| Jazz |
Autant le confesser d’emblée: je suis allergique à toute notion de “concept“… Quand j’étais étudiant aux Beaux-Arts (cela fait un bail, certes), je voyais certains de mes condisciples s’en tirer avec les honneurs lors des examens de fin d’année, en pérorant une demi-heure durant sur la simple photocopie en grossiers niveaux de gris d’un polaroïd originellement en couleur, assortie d’un sparadrap maintenant un coton tâché d’encre écarlate. Après que le jury leur eût accordé son blanc-seing, j’agonisais toujours ces charlatans en leur prédisant un bel avenir de vendeurs de voitures d’occasion. Aussi, en constatant que le livret accompagnant ce troisième album en tant que leader du pianiste Sean Mason s’ouvre sur ce terme honni (sans parler des critiques fumeuses et capillotractées qu’il suscite), fus-je sérieusement tenté de passer mon tour. Ce qui se serait avéré une erreur (voire une faute), tant l’écoute directe (et dépourvue d’à-priori) de cette galette se révèle porteuse de gratifications. So, let’s groove and fuck the fake intellectuals! Entre Horace Silver et Cannonball Adderley, le swing du “Secure The Bag” d’ouverture invite en effet à la danse, ce qui n’a rien de surprenant dès lors que l’on apprend que ces sessions se déroulèrent en présence (et avec la participation audible) des danseurs Reyna Nuñez et LeAndre Douglas. Dans un esprit plus rhythm n’ blues, les guillerets “A Good Day” et “Honey Pie” s’inscrivent de même dans la veine d’artistes populaires tels que les deux Oscar (Brown Jr et Peterson). Le trio de Sean reconduit Felix Moseholm à la basse et Domo Branch aux cymbales et fûts (tous deux déjà présents, ainsi qu’une paire de cuivres, sur “A Breath of Fresh Air”, chroniqué ICI), constituant une section rythmique toujours à l’écoute et en soutien d’un soliste avec lequel ils partagent une évidente complicité. Le romantique “Carolina Waltz” est bien un three-steps, au fil duquel Sean assume ce qu’il doit encore à un expert du genre tel que le regretté Bill Evans, avant que “This Or That” ne propose un intermède que l’on pourrait croire tiré d’un livret de Broadway (solo de contrebasse inclus). Le songeur et éthéré “Nightcap” oscille entre son thème langoureux et le beat chaloupé que lui impriment la contrebasse et les balais, avant que l’album ne se close sur une revigorante relecture live du “One United” dont la version originale figurait sur “A Breath Of Fresh Air”. En introduction, Mason y cite furtivement deux autres de ses compositions précédentes (“Sean’s Theme” et “Kiss Me”), et l’intérêt essentiel de cette nouvelle interprétation tient à la maturation que cette plage a accumulée sur scène au fil des ans. Groovy et chantant au possible, le jeu de Sean y exhale une telle jubilation qu’il est impossible de l’écouter sans esquisser un sourire. In fine, si ce disque devait absolument poser questions, celles-ci pourraient aisément se restreindre au nombre de deux: a) en 2026, le jazz peut-il continuer à progresser, tout en demeurant accessible? Et b), peut-il encore se montrer dansable, tout en restant intelligent? Sean Mason y répond invariablement: “yes, it can“.
Patrick DALLONGEVILLE
Paris-Move, Illico & BluesBoarder, Blues & Co
PARIS-MOVE, October 8th, 2026
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