Clarence Hines Jazz Orchestra – Along The Way (FR review)

OA2 records – Street Date : October 23, 2026
Jazz
Clarence Hines Jazz Orchestra – Along The Way

Souvent, lorsque l’automne cherche à pointer le bout de son nez, je me surprends à retrouver cette humeur nostalgique qui accompagne les changements de saison. Il suffit parfois d’une lumière différente, d’un ciel plus bas, ou simplement d’une pochette de disque pour que ressurgisse cette forme de nostalgie difficile à définir, qui n’est ni véritable tristesse ni véritable mélancolie, mais plutôt le sentiment étrange de retrouver quelque chose que l’on n’avait pas nécessairement cherché. Ce lundi, deux albums aux pochettes en noir et blanc sont venus renforcer cette impression. Le premier est celui du tromboniste et compositeur Clarence Hines, qui signe avec Along the Way son premier album en tant que leader. Dès les premières notes, on entre dans cette forme de jazz contemporain qui conserve les pieds solidement ancrés dans le passé, tout en refusant de s’y enfermer. Il existe dans cette musique une connaissance évidente de ce que le jazz a produit de plus passionnant au cours de son histoire, mais aussi une volonté de faire vivre cet héritage dans le présent. Et quoi de plus naturel, pour un tromboniste et compositeur, qu’une grande formation pour mettre en œuvre cette ambition ? Avec près d’une vingtaine de musiciens réunis autour de lui, Hines dispose ici d’un véritable laboratoire sonore. Tous les titres sont de sa composition, à l’exception de Carry On, de Lynne Arriale, et d’April Green, de Vernice « Bunky » Green. Ces deux compositions extérieures à son propre répertoire ne viennent pourtant jamais rompre l’équilibre du disque ; elles s’inscrivent au contraire dans une vision d’ensemble qui donne à l’album une cohérence remarquable.

Il faut reconnaître à Clarence Hines une qualité devenue suffisamment rare pour être soulignée: celle de savoir écrire pour une grande formation sans jamais donner au grand orchestre cette lourdeur qui lui est parfois associée. Plus le nombre de musiciens augmente, plus le risque est grand de voir disparaître la respiration, la souplesse et cette part d’imprévisibilité qui font précisément le charme du jazz. Ici, rien de cela. Les rythmiques conservent leur mobilité, les solistes disposent d’un véritable espace et les différentes sections de l’orchestre semblent constamment dialoguer entre elles. Hines ne considère pas les cuivres comme une masse destinée à produire uniquement de la puissance ; il les utilise comme des voix distinctes, capables de se répondre, de se superposer, de disparaître puis de réapparaître. C’est probablement dans ce travail d’écriture que se trouve l’une des grandes réussites de l’album. À la première écoute, on se laisse porter par la richesse des arrangements et par les interventions des différents solistes ; aux suivantes, on découvre une architecture beaucoup plus précise, où chaque instrument semble avoir sa place dans une construction qui ne doit jamais donner l’impression d’être figée. La musique respire, avance, revient parfois sur elle-même, puis repart ailleurs. Il y a dans cette manière de faire vivre l’orchestre quelque chose qui renvoie directement aux grandes écritures orchestrales du jazz des années 1950, mais avec une conception du son qui appartient incontestablement à notre époque.

Pour comprendre cette musique, il faut également regarder du côté du parcours de Clarence Hines. Sa carrière s’est construite à la croisée de plusieurs univers, entre interprétation, composition et arrangement. Il a travaillé aux côtés de musiciens aussi différents que John Pizzarelli, Diane Schuur, David Sanborn ou Maceo Parker, et s’est également produit avec des formations symphoniques et des ensembles de jazz. Cette diversité n’est pas sans conséquence sur son écriture. Hines appartient à cette génération de musiciens pour lesquels le jazz ne constitue pas une frontière, mais un point de départ. Son travail d’arrangeur l’a conduit à écrire pour des ensembles professionnels et universitaires, tandis que ses compositions ont été présentées dans des lieux et festivals consacrés aussi bien au jazz qu’à la musique orchestrale. On comprend alors mieux pourquoi Along the Way peut, par moments, donner l’impression de franchir discrètement les frontières entre plusieurs univers musicaux. Quelques passages laissent apparaître des couleurs qui évoquent le funk ou même certaines formes de rock, mais sans jamais donner le sentiment d’un collage artificiel. Ces influences semblent plutôt avoir été assimilées, digérées, puis intégrées à une écriture qui reste profondément attachée au jazz.

C’est d’ailleurs cette liberté qui rend l’album particulièrement intéressant. Hines regarde vers les années 1950, mais il ne cherche pas à reproduire une époque. Il reprend certains principes d’écriture, certaines couleurs, une certaine conception de la grande formation, puis les confronte à sa propre expérience. La modernité se trouve moins dans les compositions elles-mêmes que dans la manière dont elles sont arrangées et orchestrées. C’est là que le compositeur semble véritablement s’amuser, notamment avec les instruments à vent. Les cuivres deviennent une matière musicale en mouvement permanent, et leur efficacité apparaît de plus en plus clairement au fil des écoutes. Ce qui pouvait sembler relativement classique à la première écoute révèle progressivement une écriture beaucoup plus travaillée. Une phrase passe d’un pupitre à l’autre, une section répond à une autre, les voix se croisent et l’ensemble conserve pourtant une remarquable lisibilité. Hines parvient ainsi à résoudre l’un des problèmes les plus délicats de la grande formation : donner au collectif une véritable puissance sans sacrifier les individualités. L’orchestre n’écrase jamais les solistes et les solistes ne semblent jamais vouloir s’échapper de l’orchestre. Chacun participe à une construction commune.

April Green apporte une autre couleur à cet ensemble. Le choix de cette composition de Vernice « Bunky » Green n’est évidemment pas anodin. Elle introduit une dimension plus romantique, presque contemplative, qui permet de mesurer une nouvelle fois la richesse de l’écriture orchestrale de Hines. La grande formation cesse alors d’être seulement une affaire de puissance et devient un moyen de travailler les nuances, les silences et les espaces. Cette pièce contribue à cette respiration générale qui traverse l’album. Carry On joue également un rôle particulier dans l’équilibre du disque, en permettant à Hines de montrer comment son langage peut accueillir une composition qui ne lui appartient pas. Loin de chercher à imposer sa signature à tout prix, il semble au contraire vouloir comprendre comment cette musique peut trouver sa place dans son univers orchestral. C’est peut-être là aussi que se mesure la maturité d’un arrangeur : non pas à la capacité de tout transformer, mais à celle de savoir ce qu’il faut préserver.

Il y a quelque chose de profondément américain dans cette façon de faire circuler les influences, de faire dialoguer le jazz avec les musiques populaires, les grandes formations avec les petites, l’écriture savante avec l’improvisation. Clarence Hines s’inscrit dans cette histoire sans chercher à la résumer. Son album est nourri par un héritage considérable, mais il ne ressemble pas à une démonstration historique. Il y a suffisamment de vie, de mouvement et parfois même d’humour dans ces compositions pour que l’on oublie rapidement la sophistication du travail d’écriture. Et c’est probablement une bonne chose. Un album de jazz n’a pas vocation à nous expliquer comment il fonctionne ; il doit d’abord nous donner envie de l’écouter encore. Along the Way possède précisément cette qualité. Plus on y revient, plus les détails apparaissent, sans que le plaisir immédiat de l’écoute disparaisse.

Et puis arrive What’s Up With That?, le dernier titre, qui commence par un solo de batterie rondement mené avant de laisser progressivement l’orchestre reprendre ses droits. On pourrait s’attendre à une conclusion, mais la pièce donne plutôt le sentiment d’une ouverture. Elle possède cette énergie particulière qui pourrait tout aussi bien annoncer un rappel sur scène que préparer déjà le prochain chapitre. Peut-être Clarence Hines pense-t-il effectivement au prochain album ; peut-être cette impression n’est-elle que le résultat de cette écriture qui refuse de refermer complètement la porte. Peu importe finalement. Ce qui demeure, c’est cette sensation d’avoir traversé un disque qui appartient à une tradition ancienne tout en étant profondément vivant. Dans une époque où la musique semble parfois condamnée à accélérer, à multiplier les effets et à rechercher immédiatement l’attention, Along the Way choisit une autre temporalité. Celle de l’écoute, de l’arrangement, de la nuance et de la rencontre entre les musiciens. Peut-être est-ce aussi pour cela que cet album accompagne si bien cette humeur d’automne. Il ne cherche pas à nous faire oublier le temps qui passe ; il nous rappelle simplement que le passé peut encore servir de matière au présent. Et si l’année 2026 n’est pas encore terminée, il faudra certainement garder une oreille attentive à ce que les mois à venir nous réservent. En attendant, Clarence Hines vient de rappeler, avec ce premier album en tant que leader, qu’une grande formation peut encore être un formidable espace de liberté, de surprise et de respiration.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, September 28th, 2026

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To buy this album

Website

Musicians:
Todd DelGiudice – alto & soprano sax, flute
Michael Emmert – alto sax, flute
Lenard Simpson – alto sax (4)
Doug Stone – tenor sax, clarinet
Fernando Cruz – tenor sax, clarinet
Karli Bunn – bari sax, bass clarinet
Clarence Hines – trombone
Bernie Greenlee – trombone
B. Walden Shaw – trombone
Gina Benalcazar – bass trombone
Bijon Watson – trumpet, flugelhorn
Clay Jenkins – trumpet (3, 5, 6)
Mark Filsinger – trumpet, flugelhorn
Dave Hart – trumpet, flugelhorn
Ray Callender – trumpet, flugelhorn
Joshua Bowlus – piano
Emiliano Lasansky – bass
Jared Schonig – drums

Track Listing:

1 In Transit  5:46
Solos: Stone (tnr), Hines (tbn), Bowlus (pno)
2  Carry On  6:56
Bowlus (pno), DelGiudice (alto)
3  A Tad of Thad  7:31
Schonig (dms), Jenkins (tpt), Stone (tnr)
4  April Green  7:44
Simpson (alto)
5  All This Time  7:41
Jenkins (tpt), Bowlus (pno)
6  Altered States  8:27
DelGiudice (sop), Clay Jenkins (tpt)
7  Evening Song  7:37
Hines (tbn), Bowlus (pno)
8  What’s Up With That?  7:18

Produced by Clarence Hines
Assembly & rough mix by Clarence Hines, Jacksonville, FL
Mixed & mastered by Dave Darlington at Bass Hit Studio, New York
Cover design & layout by John Bishop

All musicians recorded themselves remotely at home:
Los Angeles, CA: Jared Schonig – drums (Jan 2022); Emiliano Lasansky – bass (Feb 2022)
Jacksonville, FL: Joshua Bowlus – piano (Apr 2022); Todd DelGiudice – alto sax, soprano sax, flute (Jul-Aug 2022); Michael Emmert – alto sax, flute (Oct 2022); Fernando Cruz – tenor sax, clarinet (Oct 2022); Clarence Hines – trombone (Dec 2022); Ray Callender – trumpet, flugelhorn (Mar 2023); Bernie Greenlee – trombone (Nov-Dec 2023); B. Walden Shaw – trombone (Dec 2023)
Dorchester, MA: Bijon Watson – trumpet, flugelhorn (May-Jun 2022)
Baton Rouge, LA: Doug Stone – tenor sax, clarinet (Oct 2022)
Chicago, IL: Karli Bunn – bari sax, bass clarinet (Jan 2023); Lenard Simpson – alto sax (track 4) (Jun 2023)
New York, NY: Gina Benalcazar – bass trombone (Jan 2023)
Buffalo, NY: Mark Filsinger – trumpet, flugelhorn (Jan 2023)
Miami, FL: Dave Hart – trumpet, flugelhorn (Jan 2023)
Rochester, NY: Clay Jenkins – trumpet (May 2026)