Ernesto Cervini Quartet – Waiting For A Win (FR review)

TPR records – Street date : October 30, 2026
Jazz
Ernesto Cervini Quartet - Waiting For A Win

La matinée s’installait doucement, le café fumait sur le bureau du studio et rien ne semblait devoir troubler cette quiétude. N’étant guère amateur des atmosphères trop paisibles, je décidais, tel un petit lutin en quête de quelque malice, d’appuyer sur la touche Play du lecteur, après avoir extrait de sa pochette le CD Ernesto Cervini Quartet, Waiting for a Win. Il suffit parfois de peu de chose pour que le cours d’une matinée ordinaire prenne une direction inattendue. Quelques notes, une première inflexion rythmique, une sonorité qui retient l’attention, et voilà que le silence du studio se transforme en territoire d’exploration. Avec ce disque, Ernesto Cervini, batteur et compositeur canadien dont le parcours s’inscrit dans le paysage du jazz contemporain, propose bien davantage qu’une nouvelle étape dans sa discographie. Il fait le choix de confronter son écriture à une formation dont la jeunesse et les personnalités musicales constituent autant de promesses que de défis. « Je me suis dit qu’il était temps de voir ce que proposaient certains jeunes musiciens de la scène torontoise, et je pense avoir fait une excellente pioche avec cette formation », explique-t-il, avant de reconnaître que ses partenaires l’ont mis au défi, inspiré et conduit à donner à ses compositions une dimension qu’il n’aurait pas imaginée seul.

Cette déclaration mérite que l’on s’y arrête, car elle exprime une conception de la création musicale qui ne repose ni sur la seule autorité du compositeur ni sur la démonstration individuelle des interprètes. Elle traduit plutôt la volonté de mettre une œuvre à l’épreuve du collectif, d’accepter que des idées initialement conçues par un musicien lui échappent en partie pour trouver, entre les mains d’autres artistes, une forme nouvelle. Il y a dans cette démarche une forme de confiance qui n’est pas si fréquente dans un univers où la virtuosité, parfois érigée en valeur suprême, risque de réduire la musique à une succession de performances. Ernesto Cervini préfère ouvrir le jeu, laisser les personnalités s’exprimer et faire de la composition un espace de rencontre plutôt qu’un cadre auquel chacun devrait se soumettre. Le résultat se révèle d’autant plus intéressant que cette liberté n’exclut jamais l’exigence, et que l’architecture des morceaux demeure suffisamment solide pour accueillir les détours, les ruptures et les surprises qui font le prix de l’improvisation.

Waiting for a Win puise dans un éventail d’influences qui déborde largement les frontières habituelles du jazz, faisant cohabiter des éléments empruntés au rock, des constructions rythmiques élaborées et une écriture attentive aux variations de climat. Il ne s’agit pas pour autant de juxtaposer des références dans l’espoir de donner à la musique une apparence de modernité. Ces influences se fondent dans un langage personnel, nourri par la diversité des approches et par la manière dont les quatre musiciens s’approprient les compositions. Ce qui retient l’attention, c’est précisément cette faculté de maintenir un équilibre entre une écriture structurée et la liberté d’interprétation. Les morceaux ne donnent jamais le sentiment d’être enfermés dans une mécanique trop soigneusement réglée. Ils évoluent, se déplacent, ménagent des espaces où l’inattendu peut surgir sans que la cohérence de l’ensemble soit compromise.

Le quartet ne cherche pas à effacer les différences entre ses membres, mais à les faire travailler ensemble. La guitare d’Andrew Marzotto, la trompette de Kae Murphy et la basse de Mark Godfrey participent ainsi à une conversation musicale dont Ernesto Cervini assure la conduite sans en monopoliser la parole. Sa batterie ne se contente pas de soutenir les solistes : elle impulse les mouvements, modifie les perspectives et entretient une tension qui donne aux compositions leur relief. Cette conception du jeu collectif est essentielle pour comprendre la réussite du disque. Le jazz n’a jamais été aussi vivant que lorsqu’il accepte de faire de l’écoute une discipline aussi importante que la maîtrise instrumentale. L’improvisation ne consiste pas simplement à multiplier les interventions individuelles, mais à savoir accueillir une proposition, la prolonger, la contredire parfois, puis lui donner une signification nouvelle. C’est dans cet espace, entre préparation et spontanéité, que le quartet trouve une grande partie de son identité. La musique demeure accessible sans devenir prévisible, complexe sans verser dans l’exercice de style, et suffisamment ouverte pour que l’auditeur puisse y découvrir, au fil des écoutes, des détails qui lui avaient échappé. Cette attention portée à la circulation des idées donne à l’album une fraîcheur qui ne repose pas sur les artifices d’une production spectaculaire, mais sur une qualité plus difficile à obtenir : le sentiment que les musiciens sont réellement en train de penser et de construire la musique ensemble.

Le morceau qui donne son titre à l’album, Water Pistols at Dawn, illustre avec une certaine malice cette manière de conjuguer rigueur et liberté. Écrit spécifiquement pour cette formation, le titre a progressivement pris une coloration western que son compositeur n’avait pas nécessairement envisagée au départ. Baptisé initialement Pistols at Dawn, il a finalement changé de nom, l’aversion d’Ernesto Cervini pour les armes à feu l’ayant conduit vers une solution plus ludique : des pistolets à eau à l’aube. L’idée lui rappelle les longues journées d’été et les batailles enfantines organisées dans la maison de campagne de ses parents. L’anecdote pourrait sembler anecdotique si elle ne révélait pas quelque chose de la personnalité du musicien et de son rapport à la création. Là où un titre évoquant un duel au petit matin aurait pu suggérer une confrontation grave, presque théâtrale, Cervini choisit de désamorcer cette imagerie en lui substituant le souvenir d’un jeu estival. La plaisanterie n’est pas simplement destinée à amuser.

Elle rappelle que la sophistication musicale n’a nul besoin de se prendre au sérieux pour atteindre son objectif, et que l’intelligence d’une composition se mesure aussi à sa capacité de préserver le plaisir, l’imagination et une forme de spontanéité. Cette légèreté n’enlève rien à la précision du travail instrumental. Elle lui donne au contraire un espace où s’exprimer sans que la technique devienne une fin en soi. On retrouve cette même disposition dans les reprises qui ponctuent l’album, notamment Moonlight Serenade, dont la mélodie familière est revisitée avec une liberté qui évite aussi bien la révérence excessive que la parodie facile. Le quartet ne cherche pas à reproduire l’atmosphère orchestrale associée à cette œuvre, ni à lui appliquer un simple vernis contemporain. Il en déplace les équilibres, en modifie les perspectives et s’attache à faire émerger d’autres possibilités à partir d’un matériau que l’histoire de la musique populaire a rendu immédiatement reconnaissable. C’est ici que se dessine une distinction essentielle entre l’interprétation et la véritable réécriture. Une reprise ne trouve pas nécessairement sa justification dans la fidélité à l’original, pas plus que dans la volonté de s’en éloigner à tout prix. Elle devient intéressante lorsqu’elle transforme notre manière d’entendre une œuvre, lorsqu’elle en révèle des dimensions que l’habitude avait fini par dissimuler. J’ai souvent défendu cette idée, car certains albums trouvent précisément leur raison d’être dans cette capacité à faire entendre autrement ce que nous pensions déjà connaître. Encore faut-il que la démarche repose sur une véritable nécessité musicale et non sur le seul désir de produire une version différente. Sur ce point, Ernesto Cervini et ses partenaires évitent généralement le piège de la démonstration. L’humour affleure, mais ne devient pas un procédé ; la liberté s’affirme, mais ne se transforme pas en prétexte à l’arbitraire. La mélodie demeure présente, tout en acceptant de perdre une partie de son évidence première.

Cette approche trouve une expression particulièrement convaincante dans Evidence, de Thelonious Monk. Peu de compositeurs ont laissé un héritage aussi résistant aux habitudes d’écoute et aux tentatives de normalisation. Chez Monk, les angles, les silences, les déplacements harmoniques et les ruptures rythmiques ne sont jamais de simples ornements. Ils constituent la substance même d’une pensée musicale qui semble constamment rappeler que la beauté n’a pas besoin de se conformer aux attentes pour s’imposer. Interpréter Monk représente donc toujours un exercice délicat. Le risque est double : reproduire trop fidèlement les aspérités de son langage, au point de transformer l’hommage en imitation, ou, à l’inverse, lisser ses singularités jusqu’à en neutraliser la force. Le quartet choisit une voie plus intéressante, en faisant de cette composition un terrain d’expérimentation collective.

Le résultat est amusant, complexe et séduisant, avec cette impression que les musiciens prennent plaisir à se confronter à une œuvre qui ne leur permet jamais de s’installer durablement dans le confort. Il ne s’agit pas de prétendre égaler Monk, ni de moderniser artificiellement une musique dont la modernité n’a jamais cessé d’agir. Il s’agit plutôt d’entrer dans son univers en acceptant ses contradictions, ses surprises et ses exigences, puis d’en faire le point de départ d’une conversation nouvelle. Cette capacité à accueillir un répertoire sans se laisser enfermer dans son héritage constitue l’un des aspects les plus stimulants de l’album. Elle rappelle que la tradition du jazz n’est pas un ensemble de formes définitivement établies, mais un processus de transmission et de transformation, dans lequel chaque génération se trouve confrontée à la nécessité de trouver sa propre voix. L’histoire du jazz est faite de ces déplacements successifs, de ces musiciens qui ont appris auprès de leurs prédécesseurs sans renoncer à remettre en question leurs acquis. En ce sens, la présence de Monk dans le programme n’a rien d’un détour gratuit. Elle permet de mesurer, par contraste, ce que les compositions de Cervini doivent à cette même volonté de préserver un cadre tout en laissant la musique s’en échapper. Elle montre aussi que l’inventivité ne dépend pas nécessairement de la rupture avec le passé, mais de la manière dont on choisit de le faire vivre.

Pour autant, ce sont bien les compositions originales d’Ernesto Cervini qui me paraissent constituer le cœur le plus convaincant de Waiting for a Win. C’est dans ces morceaux que se dessine avec le plus de netteté la personnalité du compositeur, sa façon d’organiser les tensions, de ménager les respirations et de confier aux autres musiciens un espace réel d’intervention. Les idées sont solides, les constructions suffisamment élaborées pour soutenir plusieurs niveaux d’écoute, mais elles ne deviennent jamais des démonstrations abstraites destinées à mettre en évidence la seule maîtrise technique des interprètes. Le travail de Cervini consiste plutôt à créer les conditions d’une expression collective, à proposer des structures capables de résister à l’improvisation sans en limiter les possibilités. Cette qualité mérite d’être soulignée, tant le jazz contemporain se trouve parfois partagé entre deux tendances également réductrices : d’un côté, une sophistication formelle qui finit par tenir l’auditeur à distance ; de l’autre, une recherche d’accessibilité qui risque de ramener la musique à des procédés immédiatement identifiables. Cervini échappe en grande partie à cette opposition. Ses compositions savent se montrer exigeantes sans devenir hermétiques, et les musiciens disposent d’une liberté qui ne compromet jamais l’équilibre de l’ensemble. Le groupe trouve ainsi sa cohésion dans une dynamique où les rôles restent mobiles et où l’écoute réciproque importe autant que l’affirmation individuelle. Cette réussite tient aussi au choix des partenaires. La guitare d’Andrew Marzotto, la trompette de Kae Murphy et la basse de Mark Godfrey ne servent pas simplement à colorer un univers déjà défini. Elles contribuent à en élargir les perspectives, à en modifier les lignes de force et à faire apparaître des possibilités nouvelles dans les compositions. Cervini semble avoir compris qu’un groupe ne prend véritablement forme que lorsque le compositeur accepte de ne plus être le seul maître du devenir de sa musique. Cette ouverture, loin d’affaiblir son écriture, lui donne une profondeur supplémentaire. Elle permet à l’album de dépasser le simple exercice de style et d’affirmer une véritable identité collective.

Je dois néanmoins reconnaître que j’aurais personnellement préféré un album entièrement consacré aux compositions originales. Cette préférence ne relève pas d’un rejet des reprises, encore moins d’une conception du jazz qui exigerait de ses musiciens qu’ils tournent définitivement le dos au répertoire. Elle tient plutôt à mon attachement aux disques qui permettent de saisir, sans détour, la photographie d’un compositeur à un moment précis de son parcours. Un programme entièrement original aurait sans doute donné à l’écriture d’Ernesto Cervini une unité plus immédiatement perceptible et permis de mieux mesurer les directions dans lesquelles son langage cherche à évoluer. Les reprises, aussi réussies soient-elles, déplacent nécessairement le regard et introduisent d’autres références, d’autres mémoires musicales, qui modifient la lecture de l’ensemble. Ce choix éditorial peut enrichir l’écoute, mais il en disperse aussi quelque peu le centre de gravité.

Il s’agit toutefois d’une réserve personnelle, qui ne remet nullement en question le plaisir que procure ce disque. Car Waiting for a Win possède une qualité essentielle : celle de ne jamais laisser l’auditeur s’installer dans une écoute passive. Une idée surgit là où l’on attendait une résolution, une inflexion rythmique modifie la perspective, une phrase instrumentale ouvre une direction inattendue. La surprise n’est pas ici un effet ajouté à la musique pour en relancer artificiellement l’intérêt ; elle naît de la manière dont les compositions sont construites et dont les interprètes s’en emparent. Dans un paysage musical où la recherche de l’efficacité immédiate peut parfois conduire à privilégier les formules éprouvées, cette attention portée au mouvement et à l’invention conserve toute sa valeur. Le disque ne prétend pas bouleverser les fondements du jazz contemporain, ni imposer une esthétique radicalement nouvelle. Son ambition est plus discrète, mais aussi plus convaincante : faire entendre un groupe qui réfléchit, qui écoute, qui joue et qui accepte de laisser une place à l’imprévu. Il rappelle qu’une musique peut être savante sans se montrer ostentatoire, accessible sans devenir simpliste, et ludique sans renoncer à la profondeur. C’est finalement cette alliance qui donne à l’album sa raison d’être. Lorsque les dernières notes s’éteignent, le café a depuis longtemps cessé de fumer sur le bureau du studio et la matinée a avancé sans que je m’en aperçoive. Le petit lutin qui avait lancé le lecteur peut se réjouir de sa malice initiale : il aura suffi d’un disque pour rompre la tranquillité du moment et ouvrir un espace où se rencontrent l’écriture, l’imagination et le plaisir de la découverte. Tout n’est pas nécessairement là où je l’aurais souhaité, et c’est précisément ce qui rend l’écoute intéressante.

Car les albums les plus attachants ne sont pas toujours ceux qui correspondent exactement à nos attentes, mais ceux qui nous donnent envie de les dépasser, de revenir sur certains passages et de découvrir, au détour d’une nouvelle écoute, ce que nous n’avions pas encore entendu. Avec Waiting for a Win, Ernesto Cervini nous rappelle ainsi que le jazz demeure avant tout un art de la relation, une musique qui ne se contente pas de juxtaposer des talents, mais cherche à faire naître entre eux quelque chose qui n’existait pas auparavant. Et c’est peut-être dans cette capacité à transformer la rencontre en création, sans sacrifier ni la rigueur ni le plaisir, que réside la réussite la plus durable de cet album.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, October 9th, 2026

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To buy this album

Website

Musicians:
Kae Murphy – Trumpet & EVI
Andrew Marzotto – Guitar
Mark Godfrey – Bass
Ernesto Cervini – Drums

Track Listing:
Waiting For A Win
Water Pistols At Dawn
Moonlight Serenade
A Resonant Space
Evidence
Free In The Knowledge

Recorded on February 8, 2026 by David Hermiston at Revolution Recording
Edited and Mixed by David Hermiston
Mastered by Nate Wood
Artwork by Yesim Tosuner
Design by Yesim Tosuner
Photos by Dahlia Katz
Produced by Oded Lev-Ari & Ernesto Cervini