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Le soleil est revenu, comme on le dit après la pluie, et avec lui cette lumière particulière qui donne parfois aux choses familières une profondeur nouvelle. Il est probable, d’ailleurs, que la musique de Jim Snidero y soit pour quelque chose. Avec House of Trane, son vingt septième album en tant que leader, le saxophoniste alto américain ne se contente pas de regarder vers une histoire qui lui est chère. Il retourne à une source qui l’accompagne depuis près d’un demi-siècle et qui, au fil des années, a contribué à façonner son identité de musicien. Le point de départ de ce nouveau disque est une visite à la maison de John et Alice Coltrane, à Dix Hills, dans l’État de New York, un lieu où John Coltrane vécut avec sa famille de 1964 jusqu’à sa mort en 1967 et où fut composée A Love Supreme. Cette visite aurait pu rester une expérience personnelle, un moment d’émotion parmi tant d’autres dans la vie d’un musicien. Elle est devenue autre chose. Elle a déclenché une série de compositions et donné naissance à un album qui paraît le 30 octobre 2026, au moment même où le monde du jazz célèbre le centenaire de la naissance de John Coltrane. La coïncidence pourrait sembler trop parfaite si le rapport de Snidero à Coltrane ne remontait pas lui-même à la fin des années 1970. Ce disque n’est donc pas né d’une occasion commémorative. Il est né d’une mémoire ancienne qui, confrontée à un lieu bien réel, a soudain retrouvé une force nouvelle. C’est toute la différence entre un hommage de circonstance et une œuvre qui possède une véritable nécessité intérieure.
Jim Snidero raconte que cette visite fut pour lui une expérience bouleversante, au point d’en avoir littéralement les larmes aux yeux. Se retrouver devant la cheminée où Coltrane fut photographié en train de jouer, monter l’escalier conduisant à la pièce dans laquelle il composa A Love Supreme, pénétrer dans un espace qui n’appartient plus seulement à l’histoire mais qui en conserve encore les traces, tout cela semble avoir modifié sa perception de la musique qu’il connaissait pourtant depuis si longtemps. Il y a quelque chose de très particulier dans ces lieux où l’histoire cesse d’être une abstraction. Les biographies nous donnent des dates, les discographies des titres, les photographies des visages, les enregistrements des voix et des instruments. Une maison, elle, restitue une autre dimension, plus silencieuse et peut être plus troublante. Elle rappelle que les œuvres qui ont fini par entrer dans l’histoire ont été créées dans des lieux ordinaires, par des hommes et des femmes qui vivaient une existence quotidienne. A Love Supreme, que nous avons tendance à considérer comme une œuvre presque monumentale, fut composée dans une maison, dans une pièce, par un musicien qui avait une famille, des habitudes, des préoccupations et une vie qui continuait autour de la création. Entrer dans cette maison, c’est donc entrer dans une forme de proximité avec le processus même de la création. Pour Snidero, cette proximité a manifestement fait surgir quelque chose qui n’était plus seulement de l’admiration, mais une nécessité de répondre par la musique.
House of Trane devient intéressant, parce que le risque était immense. Comment écrire une musique inspirée par John Coltrane sans tomber dans l’imitation ? Comment évoquer une figure aussi considérable sans reproduire les clichés qui lui sont associés ? Comment accepter l’influence sans devenir prisonnier de celle-ci ? L’histoire du jazz est pleine de musiciens qui ont dû résoudre ce problème. Chaque génération apprend en écoutant la précédente, en absorbant des sons, des rythmes, des harmonies, des manières de phraser. Puis vient le moment où il faut s’en détacher. Avec Coltrane, la difficulté est encore plus grande, tant son influence a été considérable sur les saxophonistes qui lui ont succédé. Il aurait été facile pour Snidero de construire un disque à la manière de Coltrane, de multiplier les références, les citations, les harmonies modales, les envolées de saxophone et les signes immédiatement reconnaissables. Il aurait pu fabriquer un album qui aurait satisfait la mémoire du public sans véritablement dire quoi que ce soit de lui. Or House of Trane prend une autre direction. Il ne s’agit pas d’un disque qui cherche à ressusciter Coltrane. Il s’agit d’un disque qui cherche à montrer ce que Coltrane a laissé en lui.
Cette distinction est essentielle. L’influence artistique n’est pas une photocopie. Elle est une transformation. Un musicien reçoit quelque chose, le digère, le confronte à ses propres expériences, à ses propres influences, à son propre parcours, puis tente d’en faire une matière nouvelle. C’est précisément ce qui semble s’être produit avec Snidero. Lorsqu’il était étudiant à la University of North Texas, à la fin des années 1970, John Coltrane n’était mort que depuis une dizaine d’années. Sa musique n’avait pas encore acquis tout à fait la distance historique qu’elle possède aujourd’hui. Pour les jeunes musiciens de cette génération, elle était encore brûlante, proche, active. Snidero se souvient que la musique de Coltrane occupait alors toutes les pensées. Il en perçoit aujourd’hui les traces dans certaines de ses premières expériences musicales, notamment dans sa participation au One O’Clock Lab Band et dans ses premiers enregistrements comme leader. Entre cette période de formation et House of Trane, près d’un demi-siècle s’est écoulé. Snidero n’est plus le jeune saxophoniste qui découvre Coltrane. Il est devenu lui-même un musicien reconnu, un compositeur, un pédagogue et un auteur dont le parcours s’est construit à travers des dizaines de collaborations et plus de vingt albums en tant que leader. Il revient donc vers Coltrane avec une expérience qui lui appartient. C’est cette distance qui permet finalement au dialogue de fonctionner.
La mémoire, en musique comme en littérature, n’est jamais une reproduction exacte du passé. Elle sélectionne, transforme, rapproche des éléments qui ne l’étaient pas nécessairement, conserve certaines images et en efface d’autres. Il est facile d’imaginer ce qui a pu se passer dans l’esprit de Snidero lorsqu’il est entré dans la maison de Dix Hills. Pendant des décennies, il avait accumulé des souvenirs sonores de Coltrane. Les albums, les phrases, les harmonies, le timbre du ténor, la relation entre le saxophone et la section rythmique, la dimension spirituelle de certaines œuvres. Tout cela devait nécessairement être présent quelque part dans sa mémoire. Le plus difficile était probablement de faire taire ces références pour écouter ce que le lieu lui disait à lui. C’est là que commence la création. Il fallait accepter de ne pas écrire Coltrane, mais d’écrire ce que la rencontre avec Coltrane avait provoqué. Cette nuance peut sembler subtile, elle est pourtant fondamentale. Un musicien qui reproduit son maître demeure dans le passé. Un musicien qui accepte d’être transformé par son maître peut encore produire quelque chose de nouveau.
House of Trane est construit autour de cette idée. L’album compte huit titres, dont six compositions originales de Snidero, auxquelles s’ajoutent A Weaver of Dreams de Victor Young et une nouvelle lecture de Resolution, le deuxième mouvement de A Love Supreme. La construction du disque est particulièrement révélatrice. Snidero ne se contente pas de placer quelques compositions personnelles entre deux morceaux de Coltrane. Il construit un parcours. Les compositions originales sont directement liées aux différents espaces de la maison et aux sensations qu’ils ont faits naître. Ascent évoque l’escalier conduisant à la pièce où A Love Supreme fut conçu. Hearth Felt renvoie à la cheminée devenue l’une des images les plus reconnaissables de la maison. Glass Ring s’inspire du vitrail circulaire reliant le salon à la pièce de méditation. Free to Be vient du sous-sol, cet espace qui avait notamment retenu l’attention de John et Alice pour ses possibilités musicales. Faith touche à la dimension spirituelle de leur existence. Relaxin’ in Dix Hills s’inspire enfin de la manière dont Coltrane apparaissait dans certaines images, marchant tranquillement dans la propriété. La maison devient ainsi une sorte de partition silencieuse dont Snidero extrait ses propres motifs.
Cette relation entre l’espace et la musique donne au disque une dimension presque cinématographique. Chaque morceau semble correspondre à une pièce, à une image ou à un souvenir, mais l’ensemble ne devient jamais une visite guidée musicale. Snidero ne décrit pas la maison. Il la transforme. C’est une différence importante. La cheminée, l’escalier, le vitrail, le sous-sol ne sont pas seulement des objets qui auraient inspiré des titres. Ils deviennent des points de départ pour une réflexion musicale sur la mémoire, la spiritualité, le mouvement et la liberté. Le disque peut ainsi être écouté sans connaître la maison et conserver toute sa force, mais la connaissance de ce qui l’a engendré lui donne une profondeur supplémentaire. On comprend alors que le véritable sujet de House of Trane n’est peut-être pas la maison elle-même, mais ce qu’un lieu peut réveiller chez un artiste.
Le choix des musiciens participe largement à cette réussite. Snidero est entouré du pianiste Stefan Karlsson, du contrebassiste Nat Reeves et du batteur Jason Tiemann. Tous trois comprennent suffisamment la tradition pour ne pas avoir besoin de la surjouer, mais possèdent assez de personnalité pour ne pas réduire le disque à un exercice de style. Karlsson apporte une certaine légèreté, une qualité presque aérienne qui contraste avec l’ancrage plus terrien de Reeves. Tiemann, quant à lui, possède cette qualité rare des batteurs capables de soutenir la musique sans chercher à s’en emparer. Le quartet semble fonctionner sur une forme de confiance réciproque. Les musiciens savent quand occuper l’espace et quand le laisser respirer. Cette économie de moyens est particulièrement importante dans un projet consacré, même indirectement, à Coltrane. L’un des dangers aurait été de vouloir constamment démontrer la puissance du groupe. Au contraire, le disque gagne lorsqu’il accepte le silence, les espaces, les respirations et les tensions contenues.
Free to Be est probablement l’un des morceaux où cette philosophie apparaît avec le plus de clarté. Le titre s’inspire du sous-sol de la maison et de l’espace de liberté qu’il représentait pour John et Alice Coltrane. La pièce musicale repose sur une structure modale qui permet à Snidero de développer son discours sans être enfermé dans une progression harmonique trop contraignante. La batterie de Tiemann évoque par moments l’énergie d’Elvin Jones sans chercher à le reproduire, tandis que la contrebasse de Nat Reeves donne au morceau cette pulsation profonde qui permet au saxophone de s’élever. Le piano de Karlsson sait se retirer pour laisser respirer le quartet. Tout est question d’espace. Les silences ne sont pas des interruptions mais des éléments constitutifs du discours. Le saxophone rebondit sur la rythmique, revient vers elle, s’en éloigne, puis retrouve le thème. Il y a quelque chose de presque organique dans cette manière de faire circuler la musique. Et c’est là que l’influence de Coltrane devient la plus intéressante : non pas dans une imitation de son vocabulaire, mais dans cette volonté de considérer l’improvisation comme un espace de recherche.
Cette recherche se retrouve également dans Ascent, qui ouvre le disque. Le morceau est construit autour d’un motif répétitif et anguleux, formé de deux cellules de quatre notes séparées par un triton. Le titre fait directement référence à l’escalier de la maison, celui qui conduisait vers la pièce où A Love Supreme fut composé. Il y a dans cette idée d’ascension quelque chose qui dépasse la simple anecdote architecturale. La musique de Coltrane a toujours été traversée par cette volonté de dépasser les limites du langage musical pour atteindre quelque chose de plus vaste. La spiritualité n’était pas chez lui un simple sujet. Elle faisait partie de son rapport au son, au temps et à l’improvisation. Snidero ne cherche pas à reproduire cette expérience spirituelle, ce qui serait impossible, mais à trouver sa propre manière de l’évoquer. L’alto avance alors par grands intervalles, par tensions et détentes, soutenu par une section rythmique qui maintient une forme de mouvement intérieur.
Hearth Felt, inspiré par la cheminée, semble adopter une approche plus chaleureuse. Les photographies de Coltrane jouant devant cette cheminée ont contribué à faire de cet endroit l’une des images emblématiques de la maison. Snidero choisit pourtant de ne pas transformer cette image en icône. Il lui répond par une mélodie plus douce, presque méditative, qui rappelle certaines dimensions lyriques du langage de Coltrane. Là encore, l’intérêt n’est pas dans la citation mais dans la sensation. Le saxophoniste alto descend vers son registre grave, laissant la batterie installer une pulsation profonde. Le morceau donne l’impression de regarder une photographie ancienne sans chercher à la reproduire. Il en conserve seulement l’atmosphère.
Glass Ring fonctionne de manière différente. Le vitrail circulaire devient un point de départ pour une musique plus dialoguée, où Snidero et Karlsson se répondent. Le piano ne se contente pas d’accompagner le saxophone. Il lui répond, reprend certaines idées, les déplace. La composition semble ainsi jouer sur les formes circulaires du motif visuel qui lui a donné son titre. La musique revient sur elle-même, se transforme, puis trouve progressivement une résolution. Ce rapport entre l’œil et l’oreille rappelle que la création musicale ne naît jamais uniquement de la musique. Un paysage, une architecture, une photographie, une lumière peuvent devenir des matériaux musicaux. Snidero ne raconte pas ce qu’il a vu. Il nous fait entendre ce qu’il a ressenti.
Il faut également accorder une place particulière à Alice Coltrane. Le titre House of Trane pourrait facilement être interprété comme une nouvelle manière de parler uniquement de John, mais la maison fut celle des deux artistes. Alice y vécut avec John et leurs enfants jusqu’à la mort du saxophoniste, puis y resta jusqu’en 1973. Elle y travailla, y développa sa propre musique et utilisa notamment le sous-sol comme espace de création. La maison est donc le lieu d’une histoire familiale et artistique beaucoup plus complexe que celle d’un seul homme. Cette dimension donne au projet une profondeur supplémentaire. L’histoire du jazz a longtemps été racontée autour de figures masculines auxquelles on attribuait le premier rôle, tandis que les femmes qui partageaient leur vie et leur travail apparaissaient souvent en périphérie. Or Alice Coltrane est-elle même une figure majeure de la musique du XXe siècle. Son parcours après la mort de John montre qu’elle ne fut pas simplement la gardienne de sa mémoire, mais une artiste qui développa une œuvre singulière, spirituelle et profondément personnelle. La maison de Dix Hills appartient donc autant à son histoire qu’à celle de John.
La volonté de préserver cette maison intervient à un moment particulièrement significatif. Pendant des décennies, le bâtiment a connu l’abandon, les batailles juridiques et la menace de disparition. Aujourd’hui, il se prépare à devenir un musée. Cette transformation n’est pas anodine. Elle rappelle que la mémoire culturelle n’existe pas spontanément. Elle doit être protégée, entretenue, parfois sauvée de l’oubli. La maison, une construction de deux étages en brique et à ossature bois, est inscrite au Registre national des lieux historiques et a été reconnue comme un Trésor national par le National Trust for Historic Preservation. Ce qui se joue autour d’elle dépasse donc largement le destin d’un bâtiment. Il s’agit de savoir ce que nous voulons conserver lorsque nous prétendons conserver l’histoire de la musique. Un disque peut être réédité, une photographie restaurée, un manuscrit archivé. Mais un lieu possède une autre forme de mémoire. Il donne une géographie à l’histoire. Il permet de se tenir là où un artiste s’est tenu, même si cette proximité reste évidemment illusoire.
Nous avons besoin de ces lieux parce que la mémoire artistique n’est jamais seulement intellectuelle. Elle est aussi physique. Nous savons que Marcel Proust a vécu quelque part, que Picasso a travaillé dans certains ateliers, que Beethoven a composé dans certaines maisons. Nous savons aussi où Miles Davis, Charlie Parker ou Thelonious Monk ont vécu et joué. Mais le jazz a longtemps été considéré comme une musique de l’instant, de la scène, du club, de la nuit, une musique qui disparaît dès que la dernière note est jouée. Pourtant, ses lieux sont eux aussi porteurs d’histoire. Les clubs disparaissent, les maisons sont détruites, les studios changent de fonction, les quartiers se transforment. À mesure que le temps passe, la géographie du jazz devient elle-même une forme d’archive. La maison de Dix Hills rappelle que la musique a besoin de lieux pour exister, même lorsqu’elle semble n’être que du son.
C’est dans cette perspective que le centenaire de John Coltrane prend son véritable sens. L’anniversaire aurait pu produire une succession d’hommages prévisibles, de rééditions et de déclarations convenues. House of Trane apporte quelque chose de différent parce que le projet ne vient pas du calendrier. Il vient d’une histoire personnelle qui rencontre une histoire collective. Snidero aime Coltrane depuis ses années universitaires. Il a vécu avec cette musique, l’a étudiée, l’a jouée, l’a intégrée à son propre parcours. Lorsqu’il entre dans la maison, il ne découvre donc rien. Il découvre autrement quelque chose qu’il connaît depuis toujours. C’est une expérience beaucoup plus profonde. Nous pouvons écouter un disque pendant quarante ans et avoir soudain l’impression de l’entendre pour la première fois lorsqu’un événement modifie notre rapport à lui. La mémoire fonctionne ainsi. Elle ne reste jamais immobile.
Il serait d’ailleurs réducteur de considérer House of Trane comme un album de circonstance parce qu’il sort pendant le centenaire. Snidero n’a pas attendu 2026 pour parler de Coltrane. Son admiration est ancienne et documentée par son propre parcours. L’album arrive au moment où la mémoire de Coltrane est particulièrement présente, mais il ne dépend pas de cette actualité. C’est une nuance importante, car un disque qui ne vivrait que de son contexte finirait par perdre son intérêt lorsque le contexte disparaîtrait. House of Trane possède au contraire suffisamment de matière musicale pour être entendu indépendamment de toute célébration. Le centenaire fournit une lumière particulière, mais la musique doit pouvoir continuer à vivre lorsque cette lumière se sera éloignée.
Il y a quelque chose de profondément cohérent dans cette manière de faire. Coltrane lui-même n’a jamais considéré la musique comme un objet terminé. Son parcours est celui d’un musicien qui n’a cessé de remettre en question ce qu’il avait appris. Du bebop au hard bop, du jazz modal aux recherches les plus radicales de ses dernières années, il n’a jamais accepté de rester prisonnier d’une formule qui fonctionnait. Son influence ne réside donc pas seulement dans ce qu’il a joué, mais dans cette nécessité de continuer à chercher. Si Snidero veut véritablement dialoguer avec lui, il ne peut pas faire autrement que de poursuivre cette recherche à son niveau, avec son propre instrument, sa propre histoire et sa propre sensibilité.
C’est ce qui explique également la présence de A Weaver of Dreams et de Resolution. Avec A Weaver of Dreams, Snidero revient à une interprétation de Coltrane datant de 1959, lorsqu’il jouait avec le quintette de Cannonball Adderley. Le choix est intéressant parce qu’il permet de revenir à un Coltrane antérieur à la période que le grand public associe généralement à son œuvre la plus connue. Snidero ne cherche pas simplement à jouer le morceau. Il adapte certains éléments de cette lecture à son propre alto. Resolution, placé en conclusion, possède une autre portée. Il s’agit du deuxième mouvement de A Love Supreme, l’œuvre précisément composée dans cette maison. Snidero le réharmonise à partir du vocabulaire qu’il a développé au cours de plusieurs décennies de composition et d’improvisation. Le disque revient ainsi, à la fin, vers l’œuvre qui était à l’origine de tout le projet, mais il y revient transformé. Ce qui était au départ une visite devient une musique personnelle.
Cette structure donne à House of Trane une forme de mouvement circulaire. On entre dans la maison, on traverse ses espaces, on rencontre des images, des sensations, des souvenirs, puis on revient finalement à A Love Supreme. Mais entre-temps, la musique a changé. Coltrane est toujours là, évidemment, mais il n’est plus tout à fait le même Coltrane. Il est devenu celui que Snidero porte en lui. C’est la seule manière honnête de rendre hommage à un artiste disparu. Non pas prétendre savoir ce qu’il aurait fait aujourd’hui, non pas chercher à reproduire son langage, mais reconnaître ce qu’il a laissé en nous et accepter la responsabilité de le transformer.
Les amateurs de Coltrane ne partageront peut-être pas tous cette lecture. Ce serait d’ailleurs normal. Toute musique inspirée par une figure aussi importante provoque des comparaisons. Certains chercheront les traces les plus évidentes du maître, d’autres seront plus sensibles à ce qui distingue Snidero de son modèle. Pour ma part, c’est précisément cette distance qui me paraît la plus intéressante. Je n’écoute pas House of Trane comme si Snidero devait réussir un examen devant Coltrane. Je l’écoute comme le disque d’un musicien qui a passé une grande partie de sa vie à écouter un autre musicien et qui, arrivé à un certain moment de son parcours, a ressenti le besoin de lui répondre. La réussite du projet se mesure donc moins à la ressemblance qu’à la sincérité de cette réponse.
Il faut également reconnaître que le quartet joue un rôle déterminant dans cette réussite. Un tel projet aurait pu devenir lourd, solennel, enfermé dans la révérence. Il ne l’est pas. Karlsson, Reeves et Tiemann permettent à Snidero de rester dans le mouvement. Leur jeu rappelle que le jazz n’est jamais seulement une affaire de mémoire. C’est une musique collective qui se construit dans l’instant. Les musiciens peuvent avoir derrière eux toute l’histoire du jazz, mais lorsqu’ils commencent à jouer, ils doivent encore écouter les autres, réagir, prendre des risques, laisser de la place. Cette capacité à vivre dans le présent est précisément ce qui empêche House of Trane de devenir un disque nostalgique.
La nostalgie regarde le passé en regrettant qu’il soit terminé. La création, elle, regarde le passé et lui demande ce qu’il peut encore produire. C’est ce que Snidero semble faire ici. Il ne cherche pas à ressusciter les années 1960, ni à faire croire que John Coltrane se trouve encore dans cette maison. Il sait que le temps a passé. Il sait aussi que la musique possède une capacité étrange à traverser les générations. Un musicien mort depuis près de soixante ans peut encore modifier la manière dont un saxophoniste contemporain pense une mélodie, une harmonie, un silence. Une maison peut rester debout et devenir un lieu où cette transmission prend une forme physique. Un disque peut naître d’une visite et permettre ensuite à des milliers d’auditeurs de partager, à distance, une partie de cette expérience.
Au fond, House of Trane est moins un album consacré à John Coltrane qu’un album sur ce que signifie avoir un maître. Il parle de cette dette que tout artiste porte envers ceux qui l’ont précédé, mais aussi de la nécessité de transformer cette dette en liberté. Snidero n’efface pas Coltrane pour devenir lui-même. Il ne le copie pas davantage. Il accepte ce qu’il lui doit et poursuit sa route. Cette attitude me paraît être la plus juste lorsqu’il s’agit d’un artiste aussi considérable. La meilleure manière de respecter Coltrane n’est probablement pas de lui ressembler, mais de conserver cette capacité à chercher qu’il avait placée au centre de son propre travail.
Le soleil est donc revenu, après la pluie, et cette image qui pourrait sembler trop simple trouve finalement sa place dans cette histoire. La musique de Jim Snidero n’est pas celle de John Coltrane, pas plus qu’elle ne cherche à l’être. Elle est une musique née de la mémoire d’un homme qui a profondément marqué sa vie de musicien. Elle est née d’une maison, d’une émotion, de plusieurs décennies d’écoute et d’une envie de comprendre ce que cette histoire pouvait encore lui dire. Elle est aussi une manière de rappeler que le jazz n’est pas une succession de styles enfermés dans des dates, mais une conversation permanente entre ceux qui sont partis et ceux qui continuent à jouer.
Je ne garantirais pas que tous les amateurs de Coltrane partageront mon sentiment à l’écoute de House of Trane. Il ne s’agit d’ailleurs pas de demander leur assentiment. Un disque de jazz digne de ce nom doit laisser une part au désaccord, à la discussion, à la découverte personnelle. Mais sur un point, il me semble difficile de rester indifférent: Jim Snidero offre ici un album de premier plan, profondément personnel, qui mérite d’être écouté pour ce qu’il est et non pour ce que nous voudrions qu’il soit. Il ne s’agit pas d’un album à la manière de Coltrane. Il s’agit d’un album inspiré par Coltrane, ce qui est tout autre chose. Entre les murs d’une maison où John et Alice Coltrane ont vécu, travaillé, aimé et créé, Snidero a trouvé non pas une musique à reproduire, mais une raison supplémentaire de chercher la sienne. Et c’est là, finalement, la plus belle manière de faire vivre une mémoire: ne pas la conserver immobile, mais lui permettre de continuer à produire du mouvement, de l’émotion et de la musique.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, October 6th, 2026
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Musicians:
Jim Snidero, alto saxophone
Stefan Karlsson, piano
Nat Reeves, bass
Jason Tienmann, drums
Track Listing:
Ascent
Hearth Felt
Glass Ring
Free to Be
Faith
Relaxin’ in Dix Hills
A Weaver of Dreams
Resolution
Tour Dates:
October 8, 2026: Clasijazz, Almeria, Spain
October 9, 2026: Jazzazza, Murcia, Spain
October 10, 2026: Sunset, Girona, Spain
October 11, 2026: Cafe del Teatre- Auditori, Sant Cugat, Spain
October 14, 2026: Jimmy Glass- Valencia
October 15, 2026: Bilbaina Jazz Club, Bilbao
October 16, 2026: Casal de Camps Blancs, Mostra de Jazz, Sant Boi, Spain
October 17, 2026: Jamboree, Barcelona, Spain
October 18, 2026: Concert Inaugural JazzTardor, Llieda, Spain
October 28, 2026: Zig Zag, Berlin, Germany
October 29, 2026: Bix, Stuttgart, Germany
October 30, 2026: Hemingway’s, Karlsruhe, Germany
October 31, 2026: Sunset, Paris, France
November 2, 2026: Maastricht Conservatory, Maastricht, Netherlands
November 3, 2026: King Georg, Cologne, Germany
November 7, 2026: Watermills, Dallas, TX
November 10, 2026: Monk’s, San Antonio, TX
November 11, 2026: JazzTX- Austin
November 13, 2026: Rothman Jazz Party- Detroit
November 14, 2026: Jazz Blue, Akron, OH
November 15, 2026: The Rex, Toronto, Canada
November 16, 2026: The Rex, Toronto, Canada
November 18, 2026: Merrimans’ Playhouse, South Bend, IN
November 19, 2026: Ginger Rabbit, Columbus, OH
November 20, 2026: Bop Stop, Cleveland, OH
November 21, 2026: Caffe Vivace, Cincinnati, OH
November 22, 2026: Louisville Jazz Society, Louisville, KY
December 11, 2026: The 5 Spot, New York, NY
December 12, 2026: The Side Door, Old Lyme, CT
January 13, 2027: Blues Alley, Washington, DC
