| Jazz |
Pour certains albums, voir la tête du musicien trôner sur la couverture suffit à rassurer. Il y a des artistes dont le nom constitue déjà une promesse, avant même que la première note ne soit entendue. C’est exactement le sentiment que procure ce nouvel album de Sean Mason, State of the Art, entouré ici de ses musiciens habituels, Felix Moseholm à la contrebasse et Domo Branch à la batterie. Et bien entendu, pourquoi changer une équipe qui gagne? Lorsqu’un trio a appris à respirer ensemble, à anticiper les intentions des autres et surtout à ne jamais chercher à prendre le dessus sur la musique, la meilleure chose à faire est peut-être simplement de le laisser jouer. C’est ce qui se produit dès les premières secondes de Secure the Bag, premier titre de l’album, qui nous plonge immédiatement dans l’univers de Mason. La contrebasse installe une pulsation solide, la batterie de Domo Branch fait vivre le morceau sans jamais l’enfermer, et Sean Mason entre dans ce dispositif avec cette façon très personnelle de faire circuler le piano entre mélodie, rythme et harmonie. Le morceau semble d’abord vouloir s’installer dans un hard-bop particulièrement savoureux avant de se transformer progressivement, de prendre une direction presque répétitive, puis de revenir vers le post-bop.
Rien n’est gratuit dans cette construction. Mason sait parfaitement où il veut emmener l’auditeur, mais il lui laisse suffisamment d’espace pour avoir l’impression que la musique est en train de se créer devant lui. C’est probablement là que se trouve l’une des premières qualités de State of the Art : l’album est extrêmement construit sans jamais donner l’impression d’être enfermé dans une construction. Mason a composé et produit les sept titres qui constituent ce programme, et l’on pourrait presque considérer ces sept morceaux comme sept façons différentes de faire respirer le même langage. Le swing, le post-bop, la soul, le groove contemporain et les rythmes issus de la danse sociale se rencontrent sans jamais donner lieu à un catalogue d’influences. Tout est fondu dans une écriture qui appartient pleinement à Mason. La section rythmique qui l’accompagne depuis ses précédents enregistrements joue évidemment un rôle essentiel dans cette réussite. Felix Moseholm et Domo Branch connaissent son langage, mais surtout ils savent quand il faut le suivre et quand il faut le pousser ailleurs.
Cette complicité donne au disque une fluidité remarquable, mais Mason ne s’est pas contenté de réunir à nouveau son trio. Il a également intégré Reyna Nuñez et LeAndre Douglas, artistes issus de la danse sociale, directement au processus de création. Ce choix pourrait sembler secondaire à ceux qui considèrent encore le jazz comme une musique destinée avant tout à l’écoute, mais il est en réalité au centre de la démarche de l’album. Mason ne veut pas simplement jouer pour des danseurs. Il veut jouer avec eux. La différence est considérable. Elle signifie que le mouvement n’est plus seulement la conséquence de la musique, mais qu’il devient lui aussi une source de musique. Les gestes, les pas, les voix et les rythmes corporels de Nuñez et Douglas viennent ainsi modifier les décisions du trio au cours même des interprétations. Le disque devient alors l’enregistrement d’une rencontre, et non simplement celui d’un groupe qui exécute des compositions préalablement terminées.
Comme je le dis souvent, le trio acoustique reste l’un des meilleurs moyens de connaître la véritable valeur d’un musicien. Dans cette configuration, il est difficile de se cacher. Il n’y a pas une section de cuivres pour donner artificiellement de l’ampleur à une composition, pas d’arrangement gigantesque pour dissimuler une faiblesse, pas de production destinée à remplir chaque espace. Il reste trois musiciens, trois personnalités et cette capacité indispensable à écouter. Sur ce terrain, Sean Mason ne déçoit jamais. Bien au contraire. On reste admiratif de bout en bout devant la manière dont il utilise la rythmique pour faire apparaître ses mélodies, tout en laissant à Moseholm et Branch suffisamment de liberté pour que le trio ne devienne jamais une simple machine destinée à accompagner le pianiste. C’est précisément cette relation qui donne à State of the Art une profondeur particulière. Mason peut glisser sur cette rythmique avec une grande liberté parce qu’il sait qu’elle est là pour le soutenir mais également pour lui répondre. Felix Moseholm possède une sonorité qui donne au trio une assise presque organique, tandis que Domo Branch semble constamment chercher le mouvement suivant. Il ne se contente pas de marquer le tempo. Il le fait respirer.
Et lorsque les deux se rencontrent derrière Mason, le piano peut se permettre de quitter momentanément la ligne mélodique, de prendre une autre direction, de revenir ensuite vers le thème sans que l’on perde jamais le fil. C’est cette maîtrise qui permet au disque d’être moderne sans courir après la modernité. Chez Sean Mason, la tradition n’est jamais une prison. Elle est un vocabulaire. On entend évidemment le hard-bop, le post-bop, la soul et toute cette immense histoire du piano jazz, mais rien ne semble avoir été placé là pour démontrer que le musicien connaît ses classiques. Mason les connaît, tout simplement, et il peut donc s’en servir librement. Cette liberté est d’autant plus intéressante qu’elle s’accompagne d’une volonté très claire de remettre le corps au centre du jazz. Au cœur de State of the Art se trouve ainsi cet échange joyeux et spontané entre cinq individus, musiciens et danseurs, qui interagissent en temps réel. Mason a invité Nuñez et Douglas à participer à la séance d’enregistrement comme de véritables collaborateurs, prolongeant une histoire qui est aussi vieille que le jazz lui-même : celle d’une musique née dans des lieux où écouter et danser n’étaient pas deux activités séparées. Ce que l’on a parfois oublié au fil des décennies, à mesure que le jazz entrait dans les salles de concert et devenait une musique de plus en plus attentive à sa propre histoire, c’est que le corps a toujours été là. Le swing était fait pour faire bouger. Le rythme était une invitation. La musique se mesurait aussi à ce qu’elle provoquait physiquement.
Mason ne cherche pas à revenir artificiellement à cette époque. Il pose plutôt la question de savoir ce que cette relation entre musique et danse peut devenir aujourd’hui. Et sa réponse est particulièrement intéressante : il ne veut plus que le danseur soit simplement celui qui reçoit la musique. Il veut qu’il participe à sa fabrication. Lorsque l’on entend les pas des danseurs, lorsque leurs réactions deviennent partie intégrante de l’enregistrement, ce qui pourrait passer pour un détail devient finalement l’une des grandes idées de l’album. Le studio cesse d’être un laboratoire fermé. Il devient un espace de rencontre.
Nous sommes donc ici devant un grand trio de jazz, qui s’inscrit évidemment dans la longue histoire de cette formation, de Bill Evans à Oscar Peterson, d’Ahmad Jamal à tant d’autres, mais l’ambiance de State of the Art me ramène surtout vers Miles Davis. Non pas parce que Sean Mason chercherait à imiter Miles Davis, ce qui serait d’ailleurs assez peu intéressant, mais parce qu’il existe dans cet album une même volonté de trouver la profondeur dans l’économie de moyens. Si l’on pense par exemple à Blue Haze, associé aux enregistrements réalisés par Miles Davis en 1953 et 1954, on retrouve cette impression d’une musique qui n’a pas besoin d’être surchargée pour être ambitieuse. Davis préférait souvent les formations plus importantes, mais certaines de ces configurations réduites avaient cette faculté particulière de laisser apparaître les espaces entre les musiciens. C’est précisément ce que j’entends chez Sean Mason. State of the Art est évidemment un album contemporain, il n’est pas question de prétendre le contraire, mais lorsque l’on compare sa profondeur avec celle de certains enregistrements de Miles Davis de cette période, on retrouve cette même quête de l’essentiel. Il y a quelque chose qui refuse le spectaculaire pour privilégier la relation entre les instruments. Et puis il y a chez Mason un côté Horace Silver qui apparaît par moments, notamment dans cette manière de construire des thèmes immédiatement mémorisables, de les placer sur des rythmiques puissantes et de faire dialoguer le jazz avec la soul et le blues sans jamais avoir besoin de souligner la référence. C’est une musique qui sait d’où elle vient. C’est aussi une musique qui sait qu’elle ne peut pas rester là. Toute la difficulté, lorsqu’un musicien travaille avec une tradition aussi riche que celle du jazz, consiste à ne pas devenir prisonnier de ce que l’on admire. Mason semble avoir trouvé une réponse assez simple : considérer l’histoire non comme un musée, mais comme une matière première. Bill Evans, Oscar Peterson, Horace Silver, Miles Davis et tous ceux qui les ont précédés ne sont pas des modèles à reproduire, mais des musiciens avec lesquels on peut encore dialoguer. C’est cette attitude qui me semble la plus intéressante chez Mason. Il ne cherche pas à effacer l’histoire du jazz pour faire croire qu’il invente quelque chose à partir de rien. Il fait exactement l’inverse. Il assume l’histoire et cherche à voir ce qu’elle permet encore de produire. State of the Art porte d’ailleurs un titre qui pourrait facilement sembler prétentieux, mais à l’écoute il prend un autre sens. L’état de l’art n’est pas nécessairement la sophistication technique.
Ce n’est pas forcément la technologie la plus récente, ni la production la plus complexe. Cela peut aussi être la capacité à faire fonctionner ensemble des idées anciennes dans un contexte nouveau. Mason semble justement considérer que le véritable défi consiste moins à inventer un nouveau langage qu’à trouver de nouvelles façons de faire vivre celui que nous avons déjà. Et c’est là que son album devient particulièrement intéressant, car cette modernité ne vient jamais de la volonté de rompre avec le passé. Elle vient de la volonté de faire circuler le passé autrement.
Certains d’entre vous pourraient trouver que sept titres pour un album est un peu léger. Il n’en est rien. La durée d’un disque ne se mesure pas seulement au nombre de morceaux, et encore moins à leur longueur. Ce qui compte est ce que chaque composition a à raconter. Chez Mason, les morceaux prennent le temps de respirer, de s’installer, de développer leurs idées et parfois de s’éloigner de leur point de départ avant d’y revenir. Il ne cherche pas à respecter les formats radio, et c’est tant mieux. La musique peut ainsi aller jusqu’au bout de ses idées sans avoir à se demander toutes les trois minutes si elle doit déjà préparer son refrain ou sa sortie. Secure the Bag donne immédiatement le ton, mais sa construction montre déjà que Mason n’entend pas se contenter d’un simple morceau de hard-bop efficace. Honey Pie va encore plus loin dans cette relation entre le jazz et la danse, en faisant entrer l’univers du Lindy Hop dans une musique qui reste profondément contemporaine. A Good Day possède une chaleur différente, liée à cette culture musicale de Charlotte dans laquelle Mason a grandi, entre jazz, gospel, soul, funk et musique populaire noire américaine. Carolina Waltz apporte une autre respiration, tandis que This or That permet notamment à Felix Moseholm de prendre davantage de place et rappelle que le trio fonctionne réellement comme un collectif. Nightcap ralentit encore le mouvement, installe une atmosphère plus intime et montre une autre facette de Mason, moins soucieuse de démontrer quoi que ce soit. Quant à One United, enregistré en concert, il possède cette qualité particulière des morceaux qui ont déjà vécu. Le morceau figurait auparavant sur The Southern Suite, mais son retour ici montre qu’une composition peut continuer à évoluer une fois qu’elle a quitté les mains de son compositeur. C’est là, l’une des choses les plus importantes pour comprendre Mason. Il ne considère pas nécessairement ses compositions comme des objets terminés. Elles continuent de vivre avec les musiciens qui les jouent. Elles se transforment dans les concerts, dans les rencontres, dans les interactions avec les danseurs, dans les réactions du public. Cette conception est presque à l’opposé de la logique actuelle qui pousse souvent les artistes à produire toujours davantage de nouveaux morceaux, à multiplier les sorties, à alimenter en permanence les plateformes. Mason semble rappeler qu’il existe encore une autre manière de faire de la musique : écrire moins, mais laisser davantage de temps aux compositions pour devenir quelque chose. Sept titres peuvent alors représenter beaucoup plus qu’une collection de sept morceaux. Ils peuvent constituer un répertoire.
Il faut également comprendre que Sean Mason n’arrive pas dans cette musique sans histoire. Né et élevé à Charlotte, en Caroline du Nord, il a grandi dans un environnement où le jazz n’était jamais totalement séparé du gospel, de la soul, du funk ou de la musique populaire. Son grand-père, Raymond « Flat Tire » Mason, était batteur de jazz et propriétaire d’un club, et cette mémoire familiale semble avoir joué un rôle important dans la manière dont le jeune Mason a compris la musique. Il commence le piano à treize ans, poursuit sa formation et finit par rejoindre la Juilliard School, après avoir notamment été encouragé à auditionner par Branford Marsalis. Ce parcours pourrait donner naissance à un musicien enfermé dans une forme de jazz académique. C’est exactement l’inverse qui se produit. Plus Mason avance dans son parcours, plus il semble chercher à réunir les mondes plutôt qu’à les séparer. Son premier album comme leader, The Southern Suite, était déjà une réflexion sur ses racines et sur la manière dont une histoire familiale pouvait devenir matière musicale. Son travail autour de la danse, ses collaborations, ses expériences en quintette puis son retour au trio montrent un musicien qui refuse de considérer le jazz comme un territoire fermé. C’est probablement ce qui explique aussi la présence de Reyna Nuñez et LeAndre Douglas sur State of the Art.
Leur participation n’est pas une fantaisie ajoutée pour donner au disque une couleur différente. Elle est cohérente avec toute une conception de la musique comme expérience collective. Mason a d’ailleurs formulé cette intention avec une simplicité qui résume assez bien le projet : « Je voulais que la mission du trio soit d’aider chacun à être davantage soi-même. » Et il ajoute : « Je voulais jouer avec des danseurs plutôt que pour des danseurs. » Tout est presque là. Un bon groupe de jazz ne devrait-il pas fonctionner de la même manière ? Ne devrait-il pas permettre à chacun de devenir davantage lui-même plutôt que de demander à chacun de disparaître derrière une conception préétablie du groupe ? C’est précisément ce qui semble se produire ici. Moseholm reste Moseholm, Branch reste Branch, les danseurs restent des danseurs, et Mason n’essaie jamais de les transformer en simples prolongements de sa propre personnalité. Il crée un cadre dans lequel leurs individualités peuvent se rencontrer. C’est une conception profondément jazz du collectif. Le jazz n’a jamais été une musique où l’individu disparaît dans le groupe. C’est au contraire une musique où l’individu existe parce que le groupe lui permet de prendre la parole. Le miracle se produit lorsque ces voix différentes parviennent à raconter quelque chose ensemble.
Mais c’est peut-être justement ici que State of the Art dépasse la seule question du trio et devient un album sur notre manière actuelle d’écouter la musique. Car ce que Mason met en jeu, volontairement ou non, c’est une opposition entre une musique conçue comme objet et une musique conçue comme expérience. Les deux ne sont évidemment pas incompatibles, mais l’époque numérique nous a habitués à considérer l’enregistrement comme un produit fini, parfaitement calibré, débarrassé de tout ce qui pourrait rappeler les conditions réelles de sa fabrication. Tout doit être propre, précis, immédiatement disponible, facilement identifiable. Mason choisit une autre voie. Il conserve l’instant, les réactions, les respirations, les imperfections éventuelles, jusqu’aux sons produits par les danseurs. Ce qui pourrait autrefois être considéré comme un défaut devient ici une partie du récit. Cela donne à l’album une forme de vérité qui ne tient pas à une quelconque perfection technique, mais à la sensation d’assister à quelque chose qui s’est réellement produit. Et cette sensation devient particulièrement forte lorsque l’on sait que certains morceaux ont été enregistrés en très peu de prises. La musique ne cherche donc pas à effacer le risque. Elle en fait une composante de son identité. Cela rejoint d’ailleurs profondément l’histoire du jazz. Depuis ses origines, cette musique repose sur une tension entre ce qui est connu et ce qui ne l’est pas encore. Il faut connaître le morceau pour pouvoir s’en échapper. Il faut connaître le rythme pour pouvoir le déplacer. Il faut connaître la tradition pour pouvoir la contredire. L’improvisation n’est pas l’absence de règles. Elle est la possibilité de les transformer de l’intérieur. C’est précisément ce que fait Mason. Il ne détruit jamais la forme, mais il la maintient suffisamment ouverte pour que quelque chose puisse encore arriver. Dans un morceau comme This or That, lorsque Moseholm prend davantage de place, le piano accepte de reculer. Dans Honey Pie, la danse vient modifier la perception du rythme. Dans Carolina Waltz, l’ostinato et les percussions installent un climat différent. Dans One United, le concert rappelle qu’une composition continue sa vie après le studio. Chaque fois, le principe reste le même : donner à la musique suffisamment de structure pour qu’elle puisse accueillir l’imprévu. C’est une idée ancienne, mais elle retrouve ici une force particulière parce qu’elle s’oppose à une époque qui cherche souvent à tout contrôler. Sean Mason ne semble pas vouloir contrôler la musique jusqu’à son dernier détail. Il veut créer les conditions pour qu’elle puisse vivre.
C’est aussi pour cela que les références à Miles Davis, Horace Silver, Bill Evans ou Oscar Peterson ne doivent pas être comprises comme une manière de classer Sean Mason dans une généalogie rassurante. Elles permettent plutôt de comprendre la nature de son ambition. Il ne s’agit pas de devenir le nouvel Horace Silver ou le nouveau Bill Evans. Il s’agit de comprendre ce que ces musiciens ont apporté à la forme du trio et ce que cette forme peut encore permettre aujourd’hui. Le trio est une formation paradoxale : extrêmement ancienne, mais toujours neuve dès lors que trois personnalités différentes se retrouvent dans une même pièce. Il ne suffit pas de posséder une bonne technique. Il faut savoir écouter les autres, anticiper leurs réactions, accepter qu’un morceau puisse prendre une direction différente de celle imaginée quelques secondes auparavant. Sean Mason possède cette qualité. Et c’est peut-être elle qui donne à son jeu cette impression de liberté. Il ne semble jamais pressé de prouver qu’il sait jouer. Il joue parce que le morceau le demande. Cette différence paraît minime, mais elle change tout. Dans un monde musical où la virtuosité est devenue facilement visible, parfois même quantifiable, il est bon de rappeler que le véritable talent d’un musicien ne se résume pas à ce qu’il peut jouer. Il réside aussi dans ce qu’il choisit de ne pas jouer. Mason connaît cette règle. Son piano peut être puissant, rapide, virtuose, mais il sait également se faire discret lorsque la contrebasse ou la batterie doivent prendre la parole. Cette écoute réciproque donne au disque une profondeur qui ne se révèle pas nécessairement à la première écoute. Il faut y revenir pour comprendre les petits déplacements, les réponses, les silences, les changements de dynamique.
Et c’est probablement là que les sept morceaux trouvent leur véritable justification. Ils ne sont pas conçus pour être consommés puis remplacés par les suivants. Ils demandent à être habités. On peut revenir à Secure the Bag et entendre davantage la construction rythmique. Revenir à Honey Pie et comprendre autrement la relation avec la danse. Revenir à Carolina Waltz pour suivre le travail de la basse et des percussions. Revenir à Nightcap pour mesurer la capacité du trio à changer complètement d’atmosphère. Un bon album de jazz n’est pas nécessairement celui qui impressionne immédiatement. C’est souvent celui qui continue de révéler quelque chose après plusieurs écoutes. State of the Art appartient à cette catégorie.
Il reste alors cette question essentielle : qu’est-ce que Sean Mason veut réellement faire du jazz ? La réponse, à l’écoute de cet album, n’est certainement pas de le sauver, encore moins de le moderniser à tout prix. Le jazz n’a pas besoin d’être sauvé. Il a besoin de musiciens qui acceptent de le faire vivre. Mason semble l’avoir compris. Il ne cherche pas à effacer le passé pour paraître contemporain, pas plus qu’il ne cherche à reproduire le passé pour être reconnu comme un gardien de la tradition. Il circule entre les deux. C’est cette circulation qui rend State of the Art aussi intéressant. On y entend Charlotte et New York, le gospel et le post-bop, la soul et le hard-bop, le club et la salle de concert, le musicien et le danseur, la composition et l’improvisation. Rien n’est complètement séparé. Et finalement, c’est peut-être cette absence de séparation qui constitue le véritable sujet de l’album. Sean Mason ne cherche pas à nous dire que le jazz doit redevenir ce qu’il était. Il nous montre qu’il peut encore être plusieurs choses à la fois. Il peut être savant et populaire, complexe et immédiatement physique, profondément enraciné dans son histoire et parfaitement ouvert à son époque. Il peut être joué par trois musiciens dans un studio et accueillir, au même moment, les mouvements de deux danseurs. Il peut reprendre un morceau ancien du répertoire de son propre auteur et lui donner une nouvelle vie. Il peut regarder vers Miles Davis sans devenir un exercice de nostalgie, vers Horace Silver sans devenir une imitation du hard-bop, vers Bill Evans ou Oscar Peterson sans chercher à reproduire leur conception du trio. Et surtout, il peut encore surprendre.
C’est la chose la plus importante. Lorsque les dernières notes de State of the Art disparaissent, il ne reste pas l’impression d’avoir entendu une démonstration de ce que le jazz savait faire autrefois. Il reste plutôt la sensation d’avoir entendu des musiciens chercher ensemble ce que cette musique peut encore devenir. Sept titres peuvent sembler peu, mais ils suffisent largement lorsqu’ils sont aussi habités. Sean Mason ne nous livre pas ici un album qui prétend apporter une réponse définitive à l’histoire du jazz. Il fait quelque chose de beaucoup plus intéressant : il ajoute sa propre voix à une conversation qui dure depuis plus d’un siècle.
Et cette voix est celle d’un musicien qui sait que la tradition n’est vivante que lorsqu’on accepte de la mettre en mouvement. Alors oui, pourquoi changer une équipe qui gagne ? Il suffisait peut-être de les laisser jouer, d’ajouter deux danseurs, de fermer les yeux et d’écouter. Le reste appartient à la musique.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, October 1st, 2026
Follow PARIS-MOVE on X
::::::::::::::::::::::::
Musicians :
Sean Mason, piano & compositions
Felix Moseholm, bass
Domo Branch, drums
Movement artists:
Reyna Nuñez and LeAndre Douglas
Track Listing :
- Secure the Bag
- A Good Day
- Honey Pie
- Carolina Waltz
- This or That
- Nightcap
- One United (Live at Dizzy’s Club)
