Planet Flippo – Four Chefs (FR review)

Self Released - Street date : October 2, 2026
Jazz moderne
Planet Flippo - Four Chefs

Il y a des albums dont la pochette donne envie de passer immédiatement son chemin. Four Chefs, de Planet Flippo, appartient assez clairement à cette catégorie, avec l’une des couvertures les plus maladroites, au niveau du concept comme de sa réalisation, qu’il m’ait été donné de voir ces dernières années. Il faut pourtant se méfier de ce genre de première impression. Une pochette peut être ratée et cacher une belle surprise musicale. C’est donc avec cette prudence que je pose le disque sur la platine. Planet Flippo est le projet du Dr Dave Flippo, pianiste, compositeur et arrangeur qui travaille depuis de nombreuses années à la rencontre du jazz, de la composition contemporaine et des musiques du monde. Autour de lui, Dan Hesler aux saxophones et à la flûte, Donn De Santo à la basse et Heath Chappell à la batterie forment le noyau de ce quartet auquel viennent s’ajouter, sur certains titres, d’autres couleurs instrumentales. L’idée générale est de rassembler des compositions anciennes et récentes de Flippo et de construire autour d’elles un répertoire qui puisse circuler entre plusieurs traditions du jazz. Dès les premières mesures, une chose est claire : nous ne sommes pas devant un groupe qui cherche à réinventer artificiellement le genre. Les musiciens savent parfaitement ce qu’ils font et connaissent les codes du jazz moderne sur le bout des doigts.

Les premières pièces installent un post-bop parfaitement identifiable, avec des thèmes travaillés, des harmonies précises et une section rythmique qui sait se montrer suffisamment souple pour accompagner les changements de direction. Il y a même, au début, quelque chose d’assez rassurant dans cette musique. On retrouve un jazz qui vient directement des années 1950 et 1960, de cette période où l’écriture, l’improvisation et la recherche harmonique ont profondément transformé le langage du genre. Planet Flippo connaît manifestement toutes les arcanes de cette tradition et n’éprouve aucun besoin de les surjouer. Le problème est ailleurs : à force de maîtrise, la musique finit par donner l’impression de ne jamais véritablement prendre de risques. Tout est en place, chaque instrument occupe sa fonction, les arrangements sont soigneusement construits, mais l’émotion et la surprise restent souvent à distance. Le son participe d’ailleurs à cette impression. Le mixage est relativement rond, avec une épaisseur qui évoque parfois une esthétique plus ancienne du jazz enregistré. Ce n’est pas désagréable, loin de là, et cela ne gêne pas vraiment l’écoute, mais cela contribue à lisser les contours d’un album qui aurait parfois besoin de davantage de relief.

Ce qui intrigue davantage, c’est la manière dont Four Chefs évolue au fil des morceaux. Après avoir installé un langage post-bop relativement classique, le groupe commence à déplacer les lignes. Blue Eleven introduit une dimension plus soul, tandis que d’autres compositions font apparaître des éléments de fusion, des changements de métrique ou des constructions qui semblent vouloir s’éloigner du jazz traditionnel. Sur le principe, l’approche est intéressante. Le problème est que l’on finit par se demander quelle est réellement la direction de l’ensemble. Plus le disque avance, plus il devient difficile d’en saisir le centre de gravité. On passe d’une référence à une autre, d’une époque à une autre, d’une couleur à une autre, sans que ces déplacements produisent toujours une véritable nécessité musicale. Ce n’est pas incohérent, mais c’est parfois déroutant. On comprend les intentions sans toujours comprendre ce qui les rend indispensables.

Il faut alors se tourner vers le parcours de Dave Flippo pour essayer de comprendre ce qui anime cette musique. À ses débuts, Flippo s’est intéressé au courant du Third Stream, cette tentative de rapprochement entre la musique de concert, les sonorités du jazz et l’improvisation. Il a travaillé pendant plusieurs années dans cette direction, notamment avec des ensembles de chambre, avant de développer une écriture destinée à de petites formations de jazz qu’il a lui-même associée à l’idée de « global-jazz », c’est-à-dire une musique capable de faire entrer dans le langage du jazz des éléments provenant de traditions musicales diverses. Cette trajectoire explique beaucoup de choses. Elle permet notamment de comprendre pourquoi Four Chefs ne doit pas être considéré comme un simple album de revival post-bop. Flippo cherche réellement à prolonger cette tradition, à l’ouvrir et à y faire entrer d’autres influences. C’est une démarche sincère et construite. Mais elle pose aussi une question simple : jusqu’où peut-on accumuler les références sans perdre ce qui fait l’identité d’un album ?

C’est précisément là que Four Chefs me laisse le plus partagé. Il y a beaucoup de choses à écouter, beaucoup de détails à repérer, beaucoup de constructions auxquelles on peut revenir. Pour quelqu’un qui étudie le jazz, le disque constitue même une matière particulièrement intéressante. Les compositions permettent de suivre les mécanismes de l’écriture, les relations entre les instruments, les choix harmoniques et rythmiques, les différentes façons d’organiser l’improvisation. C’est un album que l’on pourrait presque placer entre les mains d’un étudiant en jazz en lui disant : écoute attentivement, regarde comment tout cela est construit. Et c’est sans doute là que réside une partie de sa valeur. Mais ce qui fonctionne très bien comme objet d’étude ne fonctionne pas nécessairement avec la même force comme objet artistique.

Car à plusieurs reprises, j’ai eu le sentiment d’entendre davantage le travail que la musique elle-même. Les compositions sont travaillées, les musiciens sont solides, les arrangements sont propres, mais l’ensemble manque de ces moments où une idée quitte soudain son cadre pour devenir quelque chose de véritablement personnel. On reconnaît les références, on identifie les influences, on apprécie la précision de l’exécution, mais on attend encore cette petite étincelle qui permettrait au disque de sortir du simple exercice de style. C’est d’autant plus dommage que les musiciens possèdent manifestement les moyens techniques de prendre davantage de liberté. Ils pourraient pousser certaines idées plus loin, laisser davantage de place à l’accident, au déséquilibre, à une forme d’imperfection créatrice. Au lieu de cela, Four Chefs revient régulièrement vers une forme de sécurité qui finit par devenir prévisible.

Il ne faudrait pourtant pas tomber dans l’excès inverse et présenter Planet Flippo comme un groupe sans personnalité. Ce serait injuste. Il existe bien une identité, mais elle repose davantage sur une manière de concevoir la composition que sur une signature sonore immédiatement reconnaissable. Dave Flippo semble vouloir construire une sorte de laboratoire où différentes formes de jazz peuvent continuer à dialoguer avec la musique contemporaine, la soul, les musiques du monde et les traditions issues de la seconde moitié du XXe siècle. Cette volonté est respectable et même intéressante. Mais elle demande à l’auditeur un effort supplémentaire, car la cohérence intellectuelle du projet est plus évidente que sa cohérence émotionnelle.

Le titre Four Chefs résume finalement assez bien le problème. L’idée de plusieurs cuisiniers réunis autour d’un même repas est amusante et correspond à la philosophie collective du groupe. Chacun apporte ses ingrédients, ses connaissances et son expérience. Mais en cuisine comme en musique, la multiplication des ingrédients ne garantit jamais la réussite du plat. Ici, on trouve beaucoup de savoir-faire, quelques bonnes idées, plusieurs références parfaitement assimilées et un véritable travail de composition. Ce qui manque, c’est peut-être simplement un goût plus affirmé. Quelque chose qui permette de reconnaître immédiatement ce que l’on vient d’entendre et qui donne envie d’y retourner non pas pour analyser la recette, mais pour retrouver une sensation.

Four Chefs est donc un album qui mérite d’être écouté avec attention, mais pas nécessairement avec enthousiasme. Il possède de solides qualités musicales, une écriture sérieuse et des interprètes qui maîtrisent parfaitement leur langage. Il témoigne aussi d’un véritable parcours artistique et d’une réflexion cohérente sur les rapports entre le jazz historique, l’improvisation et les autres formes musicales. Mais cette richesse de références ne produit pas toujours la richesse d’émotion que l’on pourrait espérer. À mesure que l’album avance, l’intérêt devient plus intellectuel que viscéral. On écoute, on analyse, on reconnaît, on comprend. Mais on est rarement surpris. Au final, Four Chefs reste un disque très moyen, sans véritable faute de goût musicale, mais dont l’intérêt demeure relativement limité en dehors d’un public particulièrement attentif à l’écriture et à l’histoire du jazz. Il y a suffisamment de matière pour intéresser les musiciens, les étudiants et les amateurs de composition, mais pas suffisamment de personnalité ou de nécessité pour en faire un album indispensable. La pochette promettait un drôle de repas ; à l’arrivée, la cuisine est sérieuse, les ingrédients sont de qualité, les chefs savent travailler, mais le plat manque singulièrement de saveur.

Il faut parfois accepter de dépasser une pochette particulièrement ratée pour découvrir ce que contient réellement un album. Dans le cas de Four Chefs, de Planet Flippo, l’exercice est presque obligatoire. La couverture, conçue autour d’un concept de cuisine censé représenter les quatre musiciens comme autant de chefs réunis autour d’un même projet, figure sans difficulté parmi les plus discutables que j’ai vues ces dernières années. Elle donne surtout l’impression d’annoncer un disque léger, presque fantaisiste, alors que la musique qui se trouve derrière est tout autre. Planet Flippo est avant tout l’affaire de Dave Flippo, compositeur, pianiste et arrangeur dont le travail s’inscrit depuis longtemps dans une réflexion sur les différentes possibilités offertes au jazz. Avec Dan Hesler aux saxophones et à la flûte, Donn De Santo à la basse et Heath Chappell à la batterie, Flippo rassemble ici des musiciens capables de naviguer dans un vocabulaire qui appartient autant au jazz moderne qu’à certaines formes de soul, de fusion et de composition contemporaine. L’album réunit des pièces anciennes et récentes et cherche, comme plusieurs projets précédents du compositeur, à établir un dialogue entre les différentes périodes de l’histoire du jazz et des influences venues d’autres traditions. Lorsque le disque commence, la première impression est plutôt bonne. Le quartet entre immédiatement dans un post-bop solide, sérieux, parfaitement exécuté. On se dit alors que la pochette nous a peut-être trompés.

Le groupe possède en effet une connaissance évidente de cette musique. Il suffit de quelques mesures pour comprendre que les musiciens ont étudié leurs classiques. Les années 1950 et 1960 sont partout, dans les harmonies, dans les constructions mélodiques, dans le rapport entre le thème et l’improvisation. On pourrait presque parler d’un jazz de connaisseurs, tant la musique semble avoir été construite par des gens qui connaissent parfaitement l’histoire du genre et ses différentes ramifications. Rien n’est laissé au hasard. Les instruments dialoguent avec précision, les rythmes sont contrôlés, les arrangements savent ménager leurs effets. Le mixage, assez rond, renforce d’ailleurs cette impression d’un disque qui aurait pu être enregistré à une autre époque. La basse possède de l’épaisseur, les vents restent relativement fondus dans l’ensemble et le piano ne cherche jamais à prendre une place démesurée. Ce choix sonore possède son charme et ne constitue certainement pas un défaut rédhibitoire. Mais il participe à cette sensation générale d’une musique qui regarde davantage vers le travail bien fait que vers l’urgence de dire quelque chose.

Puis l’album commence à changer de direction. Blue Eleven fait entrer davantage de soul dans le dispositif et l’on comprend que Planet Flippo ne souhaite pas rester enfermé dans un seul langage. Les morceaux suivants poursuivent cette logique, avec des variations de forme, de rythme et d’atmosphère. C’est ici que mon intérêt commence pourtant à diminuer. Non pas parce que les compositions deviennent mauvaises, mais parce que l’intention devient progressivement plus difficile à suivre. Four Chefs semble vouloir montrer tout ce que le groupe sait faire : jazz post-bop, références aux décennies historiques du genre, éléments de soul, structures plus complexes, influences de la musique de concert, ouvertures vers ce que Flippo appelle le « global-jazz ». Le projet est vaste. Peut-être même un peu trop vaste pour un seul album. À force de vouloir faire dialoguer autant de traditions, la musique donne parfois l’impression de tourner autour de son propre sujet.

C’est à ce moment que la biographie de Dave Flippo devient particulièrement éclairante. Son intérêt pour le Third Stream remonte à ses premières années de création. Ce courant, né de la volonté de rapprocher l’écriture de la musique savante et les possibilités d’improvisation du jazz, constitue une influence importante dans sa manière de composer. Flippo a ensuite poursuivi cette recherche à travers des collaborations avec des ensembles de chambre et des commandes, avant de se tourner davantage vers l’écriture pour petites formations de jazz. Son idée de « global-jazz » prolonge cette volonté : plutôt que de considérer le jazz comme un langage fermé, il cherche à lui faire absorber des éléments provenant de différentes cultures musicales. Lorsque l’on connaît cette trajectoire, Four Chefs apparaît donc beaucoup plus cohérent. Ce qui pouvait sembler être une succession de styles devient la conséquence logique d’une démarche commencée plusieurs décennies auparavant.

Mais comprendre une démarche ne signifie pas nécessairement être convaincu par son résultat. C’est toute l’ambiguïté de cet album. Il est possible d’apprécier le travail de Flippo, son érudition musicale et sa volonté de ne pas reproduire simplement le jazz du passé, tout en considérant que la musique elle-même ne parvient pas toujours à dépasser ses références. Planet Flippo sait écrire du jazz. Le groupe sait également arranger, improviser et intégrer différents éléments dans une même composition. Ce qui est moins évident, c’est sa capacité à transformer cette maîtrise en une identité musicale suffisamment forte pour s’imposer à l’auditeur.

À plusieurs reprises, j’ai eu la sensation d’assister à une démonstration parfaitement organisée. Tout est là : les bons accords, les bons rythmes, les changements de dynamique, les références historiques, les passages plus soul, les ouvertures vers la fusion. Mais il manque quelque chose d’assez difficile à définir et pourtant immédiatement perceptible lorsqu’il est présent : la nécessité. Certains albums donnent l’impression qu’ils devaient absolument être enregistrés, que leurs auteurs avaient quelque chose de précis à dire et qu’ils ne pouvaient pas faire autrement que de le mettre en musique. Four Chefs ne produit pas cette sensation. Il donne plutôt l’impression d’un travail arrivé à son terme, d’un projet sérieux et correctement réalisé, mais dont la nécessité artistique reste moins évidente.

Cela ne veut pas dire que l’album soit inutile. Bien au contraire. Il existe une véritable richesse dans la façon dont Flippo construit ses morceaux et organise les relations entre les musiciens. Pour les étudiants en jazz ou pour les amateurs qui aiment entrer dans les mécanismes de composition, Four Chefs peut même se révéler instructif. On peut y observer les différentes manières dont une tradition post-bop peut être prolongée, déplacée ou mélangée avec d’autres influences. On peut également suivre la manière dont une section rythmique soutient des constructions plus complexes sans perdre complètement le caractère improvisé de la musique. Sous cet angle, le disque possède un intérêt réel. Mais cet intérêt est essentiellement analytique. Il demande que l’on écoute le disque comme un objet à étudier plutôt que comme une œuvre qui s’impose immédiatement par son pouvoir de séduction.

Cette dimension presque académique explique peut-être aussi pourquoi le disque peut sembler plus froid à mesure que l’on progresse dans son écoute. Les musiciens ne manquent ni de technique ni d’expérience, mais ils donnent rarement l’impression de vouloir prendre le risque de perdre le contrôle. Or le jazz, même lorsqu’il est très écrit, reste une musique qui gagne souvent à laisser apparaître une part d’imprévu. Les grandes réussites du genre sont rarement uniquement le produit d’une bonne écriture. Elles tiennent aussi à la façon dont les interprètes prennent possession de cette écriture, la déforment, la poussent ailleurs et finissent par en faire quelque chose qui leur appartient. Sur Four Chefs, cette appropriation existe, mais elle reste souvent discrète. On entend davantage le respect du matériau que le désir de le bousculer.

C’est finalement ce qui rend le disque difficile à classer. Il ne s’agit certainement pas d’un mauvais album, et encore moins d’un disque amateur. Les qualités instrumentales sont évidentes, la composition est travaillée et la démarche de Dave Flippo possède une réelle cohérence historique. Mais il serait tout aussi difficile de présenter Four Chefs comme une découverte majeure. L’album reste dans une zone intermédiaire : suffisamment bien construit pour retenir l’attention, suffisamment érudit pour susciter la curiosité, mais trop prudent et trop dépendant de références déjà largement explorées pour provoquer un véritable enthousiasme. Il y a ici une forme de compétence tranquille qui finit par devenir le principal sujet du disque.

Au bout du compte, Four Chefs laisse donc une impression assez mitigée. Planet Flippo connaît parfaitement son sujet, et cela s’entend à chaque instant. Le groupe maîtrise le langage du post-bop, sait l’ouvrir vers la soul et d’autres influences, et bénéficie d’un compositeur qui possède une véritable culture de l’écriture musicale. Mais cette connaissance ne débouche pas toujours sur une proposition suffisamment personnelle. L’album est intéressant par ce qu’il montre, moins par ce qu’il provoque. Il pourra trouver son public auprès des musiciens, des étudiants et des amateurs de jazz qui aiment analyser une partition, suivre une construction harmonique ou retrouver les filiations entre les différentes périodes du genre. Pour les autres, l’écoute risque de rester plus anecdotique. Four Chefs n’est ni un naufrage ni une révélation : c’est un album moyen, sérieux, proprement réalisé, parfois agréable, mais dont l’intérêt demeure finalement relatif. Les quatre chefs ont manifestement de bonnes connaissances en cuisine musicale. Reste qu’après le repas, on se souvient davantage de la recette que du goût.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, October 1st, 2026

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To buy this album

Website

Musicians / Four Chefs:
Dave Flippo: keys/piano/melodica
Dan Hesler: saxophones/flute
Heath Chappell: drum set
Donn De Santo: acoustic and electric bass

Special guest:
Aras Biskis: guest percussionist

Produced by Dave Flippo and Donn De Santo
Engineered by Donn De Santo