’est une aventure sonore immense et bouleversante. …On peut parler de grâce.» Comme le dit à son tour Shai Maestro: «L’improvisation est la fenêtre de l’âme du musicien.»
Les 111 artistes présentés ici nous expliquent également ce qu’est le jazz, pour eux. Johnny Griffin, par exemple, nous dit que «Le jazz est l’expression, sa propre expression. C’est l’instant, l’expression de l’instant.» Ce que confirme Herbie Hancock (qui est en couverture du livre): «Le jazz, c’est être dans l’instant. Cette musique promeut la paix, encourage la liberté d’expression, le respect, la dignité.»
Sonny Rollins, lui, confiait à l’auteur que «L’essence même du jazz c’est l’improvisation, c’est faire ce que fait le créateur, il est toujours possible d’être créatif. Chaque goutte d’eau est différente, il sera toujours ainsi possible de faire quelque chose qui n’a jamais été fait d’une manière créative, la créativité est infinie.» Une réflexion que Wayne Shorter confirme à sa manière: «La musique, c’est une aventure éternelle, infinie.», et que Youn Sun Nah complète avec ce charme qui n’appartient qu’à elle: «Une musique qui appartient à tout le monde sans que personne ne la possède. Une fontaine de jouvence qui s’alimente des courants du monde entier.»
Avec le sourire, je ne peux m’empêcher de réécrire ces mots du contrebassiste Jean-Philippe Viret sur le jazz: «C’est ce mot étrange avec ses deux ‘z’ collés l’un à l’autre comme des éclats de rire ou des éclairs de vie. C’est cette aptitude à traverser l’existence avec la conviction que chaque lendemain sera un jour qui chante.»
Et pour terminer cette chronique et vous montrer combien ce livre (de chevet) est à lire et relire, méditez ces propos de Alice Coltrane, épouse de John Coltrane: «La musique était pour John un moyen de transcendance, mais aussi et surtout un moyen d’unir les gens, une façon d’ouvrir des portes. Nous devrions parler, nous devrions essayer d’apprécier les cultures des uns et des autres plutôt que de séparer et de se faire la guerre. Oui, plutôt que de se détruire, nous devrions être plus positifs, être des forces du bien. John était un homme bon. Jamais un mot plus haut qu’un autre. C’était un homme aimant, un homme d’une grande bonté, d’une grande douceur. Il est toujours là.»
John Coltrane : 23 septembre 1926 – 17 juillet 1967, mais il est toujours là.
Et comme le dit si bien Tom Buron dans sa Postface, «Ecoutons-les jouer!»
What is Jazz? Un ouvrage remarquable, indispensable!
Frankie Pfeiffer
Editor in chief – PARIS-MOVE
PARIS-MOVE, October 14th, 2026
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Livre à commander (absolument !): sur le site de Frémeaux & Associés
Informations complémentaires:
Note préliminaire de Patrick Frémeaux
Préface d’Arnaud Viviant
Avant-propos de Franck Médioni
Postface de Tom Buron.
Journaliste et écrivain, ancien producteur à France Musique, Franck Médioni a réalisé plusieurs livres d’entretien avec Martial Solal, Joëlle Léandre, Sonny Rollins, Daniel Humair et Michel Portal, il a écrit plusieurs biographies (Jimi Hendrix, George Gerswhin, John Coltrane, Charlie Parker, Miles Davis et Michel Petrucciani) et il a dirigé plusieurs livres collectifs (Mystère Monk, Le nom du son, une anthologie jazz et poésie, Les mots de la musique).