| Jazz |
Il y a des artistes dont la musique semble porter, parfois malgré eux, la géographie de ceux qui l’ont produite. Non pas parce qu’ils chercheraient à reproduire un folklore ou à transformer leur région d’origine en décor sonore, mais parce qu’une terre, un climat, une histoire et une certaine manière de vivre ensemble finissent toujours par laisser des traces dans une écriture musicale. C’est précisément ce qui m’a frappé à l’écoute d’Exit 10, le nouvel album d’Ally Fiola. Originaire de Nouvelle-Écosse, saxophoniste, compositrice, cheffe d’orchestre et musicienne habituée à travailler pour l’image, elle était jusqu’ici inconnue de moi. La découverte n’en a été que plus surprenante. Car si son parcours l’inscrit clairement dans le jazz contemporain et la composition pour le cinéma, cet album refuse d’emblée de se laisser enfermer dans une catégorie. On y entend du jazz, bien sûr, mais aussi du funk, du groove, des éléments de la tradition musicale de la côte Est canadienne, des instruments celtiques, le violon, l’accordéon, les claquettes, et jusqu’à cette présence de l’océan qui semble traverser certaines compositions. Tout cela pourrait produire un simple exercice de mélange des genres. Il n’en est rien. Exit 10 ressemble davantage à un récit, une sorte de voyage intérieur construit à partir d’un territoire que la musicienne a quitté avant de revenir le regarder avec des yeux différents.
Je suis convaincu que chaque artiste porte en lui le son de son pays, de sa ville ou de sa région. Il ne s’agit évidemment pas d’une règle absolue, encore moins d’une quelconque détermination géographique de la création, mais d’une empreinte qui peut apparaître dans les rythmes, les couleurs, les silences ou simplement dans la façon d’organiser l’espace musical. Chez Ally Fiola, cette relation au territoire est particulièrement évidente. Il suffit, comme cela a été mon cas, d’être allé au moins une fois à Halifax pour comprendre à quel point la culture de cette partie de la Nouvelle-Écosse possède une identité forte. La proximité de l’océan, les paysages, les conditions météorologiques parfois difficiles, l’histoire de la région et cette forme de solidarité propre aux communautés confrontées à un environnement exigeant ont contribué à façonner une culture où la musique conserve une place particulière. Chez Fiola, cette influence ne se manifeste jamais sous la forme d’une carte postale. Elle est beaucoup plus profonde. Elle se retrouve dans les instruments, dans les rythmes, dans les références à des lieux précis et surtout dans cette manière de faire dialoguer une mémoire locale avec une écriture résolument contemporaine.
Le parcours qui conduit à Exit 10 est à cet égard essentiel. Après dix années passées à Halifax, Ally Fiola est revenue dans la vallée de l’Annapolis, région rurale de Nouvelle-Écosse où elle avait grandi. Comme beaucoup d’anciens habitants de Halifax, elle a été confrontée à une réalité devenue difficile à ignorer : la flambée des coûts du logement et les conséquences qu’elle entraîne sur les trajectoires personnelles et professionnelles. Quitter une ville où se concentrent les réseaux artistiques, les lieux de diffusion et une grande partie de l’industrie musicale peut facilement apparaître comme un renoncement. Fiola pouvait craindre que ce retour aux sources ne signifie abandonner une partie des acquis construits au fil des années, s’éloigner du milieu musical ou perdre les relations professionnelles patiemment établies. Pourtant, c’est presque l’inverse qui semble s’être produit. La vallée de l’Annapolis lui a permis de retrouver une scène artistique accueillante et florissante, mais surtout de redécouvrir son propre territoire avec une distance nouvelle. Ce qui pouvait d’abord apparaître comme un éloignement du centre devient ainsi une nouvelle forme de liberté artistique.
Cette transformation est au cœur de l’album. Le retour de Fiola n’est pas celui d’une artiste qui chercherait simplement à retrouver le monde qu’elle avait quitté. Celui qui revient n’est jamais exactement celui qui est parti, et le lieu lui-même n’est plus tout à fait le même. Dix années à Halifax ont changé son regard, sa pratique, ses références et son rapport à la musique. La vallée de l’Annapolis devient alors presque un territoire à redécouvrir. Les paysages de l’enfance, les routes, les villages, la mer et les communautés qui les entourent cessent d’être des souvenirs pour devenir une matière artistique. C’est sans doute ce qui donne à Exit 10 cette dimension narrative si particulière. Les différents lieux évoqués par les compositions ne sont pas de simples indications géographiques : ils deviennent les étapes d’une histoire personnelle. La musicienne ne raconte pas seulement l’endroit où elle est née ; elle raconte ce que cet endroit est devenu en elle après son départ.
Cette approche explique aussi la richesse des influences présentes dans l’album. Ally Fiola associe des instruments et des formes issus de la tradition musicale de la côte Est à une esthétique moderne dominée par son ensemble de cuivres. Le violon et l’accordéon côtoient le jazz, les claquettes répondent aux rythmes du funk, tandis que les sonorités de l’océan donnent à certaines pièces une profondeur presque cinématographique. Mais cette rencontre ne ressemble jamais à un collage artificiel. Les traditions ne sont pas utilisées pour donner une simple couleur locale à une musique qui serait, au fond, étrangère au territoire. Elles participent à la construction même du langage de Fiola. C’est là que son travail devient particulièrement intéressant : elle ne choisit pas entre tradition et modernité, entre musique populaire et écriture savante, entre identité régionale et langage international. Elle transforme ces contradictions en matière musicale.
On retrouve ici quelque chose de fondamental dans l’histoire du jazz : sa capacité à absorber, transformer et faire circuler les influences. Le jazz n’a jamais été une musique immobile. Il s’est construit dans le mouvement, dans la rencontre et dans la réinvention. Exit 10 semble prolonger cette histoire à partir d’un territoire bien précis. Fiola ne cherche pas à démontrer qu’il existe une manière « néo-écossaise » de jouer du jazz. Elle montre plutôt qu’un musicien peut intégrer profondément son environnement à une écriture contemporaine sans réduire celui-ci à une identité folklorique. C’est une différence importante. La Nouvelle-Écosse n’est pas ici un thème : elle devient une manière de composer.
La formation classique de Fiola se ressent particulièrement dans les arrangements. À la première écoute, c’est l’énergie qui domine. L’album est joyeux, généreux, souvent porté par un groove qui donne immédiatement envie de suivre le mouvement. Mais derrière cette apparente simplicité se cache une architecture extrêmement précise. Les différents instruments sont répartis avec une grande attention, les cuivres donnent à l’ensemble une puissance qui pourrait facilement devenir envahissante, mais restent constamment intégrés à l’équilibre général. Les connaisseurs remarqueront sans doute cette précision plus rapidement que les autres, mais elle est essentielle à la réussite du disque. Fiola possède cette capacité assez rare à construire une musique savante qui ne donne jamais l’impression de vouloir démontrer qu’elle l’est.
Valley Drive In constitue probablement l’un des meilleurs exemples de cette maîtrise. Le morceau semble avancer comme une route, avec cette sensation de déplacement permanent qui correspond parfaitement à l’esprit de l’album. Il y a dans cette musique quelque chose de visuel, presque cinématographique, qui renvoie naturellement au travail de Fiola pour l’image. Elle sait créer un paysage sans le décrire, raconter un mouvement sans paroles et faire surgir un lieu par la seule organisation des sons. Ce qui pourrait n’être qu’un titre géographique devient ainsi une expérience. On ne se contente plus d’entendre parler d’une vallée : on a le sentiment de la traverser.
Cette dimension cinématographique n’est d’ailleurs pas limitée à Valley Drive In. Elle traverse l’ensemble du projet, comme si Exit 10 avait été conçu selon une logique de séquences. Les morceaux s’enchaînent avec l’impression de suivre une histoire dont chaque étape correspond à un souvenir, un lieu ou une émotion. La mer occupe naturellement une place importante dans cet univers. Scott’s Bay, notamment, s’inspire directement du paysage sonore maritime, tandis que d’autres compositions puisent dans l’atmosphère des rassemblements et des traditions musicales de la région. Lorsque le violon, l’accordéon et les claquettes apparaissent, ils ne viennent pas interrompre le récit : ils en deviennent une partie. La tradition cesse d’être un objet que l’on contemple de l’extérieur pour redevenir une musique vivante.
Il y a également, dans cette démarche, quelque chose de profondément contemporain. Le retour vers une région d’origine pourrait être interprété comme un mouvement à rebours, mais l’histoire de Fiola montre plutôt les limites de cette lecture. Les villes concentrent les infrastructures culturelles, les réseaux professionnels et les possibilités de rencontre, mais elles deviennent parallèlement de moins en moins accessibles à de nombreux artistes. Le départ vers une région plus rurale peut alors être vécu comme une contrainte. Exit 10 suggère qu’il peut aussi devenir l’occasion d’une transformation. En quittant Halifax, Fiola n’a pas renoncé à son identité artistique. Elle en a déplacé le centre de gravité. La vallée de l’Annapolis n’est plus seulement le lieu d’où elle vient : elle devient un nouvel espace de création.
C’est ce qui donne à l’album sa dimension la plus attachante. Fiola ne romantise pas son retour. Elle ne prétend pas avoir retrouvé intact le monde de son enfance. Elle accepte au contraire que la distance ait changé son regard. Son territoire natal devient intéressant précisément parce qu’elle ne le regarde plus comme avant. Il faut avoir quitté un endroit pour comprendre parfois ce qu’il représentait. Il faut aussi avoir vécu ailleurs pour pouvoir distinguer ce qui, dans notre identité, vient réellement de nous et ce qui vient du milieu dans lequel nous avons grandi. Exit 10 semble être le résultat de cette interrogation, mais sans jamais devenir un album conceptuel ou intellectuel. Tout passe par la musique.
Et cette musique possède une qualité que l’on ne peut pas réduire à son architecture : elle donne envie de vivre. Il y a quelque chose de franchement joyeux dans la manière dont Fiola fait circuler le groove, dans l’énergie des cuivres et dans cette liberté avec laquelle elle fait entrer les traditions de la côte Est dans son univers. Cette joie n’a pourtant rien de naïf. Elle semble plutôt être celle d’une artiste qui, après avoir connu le déplacement, l’incertitude et la nécessité de reconstruire son environnement, a finalement découvert que le retour pouvait être une forme de recommencement. Le disque porte cette énergie sans jamais la surjouer.
When Things End ajoute à cette histoire une dimension plus intime. La pièce, écrite plusieurs années auparavant alors que Fiola achevait ses études de saxophone et avait le sentiment de voir une période importante de son existence se terminer, prend un relief différent lorsqu’elle est replacée dans le contexte de l’album. Avec la voix de Jah’Mila et le saxophone ténor de Fiola, elle rappelle que les fins ne sont pas nécessairement des ruptures définitives. Elles peuvent aussi être les points de passage vers autre chose. Dans Exit 10, cette idée semble presque constituer une ligne souterraine : quitter, perdre, revenir, redécouvrir et finalement transformer.
Je ne considère pas Exit 10 comme un simple album consacré aux racines d’une musicienne. Il s’agit davantage d’un travail sur ce que deviennent les racines lorsque l’on s’en éloigne. Le territoire n’est jamais figé. Il change pendant notre absence, et nous changeons avec lui. La musique permet alors de renouer avec une mémoire sans chercher à la reproduire telle quelle. Elle ne ressuscite pas le passé ; elle montre ce que le passé est devenu dans le présent.
Une seule artiste de cette région peut-elle maîtriser le groove de cette façon ? La question m’est venue naturellement à l’écoute du disque, même si elle serait évidemment trop simple pour rendre compte de la richesse de cette démarche. Ce qui est certain, c’est que cette musique possède une identité difficile à confondre. Elle est joyeuse sans être légère, nostalgique sans être passéiste, savante sans devenir démonstrative. Elle semble surtout avoir trouvé son propre point d’équilibre. Ally Fiola ne cherche pas à choisir entre Halifax et la vallée de l’Annapolis, entre la tradition et la modernité, entre le jazz et les musiques populaires. Elle fait de ces tensions la matière même de son écriture.
Exit 10 mérites donc que l’on s’y arrête, non seulement pour la qualité de ses compositions, la précision de ses arrangements et l’évident plaisir que procure son groove, mais pour ce qu’il dit de la relation entre un artiste et le monde qui l’entoure. Découvrir l’autre dans son contexte, comprendre la culture qui l’a façonné et observé ce qu’il est capable de transformer à partir de cette matière intime peut donner naissance à une œuvre qui dépasse largement le cadre d’un album de jazz. Chez Ally Fiola, le territoire devient mémoire, la mémoire devient musique et la musique devient à son tour une manière de rentrer chez soi sans jamais revenir en arrière. C’est ici que réside la plus belle réussite d’Exit 10: avoir transformé un retour aux sources en mouvement, et une géographie personnelle en langage universel.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, October 3rd, 2026
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Musicians :
Alto & Tenor Saxophones (track 7) – Ally Fiola
Violin (tracks 1, 3, 5, 6) – Donald MacLennan
Trombone – Simon Oakey
Sousaphone & Trombone (track 6) – Addison Sowery-Quinn
Keys & Trombone* (track 6) – Tom Richards
Drums – Lowell Whitty
Electric Bass (tracks 4, 5, 6, 7) – Larry Bjornson
Tap Dancing (tracks 2, 3, 6) – Michele King
Accordion (tracks 3, 5) – Mary Beth Carty
Tenor Saxophone (track 1) – Evan Mahaney
Drums (track 7) – Clare Macdonald
Vocals (track 7) – Jah’Mila
Track Listing :
English Montain
Cumberland
The Lookoff
Valley Drive
Scott’s Bay
Wolfville
When Things Ends (feat. Jah’ Mila)
Recorded at Fang Recording in Dartmouth, Nova Scotia
Producer – Ally Fiola
Recording & Mixing Engineer – Graeme Campbell
Mastering – J. LaPointe at Archive Mastering
Artwork – Meredith Sadler
Funded by Arts Nova Scotia & Canada Council for the Arts
