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UNE GUITARE QUI REGARDE LE PRÉSENT
Avec So Delighted, son nouvel album, Jocelyn Gould revient à une formation qui appartient à l’une des grandes traditions du jazz: guitare, orgue Hammond B3 et batterie. Un choix qui pourrait sembler nostalgique, mais qui relève plutôt d’une volonté de renouer avec une histoire musicale qui continue de nourrir son jeu. L’album réunit cinq compositions originales et cinq standards, auxquels participent notamment la saxophoniste Christine Jensen, le trompettiste Jonathan Challoner et le guitariste Joey Landreth. Gould revendique ouvertement ses références, parmi lesquelles Grant Green, Wes Montgomery, Kenny Burrell et surtout Jimmy Smith. «Bon nombre de mes guitaristes préférés ont fait leurs armes au sein de formations incluant un orgue», explique-t-elle. Cette filiation s’entend dans sa sonorité, dans certaines attaques et dans cette manière très directe de faire dialoguer guitare, orgue et batterie. Mais Gould ne cherche pas à reproduire une époque. Elle utilise cette formation comme un point de départ, avec la volonté d’y inscrire progressivement son propre langage. C’est ce qui donne au disque son intérêt, même si toutes les pièces ne sont pas également révélatrices de son univers.
LES COMPOSITIONS COMME ESPACE DE LIBERTÉ
Sur les standards, Gould démontre une maîtrise instrumentale évidente. « Cakewalk », d’Oscar Peterson, donne immédiatement le ton avec son swing, tandis que « The Song Is You », « Girl Talk » ou « Teri », de Gerald Wilson, permettent au trio de jouer avec différentes nuances de rythme et de dynamique. Les arrangements sont solides et la guitariste parfaitement à l’aise dans cet environnement. Pourtant, à mes oreilles, ce sont les cinq compositions originales qui constituent la partie la plus intéressante de l’album. Sur les œuvres des autres, on admire surtout la technicienne et sa connaissance des codes ; dans ses propres morceaux, on découvre davantage la compositrice et, avec elle, un univers qui commence véritablement à se dessiner. « Amethyst » s’inscrit pleinement dans l’esthétique du trio avec orgue, tandis que « June Moon » ouvre un espace plus contemplatif, notamment grâce à Christine Jensen au saxophone ténor. Gould a écrit cette pièce en pensant à l’univers musical de Jensen, et la rencontre fonctionne particulièrement bien. Jonathan Challoner apporte lui aussi une couleur importante à plusieurs compositions, donnant davantage d’ampleur aux échanges avec la guitare. Ces deux musiciens sont, à mes oreilles, parmi les belles découvertes de cet album et leur présence contribue nettement à mettre les compositions en valeur. Fabio Ragnelli, à la batterie, participe également à cette dynamique. Sur « Cleo’s Countdown », son introduction entretient une ambiguïté rythmique avant que la pièce ne s’installe dans un blues mineur. Avec Joey Landreth, l’album prend encore une autre direction, plus proche de certaines sonorités roots et de l’Americana. Son approche de la guitare et son utilisation des effets sur « Grin Seeker » et « The Game Changer » apportent une rupture bienvenue. Ces collaborations permettent ainsi à Gould de sortir régulièrement du cadre historique du trio avec orgue et de donner davantage d’air à son écriture.
UNE TRADITION QUI N’EST PAS FIGÉE
Il serait facile de considérer So Delighted comme un retour vers une époque révolue du jazz. Pourtant, Gould ne semble pas chercher à reconstituer le passé. Elle cherche plutôt à comprendre ce qu’elle peut encore en faire. Ses références sont évidentes, mais elles deviennent une matière qu’elle transforme au contact de musiciens appartenant à d’autres univers. C’est particulièrement sensible dans les compositions originales, où l’influence des grands guitaristes de jazz reste perceptible sans devenir envahissante. La guitare de Gould possède cette chaleur et cette précision propres à une certaine tradition du jazz, mais son jeu sait également se faire plus retenu. « Teri », de Gerald Wilson, en constitue un bon exemple. Écrite pour sa fille disparue, cette composition possède une dimension intime que Gould aborde sans chercher la démonstration. Elle simplifie son jeu et laisse davantage d’espace à la mélodie. Ce choix rappelle que la maîtrise d’un instrument ne se mesure pas seulement à la quantité de notes jouées, mais aussi à la capacité de savoir quand se retirer. Cette sobriété contraste avec les passages plus virtuoses de l’album et donne à l’ensemble un équilibre appréciable. Gould connaît parfaitement les codes du jazz qu’elle affectionne, mais elle paraît plus personnelle lorsqu’elle les utilise pour construire ses propres compositions plutôt que lorsqu’elle se contente d’en prolonger les formes établies.
LA JOIE COMME RÉPONSE AU PRÉSENT
Le titre So Delighted résume assez bien l’intention de la guitariste. « Pour cet album, je voulais quelque chose de joyeux, je suppose… quelque chose qui procure du bien-être aux gens. Je crois que nous en avons bien besoin par les temps qui courent », confie-t-elle. L’album ne cherche évidemment pas à commenter directement les tensions de notre époque et encore moins à transformer la musique en manifeste. Mais cette volonté de produire une musique joyeuse et apaisante prend forcément un sens particulier dans le contexte actuel. La musique peut aussi témoigner de son époque par ce qu’elle choisit d’offrir: ici, un espace de respiration. Gould ne cherche pas à résoudre quoi que ce soit ; elle propose simplement une musique qui privilégie le plaisir du jeu, la rencontre entre les musiciens et une certaine chaleur sonore. Cette intention se ressent également dans la manière dont elle assume ses influences. Elle regarde vers le passé sans chercher à y retourner, utilisant une formation ancienne pour construire un album qui appartient à son présent. C’est finalement ce qui rend sa démarche intéressante : elle ne prétend ni révolutionner le jazz ni rompre avec ceux qui l’ont précédée. Elle cherche plutôt à trouver sa place dans cette continuité.
UN ALBUM SOLIDE, PORTÉ PAR SES COMPOSITIONS
Au terme de l’écoute, So Delighted apparaît comme un album de bonne qualité, porté par une guitariste dont la maîtrise instrumentale est évidente. Les standards montrent son respect pour une tradition qu’elle connaît parfaitement, tandis que les compositions originales permettent de mieux comprendre sa personnalité et la direction qu’elle souhaite donner à sa musique. C’est là, à mes oreilles, que se trouve le véritable intérêt du disque. Certaines reprises donnent parfois davantage le sentiment d’un exercice de style maîtrisé que d’une nécessité artistique, alors que les compositions de Gould permettent une expression plus libre et plus personnelle. La présence de Christine Jensen et de Jonathan Challoner constitue à ce titre une réelle réussite, car leurs interventions enrichissent les morceaux sans détourner l’album de sa ligne directrice. Joey Landreth apporte quant à lui une ouverture bienvenue vers d’autres sonorités de guitare. So Delighted ne cherche donc pas à réinventer le jazz, et ce n’est d’ailleurs pas son ambition. Il s’agit plutôt d’un album qui assume son héritage tout en essayant d’en faire quelque chose de contemporain. Gould connaît ses modèles, mais elle commence surtout à montrer ce qu’elle peut en tirer pour construire sa propre voix. Sa musique reste attachée à une tradition, mais elle n’y demeure pas prisonnière. Et si la joie est ici le fil conducteur, elle n’est jamais totalement détachée du monde qui l’entoure : elle devient une manière simple de rappeler que la musique peut encore créer un moment de présence, de partage et de respiration. C’est finalement dans cet équilibre entre mémoire et présent, entre standards et compositions personnelles, entre virtuosité et retenue, que Jocelyn Gould trouve la matière la plus intéressante de cet album.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, September 30th, 2026
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Musicians :
Jocelyn Gould, guitar, arrangements and compositions (2, 3, 4, 10)
Ben Paterson (organ)
Fabio Ragnelli (drums
Christine Jensen (tenor saxophone)
Jonathan Challoner (trumpet
Joey Landreth (guitar)
Track Listing :
Cakewalk
Amethyst
June Moon
The Song Is You
Cleo’s Countdown
Girl Talk
Teri
Grin Seeker
The Sweetest Sounds
The Game Changer
