Shirantha Beddage – Departures (FR review)

RHEA records – Street date : October 16, 2026
Jazz
Shirantha Beddage – Departures

Shirantha Beddage, compositeur et saxophoniste baryton, possède d’emblée les qualités qui donnent envie de découvrir un musicien: une sonorité affirmée, une écriture ambitieuse et cette capacité à faire de la composition un véritable espace de réflexion. Je ne connaissais pas encore cet artiste canadien lorsque les premières mesures de «Musaladi Vannama (The Hare)», extrait de son album Departures, ont retenu mon attention. On comprend rapidement que son propos dépasse la seule maîtrise instrumentale. Son jazz, nourri de hard bop et résolument contemporain, ne cherche ni à reproduire les modèles du passé ni à céder aux effets d’une modernité de façade. Beddage connaît ses héritages, mais il entend surtout les faire vivre au présent, dans une musique où la complexité de l’écriture n’exclut jamais le plaisir de l’écoute.

Le saxophone baryton, dont il exploite les ressources avec une remarquable liberté, lui offre un territoire particulièrement riche: profondeur du timbre, souplesse mélodique, puissance rythmique et capacité à faire surgir des nuances inattendues. À l’image de Céline Bonacina, qui a développé son propre univers autour de cet instrument, Beddage comprend que sa puissance ne prend tout son sens que lorsqu’elle se met au service d’une véritable pensée musicale. Leurs démarches sont différentes, mais elles partagent une même attention à la mélodie, à la richesse des arrangements et à la recherche d’une identité sonore. Chez Beddage, le baryton ne se contente jamais d’imposer sa présence. Il conduit le discours, en déplace les équilibres et ouvre un espace dans lequel chaque instrument peut trouver sa place. C’est là que se révèle la personnalité d’un compositeur qui ne confond pas la sophistication avec la démonstration, et pour lequel la modernité du jazz se mesure moins à la rupture qu’à la capacité de renouveler une langue toujours vivante.

Dans « Musaladi Vannama », la profondeur du baryton dialogue avec la trompette de Kevin Turcotte, dont les interventions semblent parfois surgir d’un espace plus lointain, presque irréel. Le contraste entre les deux instruments est particulièrement réussi: à la densité du saxophone répond une sonorité plus lumineuse, dont l’éloignement apparent donne à la composition une profondeur singulière. Le piano de Florian Hoefner, la contrebasse de Jodi Proznick et la batterie de Jim Doxas contribuent à cette construction subtile, où le mouvement rythmique soutient une écriture qui ne se livre jamais entièrement au premier regard. L’oreille reste attentive aux échanges, aux changements de direction et aux tensions harmoniques, mais elle perçoit aussi ce qui échappe aux notes elles-mêmes: une sorte de silence intérieur, un espace laissé libre à l’imagination.

Cette maîtrise des contrastes témoigne d’une conception exigeante de l’ensemble, dans laquelle les solistes ne cherchent pas à occuper tout le terrain, mais à enrichir une conversation collective. Beddage ne sacrifie pourtant rien au groove. Son écriture conserve une énergie physique qui empêche la complexité de se refermer sur elle-même. Le rythme entraîne la musique, lui donne sa respiration et permet aux développements harmoniques de demeurer vivants. Cette alliance entre rigueur et spontanéité doit beaucoup aux conditions d’enregistrement de l’album. Le compositeur a réuni des musiciens qui n’avaient encore jamais interprété ensemble ses compositions, privilégiant ainsi la fraîcheur de la rencontre et l’urgence propres au jeu en direct. Enregistrée avec peu de répétitions et un montage limité, la musique conserve cette tension féconde qui naît lorsque chacun doit écouter, réagir et trouver sa place dans un ensemble encore en train de se construire. L’imprévu n’y est pas recherché pour lui-même : il devient une force parce qu’il s’inscrit dans une architecture solide. Cette démarche donne à Departures une vitalité particulière, celle d’une musique savamment élaborée qui accepte néanmoins de se laisser surprendre par ceux qui la jouent.

Le titre de l’album, que l’on pourrait traduire par « Départs », constitue la véritable clé de cette œuvre. Il renvoie aux voyages, bien sûr, mais également aux ruptures, aux recommencements et aux transformations qui jalonnent une existence. Pour Beddage, les compositions ont été nourries par plusieurs événements marquants de sa vie récente, notamment la mort de sa mère, un changement professionnel et de nombreux voyages familiaux. Ces expériences, différentes par leur nature, ont en commun de déplacer les repères et de modifier notre rapport au temps. Le deuil impose une absence irréversible ; le changement ouvre une période d’incertitude ; le voyage confronte l’individu à des lieux nouveaux tout en lui faisant mesurer la distance qui le sépare de ceux qu’il a quittés.

La musique ne raconte pas directement ces événements. Elle en retient plutôt les mouvements intérieurs, les tensions, les élans et les hésitations. C’est ce qui lui permet d’échapper à l’illustration autobiographique pour atteindre une dimension plus universelle. L’auditeur n’a pas besoin de connaître les circonstances qui ont inspiré chaque composition pour en ressentir les résonances. Il lui suffit de se laisser porter par les mélodies, les changements de rythme et les contrastes de timbre pour retrouver quelque chose de sa propre expérience. Le voyage occupe ici une place particulière. Pour quiconque a déjà traversé les heures d’attente d’un aéroport, observé les paysages depuis un hublot ou éprouvé cette étrange impression de ne plus appartenir tout à fait au lieu que l’on vient de quitter, Departures possède une familiarité immédiate. Le déplacement suspend momentanément les habitudes et nous place dans un intervalle où le passé demeure présent sans que l’avenir soit encore véritablement accessible. Mais cette mobilité, devenue l’un des signes distinctifs du monde contemporain, n’est pas synonyme de liberté pour tous. Les frontières continuent de séparer, les possibilités de circuler restent profondément inégales et l’expérience du voyage révèle parfois des préjugés que l’on croyait dépassés. Beddage ne transforme pas ces contradictions en discours explicite. Il les accueille dans une musique qui sait passer de l’urgence à la contemplation, de l’humour à la mélancolie, sans jamais imposer une interprétation unique. Son album ne célèbre donc pas naïvement le mouvement: il en explore les conséquences humaines, ce qu’il emporte, ce qu’il bouleverse et ce qu’il nous oblige à redécouvrir.

Cette réflexion prend une profondeur supplémentaire lorsque Beddage se tourne vers ses origines sri-lankaises. Musicien canadien vivant aux États-Unis, issu d’un héritage sud-asiatique marqué également par des filiations britanniques et européennes, il se trouve au croisement de plusieurs univers culturels. Cette pluralité ne constitue pas simplement une richesse à afficher, ni une somme d’influences que l’on pourrait juxtaposer sans difficulté. Elle pose une question plus fondamentale: comment faire vivre des héritages différents dans une identité musicale personnelle, sans les réduire à des signes immédiatement reconnaissables? Les compositions «Musaladi Vannama» et «Ukusa Vannama» apportent un élément essentiel de réponse. Elles s’inspirent des vannamas, un ensemble de dix-huit compositions traditionnelles sri-lankaises associées à la musique de cour des rois kandyens. Beddage a découvert «Ukusa Vannama» lors d’une résidence effectuée en 2022 à l’université de Peradeniya, au Sri Lanka, où il a également renoué avec son grand-oncle Rohana Baddage, chanteur, acteur et enseignant de musique traditionnelle.

Cette rencontre donne à sa recherche une dimension personnelle qui dépasse la simple curiosité musicale. Une tradition ne se résume pas à des mélodies anciennes ou à un répertoire conservé dans les archives. Elle vit dans les personnes qui la transmettent, les histoires familiales qui l’accompagnent et les circonstances dans lesquelles elle continue d’être interprétée. En intégrant ces mélodies à son langage de jazz contemporain, Beddage ne prétend pas retrouver intact un monde disparu. Il accepte au contraire la distance historique qui le sépare de leur contexte originel et cherche ce que ces compositions peuvent devenir au contact de sa propre expérience.

La rencontre entre deux traditions ne se réduit pas à une fusion de couleurs sonores : elle suppose une écoute, une connaissance et la volonté de préserver ce qui distingue chaque univers. Dans «Musaladi Vannama», la mélodie sri-lankaise devient ainsi le point de départ d’une conversation avec le hard bop, l’improvisation moderne et les possibilités expressives de son quintette. Le résultat ne cherche ni l’exotisme ni la reproduction à l’identique. Il fait de l’héritage une matière vivante, capable d’être transformée sans être effacée. Cette démarche est d’autant plus intéressante que le jazz possède lui-même une histoire faite de circulations, de transmissions et de conflits culturels. Né au sein des communautés afro-américaines, il s’est diffusé à travers le monde sans que son histoire puisse être séparée des conditions sociales et politiques qui l’ont façonnée. Beddage s’inscrit dans cette tradition du mouvement, non en prétendant que toutes les différences peuvent être abolies, mais en montrant que leur rencontre peut produire une musique nouvelle.

L’influence de Kenny Wheeler, trompettiste et compositeur d’origine britannique devenu une figure majeure du jazz canadien, constitue un autre fil conducteur de Departures. Wheeler avait développé un langage personnel, reconnaissable à la richesse de ses harmonies, à son sens de la mélodie et à cette alliance de lyrisme et de sophistication qui a marqué plusieurs générations de musiciens. Pour Beddage, cet héritage ne saurait se réduire à une référence esthétique ou à quelques procédés d’écriture. Il pose la question de la transmission : comment apprendre de ceux qui nous ont précédés sans devenir leur imitateur? La pièce «Circling», initialement conçue pour grand ensemble et créée en 2025 à l’occasion d’un symposium consacré à Wheeler, témoigne de ce dialogue. Revenir vers un compositeur admiré ne signifie pas immobiliser son œuvre dans une forme définitive, mais reconnaître qu’elle peut continuer à susciter de nouvelles idées. La fidélité véritable ne consiste pas à reproduire un langage, mais à prolonger la recherche qui l’a rendu possible. Cette exigence se retrouve dans l’ensemble de l’album, où la rigueur de la composition ménage toujours une place à l’inattendu. Elle se manifeste également dans «The Pickled Herring Blues», inspiré par une expérience culinaire vécue en Suède et porté par une énergie funky qui laisse aux musiciens une grande liberté d’expression. Le titre, volontairement insolite, rappelle que la création ne naît pas exclusivement des grandes interrogations sur la mémoire ou l’identité. Elle peut aussi surgir d’un détail du quotidien, d’un repas, d’une rencontre ou d’une situation inattendue. Cette capacité à accueillir l’humour et la légèreté empêche la musique de s’enfermer dans une gravité permanente. À l’autre extrémité du spectre émotionnel, « Hey, Jimmy! » transforme en matière musicale une rencontre raciste vécue par Beddage lors d’un voyage familial en Irlande, tout en faisant référence à l’univers du saxophoniste et compositeur Jimmy Giuffre. L’incident rappelle que le déplacement ne suffit pas à dissiper les préjugés et que les discours sur l’ouverture culturelle se heurtent parfois à la persistance des exclusions. Beddage choisit de transposer cette expérience dans la musique plutôt que de la réduire à un témoignage explicatif.

La transformation artistique n’efface pas l’offense, mais elle permet de la soustraire à la seule logique de l’incident pour en faire une expérience partageable. Quant à « Autumn in New York », le standard de Vernon Duke, il prolonge cette interrogation sur l’appartenance et la mémoire. New York y apparaît comme un lieu à la fois fascinant et éprouvant, dont l’énergie attire autant qu’elle peut submerger. La mélodie, familière sans être figée, rappelle que les œuvres du répertoire continuent de vivre lorsqu’un interprète leur donne une signification nouvelle. Entre les traditions sri-lankaises, l’héritage de Wheeler et les standards américains, Beddage construit ainsi un parcours cohérent sans gommer les différences entre ses sources d’inspiration.

Ce qui me retient finalement dans Departures, c’est la manière dont Shirantha Beddage parvient à réunir ces expériences sans sacrifier ni l’intelligence de l’écriture ni le plaisir immédiat de la musique. Son saxophone baryton possède une autorité sonore évidente, mais ne cherche jamais à dominer systématiquement l’ensemble. Ses compositions sont élaborées, mais leur complexité reste au service du mouvement, de la mélodie et de l’émotion. Son exploration des origines sri-lankaises ne relève pas d’un simple retour aux sources : elle témoigne d’une volonté de comprendre comment une tradition peut continuer à vivre lorsqu’elle rencontre d’autres langages et d’autres expériences. Enfin, son rapport à Kenny Wheeler et aux standards du jazz rappelle qu’un héritage ne demeure fécond qu’à la condition de ne pas être transformé en modèle intangible. Dans un paysage musical où la nouveauté est parfois réduite à une succession d’effets et où l’écoute se disperse au rythme de la consommation rapide des œuvres, Beddage défend une conception plus exigeante de la création. Il fait confiance à l’auditeur, lui laisse le temps d’entendre les nuances et de découvrir progressivement les relations qui unissent les différentes compositions. Departures n’est ni un manifeste ni une autobiographie mise en musique.

C’est une œuvre de mouvement, traversée par le deuil, les voyages, les héritages et les rencontres, qui trouve sa cohérence dans la capacité du jazz à transformer ces expériences en langage commun. Je ne connaissais pas Shirantha Beddage avant cette première écoute, mais son album m’a rappelé ce qui rend la découverte d’un musicien si précieuse : le sentiment de rencontrer une personnalité qui ne cherche pas à reproduire ce qui existe déjà, mais à donner une forme singulière à ce qu’elle a vécu, appris et compris. La véritable nationalité de Beddage est peut-être celle-là, non pas un pays ou une origine unique, mais une manière d’habiter la musique, de faire dialoguer les héritages et de transformer les départs en nouvelles possibilités. Celle d’un compositeur de jazz qui sait que l’on ne part jamais de rien, mais que l’on ne crée véritablement qu’en acceptant de s’aventurer au-delà de ce que l’on connaît.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, October 9th, 2026

Follow PARIS-MOVE on X

::::::::::::::::::::::::

To buy this album (October 16, 2026)

Website

Musicians :
Shirantha Beddage – Baritone Saxophone
Kevin Turcotte – Trumpet (1, 2), Flugelhorn (4)
Florian Hoefner – Piano
Jodi Proznick – Bass

Track Listing :
Musaladi Vannama (The Hare)
Hey, Jimmy!
Ukusa Vannama (The Hawk)
Circling
Departures
The Pickled Herring Blues
Autumn In New York