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Comment peut-on encore innover lorsque l’on pratique un instrument aussi marqué par son histoire que le Hammond B3 ? La question pourrait sembler presque provocatrice tant cet orgue porte avec lui plusieurs décennies de jazz, de blues, de soul, de funk et de gospel, mais aussi tout un imaginaire sonore devenu immédiatement reconnaissable. Quelques notes suffisent parfois à faire surgir une époque, un club, un musicien, une certaine conception du groove et cette manière très particulière qu’a le Hammond de donner l’impression que la musique respire à travers lui. L’instrument est devenu au fil du temps bien davantage qu’un simple clavier : il possède ses codes, ses habitudes, ses figures tutélaires et presque sa propre mythologie. Dès lors, comment continuer à le faire évoluer sans tomber dans la répétition ou, à l’inverse, dans la volonté artificielle de lui faire oublier ce qu’il est ? Jerry Z semble avoir réfléchi à cette question depuis longtemps et Break Allegro apporte une réponse qui ne passe ni par la rupture spectaculaire ni par la nostalgie. Il s’agit plutôt de remettre le Hammond en mouvement, de le replacer au milieu d’un groupe et de lui permettre de dialoguer avec des musiciens dont les parcours ont eux-mêmes traversé plusieurs histoires du jazz moderne. Dès le morceau qui donne son titre à l’album, Jerry Z donne le ton. Le Hammond est là, puissant, chaleureux, parfois mordant, mais il ne cherche jamais à occuper tout l’espace. Le disque commence comme une sorte de joute amicale entre les instruments, chacun semblant attendre son tour avant de relancer l’autre. Il y a dans cette musique quelque chose de très ludique, parfois même proche d’une ambiance de dessin animé, avec des thèmes qui semblent sourire tout en dissimulant une construction beaucoup plus sérieuse. Et c’est précisément ce contraste qui attire l’attention : Break Allegro donne immédiatement envie d’écouter, mais plus on y revient, plus on découvre la précision du travail effectué derrière cette apparente décontraction.
Jerry Z aurait pourtant pu choisir la facilité. Avec un Hammond B3 comme instrument central et une formation composée de musiciens de cette envergure, il aurait été très simple de transformer l’album en démonstration de virtuosité. Il aurait suffi de placer l’orgue au premier plan, de multiplier les solos et de laisser les autres instruments construire autour de lui une sorte de décor sonore. Ce n’est pas le choix qui a été fait. Au contraire, ce qui frappe dès les premières écoutes est la place laissée à chacun. L’orgue n’est pas une autorité qui distribue les rôles ; il est un membre du groupe. Cette distinction peut sembler secondaire, mais elle est en réalité au cœur de la réussite de l’album. Jerry Z semble savoir exactement ce que son instrument peut produire, mais il sait surtout ce qu’il ne doit pas faire. Il ne cherche pas à jouer davantage simplement parce qu’il en a la possibilité. Il laisse les morceaux respirer, permet aux autres musiciens d’installer leurs propres idées et accepte que certaines séquences soient dominées par la batterie, la guitare ou le saxophone. Le résultat est un disque où l’on entend véritablement plusieurs personnalités musicales se rencontrer. Cette conception du groupe donne à Break Allegro une dimension beaucoup plus intéressante qu’un simple album consacré au Hammond B3. Il s’agit d’une musique collective, et cette dimension collective est probablement l’un des éléments qui permettent à Jerry Z de renouveler un instrument dont les possibilités pourraient pourtant sembler avoir été explorées sous toutes leurs formes.
Le morceau-titre résume assez bien cette démarche. Il possède cette énergie qui peut rendre le jazz immédiatement accessible, mais il n’est jamais réduit à une simple succession de grooves. Les thèmes peuvent évoquer par moments des images, des scènes, des mouvements presque cinématographiques. Il y a quelque chose de volontairement joueur dans l’écriture, comme si Jerry Z refusait de considérer que la sophistication devait nécessairement s’accompagner de gravité. Pourtant, derrière ce plaisir presque enfantin se cache une véritable architecture. Chaque instrument possède sa fonction et, surtout, chacun peut sortir de cette fonction pour intervenir dans la construction générale. Le Hammond donne une profondeur harmonique et une couleur immédiatement identifiable ; la guitare apporte une tension différente ; la batterie déplace le centre de gravité ; le saxophone introduit une autre manière de respirer et de découper la phrase musicale. Rien n’est véritablement figé. On assiste à une circulation permanente des rôles. C’est là que le disque devient intéressant : il ne cherche pas à impressionner l’auditeur par une complexité visible, mais à faire fonctionner ensemble des éléments qui pourraient facilement se faire concurrence. Cette capacité à organiser les individualités sans les réduire est probablement l’un des signes les plus évidents de la maturité de Jerry Z.
La présence de Mike Clark prend alors tout son sens. Il faut prendre le temps de s’arrêter sur son jeu, car la batterie constitue l’une des clés de lecture de cet album. Mike Clark n’est pas simplement là pour donner du rythme au Hammond. Son histoire musicale explique en partie cette manière très particulière de faire vivre le temps. Associé notamment au travail de Herbie Hancock et aux Headhunters, il appartient à cette génération de batteurs qui ont contribué à modifier profondément la place du rythme dans le jazz. Avec lui, le groove n’est plus simplement un support destiné à accompagner les solistes ; il devient une matière musicale à part entière. La batterie peut commenter, déplacer, provoquer et parfois même décider de la direction que prend le morceau. Sur Break Allegro, Clark possède cette capacité à rendre naturel ce qui est pourtant extrêmement travaillé. Un accent arrive avec une précision remarquable, une rupture semble surgir spontanément, puis tout le groupe retrouve son centre sans que l’auditeur ait réellement le temps de se demander comment cela s’est produit. Il y a dans son jeu une expérience considérable, mais cette expérience ne se transforme jamais en démonstration. Clark joue pour la musique. Il donne au morceau sa pulsation, son caractère physique, parfois même son humour, mais il sait également se retirer lorsque l’espace appartient à un autre instrument. C’est exactement ce que recherche Jerry Z : une formation dans laquelle la virtuosité n’est jamais une fin en soi.
Cette relation entre le rythme et l’orgue est d’autant plus importante que le Hammond B3 possède naturellement une forte présence. Il peut remplir une pièce à lui seul, créer une masse sonore considérable et donner immédiatement au morceau une identité. Le danger est alors de confondre présence et domination. Jerry Z évite précisément cette confusion. Il utilise la puissance de son instrument mais ne s’y enferme pas. Son Hammond peut devenir une nappe, une ponctuation, une ligne mélodique, un soutien harmonique ou un moteur rythmique. Cette souplesse permet aux compositions de changer de visage sans perdre leur cohérence. On comprend alors pourquoi l’album peut passer du jazz au funk, du blues à la fusion, avec parfois des détours vers des territoires plus proches du rock, sans donner l’impression d’un exercice de style. Les genres ne sont pas présentés comme des cases séparées. Ils deviennent des outils. Jerry Z les connaît suffisamment pour pouvoir les mélanger sans avoir besoin de les annoncer. Il ne cherche pas à faire du funk à un moment précis, du blues à un autre et du jazz ailleurs. Il laisse simplement ces traditions entrer naturellement dans la musique.
La guitare d’Oz Noy joue un rôle essentiel dans cette liberté. Sa présence aurait pu poser un problème évident : comment faire cohabiter une guitare électrique et un Hammond B3 sans que les deux instruments se disputent constamment le même territoire ? Là encore, la réponse se trouve dans l’écoute. Oz Noy ne vient pas doubler Jerry Z. Il lui répond. Sa guitare peut être incisive, parfois presque rugueuse, mais elle sait aussi se faire mélodique ou discrète. Elle introduit une autre texture, une autre manière de construire une phrase et surtout une autre conception de l’espace. Lorsque l’orgue installe une masse sonore, la guitare peut la traverser. Lorsque Jerry Z avance une idée mélodique, Noy peut la prolonger ou la détourner. Cette relation évite au disque de devenir prévisible. Les deux instruments possèdent suffisamment de personnalité pour produire des étincelles, mais suffisamment d’expérience pour ne pas transformer chaque échange en compétition. C’est aussi ce qui donne à certains morceaux leur caractère électrique sans les faire basculer complètement dans la fusion telle qu’elle pouvait être conçue dans les années soixante-dix. L’histoire est présente, mais elle n’est jamais reproduite à l’identique.
Cette idée est importante, car Break Allegro pourrait facilement être mal compris si l’on se contentait de regarder les noms réunis autour de Jerry Z. Mike Clark, Lenny White, Oz Noy et Chad LB possèdent chacun un parcours qui pourrait à lui seul justifier un article. Pourtant, l’intérêt du disque n’est pas dans l’addition de ces réputations. Il est dans la manière dont elles se rencontrent. Jerry Z ne semble jamais avoir voulu construire un album de grands noms. Il a construit un groupe capable de faire vivre ses compositions. C’est très différent. Les biographies des musiciens ne sont pas seulement prestigieuses sur le papier ; elles deviennent audibles dans leur manière d’aborder les morceaux. On entend l’expérience du funk chez Clark, l’histoire de la fusion chez White, le rapport au blues et au jazz électrique chez Noy, la tradition du saxophone moderne chez Chad LB. Mais rien de tout cela ne transforme le disque en leçon d’histoire. Ces influences sont devenues des réflexes, des manières de respirer, de placer une note ou de construire une tension.
Road Dog en donne une démonstration particulièrement convaincante avec Lenny White. Son parcours est considérable, depuis son travail avec Miles Davis jusqu’à Return to Forever et ses nombreuses collaborations avec des figures majeures du jazz. Mais ce qui compte ici n’est pas de faire l’inventaire de ses collaborations. Ce qui compte, c’est ce qu’il apporte à la musique de Jerry Z. White possède une conception du rythme différente de celle de Mike Clark. Son jeu peut ouvrir davantage l’espace, déplacer les accents, donner au morceau une sensation de mouvement plus large. Il y a dans sa manière de jouer quelque chose qui rappelle que la batterie n’est pas nécessairement là pour maintenir le groupe à sa place. Elle peut aussi contribuer à le déplacer. Sur Road Dog, cette liberté devient particulièrement perceptible. Le morceau avance, mais il ne suit jamais une ligne parfaitement droite. La guitare, l’orgue et la batterie semblent parfois tirer dans des directions légèrement différentes avant de se retrouver. Cette tension est précisément ce qui donne au morceau sa vie.
Ce qui impressionne alors dans l’écriture de Jerry Z, c’est sa capacité à construire des compositions suffisamment solides pour avoir une véritable identité tout en restant suffisamment ouvertes pour accueillir ces personnalités. Une erreur aurait été de mettre constamment l’orgue en avant et de demander aux autres de simplement l’accompagner. Jerry Z fait preuve d’une intelligence différente : il laisse parler le groupe. Cette décision peut sembler évidente, mais elle ne l’est pas lorsqu’on sait que l’album est construit autour d’un instrument aussi dominant. Le Hammond aurait pu devenir le centre absolu de gravité. Il devient plutôt le point de départ d’une conversation. Et c’est cette conversation qui donne au disque sa profondeur.
Les deux reprises choisies pour compléter les compositions originales renforcent encore cette impression. Strange Brew, associé à Eric Clapton, Felix Pappalardi et Gail Collins, pourrait facilement devenir un simple hommage à une période du rock. Mais Jerry Z ne semble pas intéressé par la reproduction. Il prend le morceau, conserve ce qui fait sa force et le fait entrer dans un autre environnement. La guitare d’Oz Noy y trouve naturellement sa place, tandis que le Hammond modifie la couleur générale. La rythmique lui donne une nouvelle dimension, et le morceau semble progressivement se détacher de sa mémoire originale pour devenir autre chose. C’est là que l’on peut véritablement parler de réécriture. Il ne s’agit pas de montrer que l’on connaît le morceau. Il s’agit de découvrir ce qu’il peut encore devenir. Cette démarche est importante dans un album comme celui-ci, parce qu’elle révèle la conception que Jerry Z se fait de la tradition. La tradition n’est pas un ensemble de règles qu’il faudrait reproduire à l’identique. Elle est une matière vivante que chaque génération peut déplacer.
Bebop, de Dizzy Gillespie, pose une question différente. Là où Strange Brew porte avec lui l’histoire du rock psychédélique et du blues électrique, Bebop renvoie directement à une tradition fondatrice du jazz moderne. Le choix aurait pu conduire à une interprétation extrêmement respectueuse, presque académique. Là encore, Jerry Z préfère déplacer le morceau. Le saxophone de Chad LB apporte une autre vitesse, une autre articulation, tandis que la section rythmique doit maintenir cette tension propre au matériau. Le Hammond introduit une épaisseur sonore différente de celle que l’on associe traditionnellement au bebop, et c’est justement cette confrontation qui rend l’interprétation intéressante. Le morceau n’est plus simplement celui de Dizzy Gillespie. Il devient un espace où une composition historique rencontre une formation contemporaine. Le passé n’est pas effacé, mais il n’est pas non plus sacralisé.
C’est probablement l’une des qualités les plus importantes de Break Allegro : l’album ne semble jamais avoir peur de son histoire. Il n’a pas besoin de faire semblant d’être moderne. Il l’est parce que les musiciens réunis autour de Jerry Z utilisent des traditions anciennes avec leur propre sensibilité. Le jazz n’est pas une musique moderne parce qu’il abandonnerait son passé. Il le reste parce que chaque musicien peut décider ce qu’il en fait. Jerry Z comprend parfaitement cette contradiction apparente. Son Hammond appartient à une histoire très précise, mais il refuse de devenir prisonnier de cette histoire. Il utilise le son que l’on attend de lui, mais dans des situations que l’on n’attend pas toujours. C’est une manière beaucoup plus subtile de renouveler un instrument que de chercher à lui donner artificiellement une sonorité nouvelle.
Il faut également revenir sur l’impression de légèreté qui traverse plusieurs titres. C’est peut-être l’un des aspects les plus personnels de l’album. Jerry Z ne semble pas considérer que la musique sérieuse doit nécessairement être grave. Certains thèmes possèdent une dimension presque malicieuse, certaines interventions donnent envie de sourire et certains passages semblent volontairement jouer avec l’auditeur. Pourtant, rien n’est gratuit. Cette apparente décontraction est rendue possible par une maîtrise technique qui permet précisément de ne pas avoir à la montrer. C’est une chose que l’on retrouve chez beaucoup de grands musiciens : lorsque la technique est suffisamment assimilée, elle cesse de devenir visible. Elle se transforme en liberté. Le musicien n’a plus besoin de prouver qu’il peut jouer une phrase difficile. Il peut choisir de jouer trois notes au bon moment. Jerry Z semble être arrivé à ce stade de son parcours.
Cette maîtrise se retrouve aussi dans la manière dont l’album laisse de la place au silence et aux respirations. Le Hammond B3 est un instrument qui peut facilement remplir tout l’espace, mais Jerry Z sait qu’un disque ne peut pas fonctionner uniquement sur la densité. Il faut des contrastes. Il faut que certaines phrases puissent être entendues parce qu’elles arrivent après quelque chose de plus retenu. Il faut que la batterie puisse parfois se retirer pour que la guitare ou le saxophone prennent une autre dimension. Cette gestion de l’espace est l’un des éléments qui rendent l’album plus riche qu’il ne le paraît. On peut l’écouter en arrière-plan, simplement pour son groove, mais une écoute attentive révèle rapidement que les arrangements sont beaucoup plus construits.
C’est également ce qui explique la place particulière de Chad LB dans l’ensemble. Son saxophone apporte une couleur qui évite au disque de rester enfermé dans le dialogue orgue-guitare-batterie. Sa présence élargit la palette. Le saxophone peut être mélodique, nerveux, incisif ou plus contemplatif, et cette diversité s’intègre naturellement dans la conception de Jerry Z. Là encore, le soliste n’est pas utilisé comme une décoration destinée à enrichir quelques passages. Il participe à l’identité du groupe. C’est cette conception qui permet aux morceaux de rester vivants, même lorsque leur structure est clairement définie.
Lorsque l’on regarde finalement le parcours de Jerry Z, on comprend mieux pourquoi cette ouverture semble aussi naturelle. Pour atteindre une telle maîtrise d’un instrument, il faut évidemment des années de travail, mais cela ne suffit pas. Il faut également se confronter aux autres, accepter de sortir de son propre langage, écouter des musiciens différents, apprendre de nouvelles manières de faire et parfois remettre en question des habitudes que l’on croyait définitivement acquises. Un musicien ne construit pas son identité en restant seul avec son instrument. Il la construit au contact des autres. Break Allegro donne précisément cette impression : celle d’un artiste qui possède désormais suffisamment de confiance dans son propre langage pour permettre aux autres de le transformer.
C’est pourquoi le titre de l’album, malgré ce qu’il pourrait laisser penser, n’a rien de prétentieux. Break Allegro ne ressemble pas à une proclamation. Il ressemble plutôt à une invitation à rompre avec une certaine idée de la virtuosité. Le mouvement est rapide, l’énergie est permanente, mais le disque ne cherche jamais à courir après la performance. Il avance par ruptures, par échanges, par changements de perspective. Il y a toujours quelque chose qui vient modifier ce que l’on croyait avoir compris quelques secondes auparavant. Le titre devient alors presque une manière de décrire la musique elle-même : casser l’allegro, interrompre le mouvement pour mieux le relancer, accepter que le morceau change de direction au lieu de suivre une trajectoire parfaitement prévisible.
Et c’est peut-être là que se trouve le véritable intérêt de Break Allegro. Jerry Z ne cherche pas à démontrer que le Hammond B3 peut encore être moderne. Il le considère simplement comme un instrument qui n’a jamais cessé de pouvoir l’être. Cette différence est essentielle. Il n’y a aucune nécessité de faire oublier l’histoire du Hammond pour lui permettre d’avancer. Il suffit de ne pas la répéter. L’orgue reste reconnaissable, avec sa chaleur, sa puissance et cette capacité presque physique à remplir l’espace, mais il est placé dans une formation qui refuse les hiérarchies trop simples. L’instrument principal devient un instrument parmi les autres, et c’est précisément en acceptant cette limitation apparente qu’il retrouve une véritable liberté.
Au fil des morceaux, la surprise reste donc entière. On croit parfois savoir où le disque va aller, puis une intervention de batterie, une phrase de guitare, un changement harmonique ou une entrée du saxophone vient modifier l’équilibre. C’est particulièrement sensible dans les compositions originales, mais aussi dans les deux reprises qui permettent à Jerry Z de montrer comment il transforme des matériaux déjà connus. L’album ne donne jamais l’impression de vouloir accumuler les références pour impressionner l’auditeur. Il les utilise parce qu’elles appartiennent naturellement à la culture musicale de ceux qui jouent. C’est une différence fondamentale entre un disque qui cherche à montrer ses influences et un disque qui les a suffisamment intégrées pour pouvoir s’en servir librement.
Il reste finalement cette sensation assez rare d’avoir entendu un album qui peut être apprécié à plusieurs niveaux. On peut l’écouter pour le plaisir immédiat du funk, pour les couleurs du blues, pour la puissance du Hammond, pour les interventions de Mike Clark et de Lenny White, pour la guitare d’Oz Noy ou pour le saxophone de Chad LB. On peut aussi revenir aux compositions et découvrir progressivement leur architecture, écouter plus attentivement la manière dont les musiciens se répondent et comprendre pourquoi aucun d’entre eux n’est jamais réellement sacrifié au profit d’un autre. Cette possibilité de plusieurs écoutes n’est pas un détail. Elle indique que la musique possède suffisamment de profondeur pour ne pas épuiser son intérêt dès la première rencontre.
Break Allegro est donc bien un album de Hammond B3, mais il serait dommage de le réduire à cette seule définition. C’est surtout un album sur le collectif, sur la rencontre entre des musiciens qui ont chacun leur histoire et sur la possibilité de faire vivre ensemble des traditions différentes sans les enfermer dans leurs catégories respectives. Jerry Z possède une connaissance profonde de son instrument, mais il possède également quelque chose de plus précieux : la capacité à savoir quand il doit lui laisser moins de place. Cette décision donne au disque sa respiration et permet à chacun de contribuer à l’histoire commune. Le Hammond reste au centre, mais il ne règne pas.
Au bout du compte, c’est peut-être cela qui rend Break Allegro aussi charmeur qu’efficace. Il ne cherche pas à être une démonstration de force, même si la force est partout. Il ne cherche pas non plus à faire croire que le jazz doit absolument se réinventer à chaque morceau. Il accepte simplement que la musique continue d’évoluer lorsque les musiciens continuent de l’écouter. Jerry Z prend un instrument chargé d’histoire et le replace dans un présent musical où le jazz, le funk, le blues et la fusion peuvent encore se rencontrer sans avoir besoin de demander la permission à leurs propres traditions. Le résultat est vivant, généreux, parfois drôle, souvent surprenant, mais surtout profondément musical. Et si l’on devait retenir une seule chose de Break Allegro, ce serait peut-être celle-ci : pour renouveler un instrument aussi marqué que le Hammond B3, il n’est pas nécessaire de lui faire oublier son passé. Il suffit de lui donner de nouveaux interlocuteurs, de nouvelles compositions et suffisamment de liberté pour que, derrière le son que l’on croit déjà connaître, quelque chose de nouveau puisse encore apparaître.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, October 1st, 2026
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NYC for the record release concert, @ IRIDIUM – DEC 15, 2026
Musicians :
Jerry Z – Hammond B3
Oz Noy – guitar
Chad LB – tenor saxophone
Mike Clark – drums, tracks 1, 2, 4, 7 & 8
Lenny White – drums, tracks 3, 5, 6 & 8
Joe Dyson – drums, tracks 4 & 6
Daniel Sadownick – percussion, tracks 3 & 8
Track Listing:
- Break Allegro – 7:11 (Jerry Z)
- Rego Park – 6:13 (Jerry Z)
- Strange Brew – 5:16 (Eric Clapton, Felix Pappalardi, Gail Collins)
- Zoya – 5:31 (Jerry Z)
- Road Dog – 7:03 (Jerry Z)
- Angelie – 6:35 (Jerry Z)
- Bebop – 6:04 (Dizzy Gillespie)
- In the Garden – 4:44 (Jerry Z)
Produced by Oz Noy & Jerry Z
Recorded January 2026 at Studio Mozart
Mixing: Kostadin Kamcev
Mastering: Jim Brick, Absolute Audio Inc.
