Ron Vincent – Ray’s Hat Trick (FR review)

Origin Records – Street date : October 23, 2026
Jazz
Ron Vincent - Ray's Hat Trick

Résumé: Avec Ray’s Hat Trick, son premier album comme leader, le batteur Ron Vincent réunit Bill Mays, Dean Johnson, Steve Cardenas et plusieurs souffleurs autour d’un jazz élégant, nourri par l’héritage de Gerry Mulligan et porté par des compositions originales.

Ron Vincent, Ray’s Hat Trick: dans les traces de Gerry Mulligan, un jazz qui reste en mouvement

Il suffit parfois de quelques mesures pour reconnaître un environnement musical. Avec Ray’s Hat Trick, Ron Vincent nous ramène d’emblée vers un jazz que les amateurs de Gerry Mulligan identifieront sans difficulté : une musique souple, précise, attentive aux équilibres entre les instruments, où le swing ne s’impose jamais par la démonstration. Ce sentiment de familiarité n’a pourtant rien d’un exercice de reconstitution. Le disque ne cherche pas à reproduire le son d’une époque ni à installer artificiellement une nostalgie. Il vient plutôt d’une histoire très concrète, celle d’un groupe de musiciens qui se connaissent depuis longtemps et qui ont partagé une partie importante de leur parcours auprès de Gerry Mulligan. En 1989, Bill Mays, Dean Johnson et Ron Vincent deviennent la section rythmique de Mulligan. Vincent restera auprès de lui au sein du quartet puis du Re-Birth of the Cool Tentet jusqu’à la disparition du saxophoniste en 1996. Cette proximité explique en partie la cohésion que l’on entend ici. Mays au piano, Johnson à la contrebasse et Vincent à la batterie n’ont pas besoin de chercher leurs repères : ils les possèdent déjà. Ray’s Hat Trick devient ainsi le prolongement d’une relation musicale ancienne, mais avec une différence essentielle: cette fois, c’est Ron Vincent qui choisit le répertoire, construit le groupe et signe une partie des compositions.

Le projet avait d’abord été imaginé comme un quartet autour de Vincent, Mays, Johnson et du guitariste Steve Cardenas. Puis la formation s’est élargie avec l’arrivée de Dave Brandom, Tim Armacost et Matt Garrison. Ce changement n’est pas secondaire, car il modifie sensiblement la matière sonore du disque. Les saxophones, la flûte et les clarinettes permettent à Vincent de travailler sur plusieurs combinaisons instrumentales sans perdre la souplesse du quartet initial. La guitare de Cardenas apporte également une couleur différente à une formation qui aurait pu s’inscrire dans une esthétique plus classique piano-contrebasse-batterie. L’intérêt de l’album tient beaucoup à cette circulation des timbres. Un morceau peut donner davantage de place au trio, puis laisser apparaître une ligne de saxophone ou une couleur de clarinette qui transforme l’atmosphère sans rompre l’équilibre général. Rien ne semble ajouté pour remplir l’espace. Chaque invité possède une fonction précise dans l’écriture, ce qui permet à Vincent de varier les configurations tout au long du programme.

Le choix des morceaux confirme cette volonté de construire un disque à plusieurs voix. Aux compositions de Ron Vincent s’ajoutent celles de Bill Mays et de Steve Cardenas, ainsi que des pièces associées à Duke Ellington, Duke Pearson, Denzil Best, Jerome Kern et Alan Broadbent. Dear Old Stockholm, mélodie traditionnelle suédoise devenue un standard du jazz, occupe une place particulièrement intéressante dans cet ensemble. La mélodie est immédiatement identifiable, mais l’interprétation ne cherche pas à en faire une pièce de nostalgie. Elle sert plutôt de point de rencontre entre les musiciens. On y retrouve cette façon qu’a Vincent de privilégier la continuité de la ligne et l’écoute mutuelle. Le morceau permet également de comprendre pourquoi l’album peut rappeler certaines formations de Mulligan sans jamais se confondre avec elles. Les arrangements laissent respirer les instruments, les interventions sont courtes ou développées selon les besoins du morceau et la batterie reste constamment intégrée à la conversation. Vincent n’a pas besoin de reproduire le rôle qu’il occupait auprès de Mulligan : il peut désormais utiliser cette expérience pour organiser sa propre musique.

Cette différence apparaît plus nettement encore dans les compositions de Vincent. Ray’s Hat Trick et Restitution ne sont pas de simples véhicules destinés à mettre le batteur en avant. Elles montrent un compositeur attentif aux possibilités de l’ensemble. La batterie y participe à la construction, mais elle n’écrase jamais les autres voix. C’est probablement l’un des aspects les plus intéressants du disque : Vincent écrit comme quelqu’un qui connaît parfaitement la fonction de l’accompagnement. Après plusieurs décennies passées à jouer derrière ou aux côtés d’autres leaders, il sait ce qu’il faut donner à un soliste et, surtout, ce qu’il vaut mieux lui laisser. Cette expérience se retrouve dans la manière dont les arrangements sont construits. Les instruments à vent ne sont pas empilés les uns sur les autres ; ils apparaissent dans des configurations différentes, parfois en complément du quartet, parfois comme de véritables voix supplémentaires. La présence de plusieurs saxophonistes aurait pu alourdir le disque. Elle lui donne au contraire une profondeur qui permet de passer d’une ambiance à l’autre sans modifier radicalement la formation.

L’histoire personnelle de Vincent pèse naturellement dans cette musique. Avant de devenir leader, il a construit une carrière de sideman auprès de musiciens aussi différents que Phil Woods, Lee Konitz, Randy Brecker, Bob Brookmeyer, Bill Charlap, John Lewis ou Slide Hampton. Il a également joué avec Art Farmer, Bill Crow, Rob McConnell, Rufus Reid et Billy Taylor. Cette liste pourrait facilement devenir un simple catalogue de noms prestigieux ; elle prend ici son intérêt lorsqu’on la rapproche de ce que l’on entend sur le disque. Vincent a travaillé avec des personnalités musicales très différentes, et Ray’s Hat Trick ne donne justement pas l’impression d’être écrit depuis une seule école. On y entend une connaissance du jazz de petites formations, du swing, du bop et du post-bop, mais sans volonté de juxtaposer des références. Les différents éléments sont fondus dans une écriture qui reste suffisamment claire pour que l’auditeur puisse suivre chaque instrument.

La présence de Bill Mays donne à cette construction une profondeur supplémentaire. Leur relation remonte au travail effectué auprès de Mulligan et s’est poursuivie au fil des années, notamment au sein du Bill Mays Trio. Mays n’est donc pas ici un invité appelé à donner du prestige au projet. Il appartient à son histoire. Ses propres compositions, Still Life et Mike, prennent naturellement place dans le programme et contribuent à établir une continuité entre les différentes périodes de leur collaboration. Dean Johnson joue lui aussi un rôle déterminant dans cette stabilité. Sa contrebasse ne cherche jamais à attirer l’attention, mais elle maintient une pulsation suffisamment mobile pour permettre aux autres instruments de se déplacer. Steve Cardenas, de son côté, évite à la guitare de devenir un simple accompagnement harmonique. Son jeu apporte une autre manière de découper l’espace, particulièrement perceptible dans New Moon, sa composition présente sur l’album.

Ce qui frappe alors, ce n’est pas tant la quantité de références que leur absence de conflit. Ellington peut côtoyer Vincent sans que l’un serve à légitimer l’autre. Duke Pearson et Denzil Best peuvent entrer dans le même programme que les compositions de Mays ou Cardenas sans produire un effet de compilation. Vincent ne semble pas chercher à démontrer qu’il connaît l’histoire du jazz ; son parcours rend cette démonstration inutile. Il choisit simplement des morceaux qui peuvent entrer en résonance avec la formation qu’il a réunie. C’est particulièrement visible dans les titres où les arrangements donnent la possibilité aux différents souffleurs de changer progressivement la couleur du groupe. Le disque conserve ainsi une unité tout en évitant la monotonie.

Il faut aussi revenir à Gerry Mulligan, car son influence est difficile à écarter lorsqu’on connaît le parcours de Vincent. Mais elle se manifeste davantage dans les principes de jeu que dans des références musicales directement identifiables. Il y a chez Vincent une attention particulière à la légèreté de l’accompagnement et à l’équilibre entre les pupitres. La batterie ne cherche pas systématiquement à souligner chaque changement harmonique ou chaque accent. Elle travaille davantage sur la continuité du mouvement. Cette façon de jouer peut rappeler les formations de Mulligan, mais elle ne constitue jamais une imitation. Vincent a passé suffisamment de temps dans cet univers pour en avoir intégré les réflexes, puis suffisamment d’années auprès d’autres musiciens pour les confronter à d’autres conceptions du jazz. C’est précisément ce mélange qui donne au disque sa personnalité.

L’écoute de Ray’s Hat Trick devient alors particulièrement intéressante lorsque l’on cesse de chercher un éventuel « message » général et que l’on se concentre sur la façon dont les musiciens se répondent. La réussite du disque est là, dans ces petits déplacements. Une phrase de piano peut laisser de l’espace à la guitare ; un saxophone entre dans l’arrangement sans provoquer de rupture ; la contrebasse maintient le mouvement tandis que Vincent modifie légèrement la dynamique. Le plaisir vient moins de l’effet spectaculaire que de la précision de ces échanges. C’est une musique qui récompense les écoutes successives parce que les détails ne se présentent pas tous au même moment. L’album possède une apparente simplicité qui dissimule une écriture beaucoup plus travaillée qu’elle ne le laisse penser au premier abord.

Cette qualité explique également pourquoi Ray’s Hat Trick peut séduire ceux qui ont une affection particulière pour Gerry Mulligan tout en restant suffisamment éloigné de son univers pour ne pas devenir un disque de nostalgie. Le lien est là, dans les musiciens, dans certaines manières de construire les arrangements et dans cette recherche d’un swing qui ne soit jamais pesant. Mais Vincent écrit aujourd’hui avec tout ce qu’il a accumulé depuis cette période. Les collaborations avec Lee Konitz, Phil Woods, John Lewis, Bob Brookmeyer, Randy Brecker et tant d’autres ont élargi son vocabulaire. Le disque ne revient donc pas à 1989. Il part de cette histoire pour montrer ce que ces années ont produit chez un musicien qui choisit enfin de mettre son nom au premier plan.

C’est aussi ce qui donne à Ray’s Hat Trick une place particulière dans la discographie de Vincent. Après avoir été pendant si longtemps le batteur des autres, il ne transforme pas son premier album de leader en manifeste personnel. Il réunit plutôt les musiciens avec lesquels il a envie de jouer et leur confie une part importante du récit. Cette décision correspond parfaitement à son parcours. Chez lui, le leadership ne passe pas par la domination du groupe, mais par sa capacité à créer un cadre suffisamment précis pour que chacun puisse y développer sa propre voix. Le disque porte son nom, mais il ne donne jamais l’impression d’être construit autour d’un seul musicien. C’est précisément cette contradiction apparente qui le rend convaincant.

À l’arrivée, Ray’s Hat Trick est un disque qui doit beaucoup aux relations humaines et musicales accumulées pendant plusieurs décennies. Son intérêt ne réside pas dans une quelconque volonté de renouveler à tout prix le vocabulaire du jazz, mais dans la manière dont Ron Vincent assemble des musiciens, des compositions et des expériences différentes sans les forcer à entrer dans un même moule. L’album rappelle Gerry Mulligan sans chercher à le remplacer, fait entendre Ellington, Pearson ou Best sans transformer leur présence en hommage cérémoniel, et donne à Vincent l’occasion de révéler une écriture que sa longue carrière de sideman avait laissée au second plan. Il reste surtout cette impression très concrète d’un groupe qui sait écouter. Bill Mays, Dean Johnson, Steve Cardenas, Dave Brandom, Tim Armacost, Matt Garrison et Ron Vincent jouent avec suffisamment d’expérience pour ne jamais avoir besoin de surligner leurs intentions. Le disque avance ainsi par nuances, par changements de timbres, par échanges et par respirations. Et c’est peut-être là que réside son charme le plus durable : après plusieurs décennies passées à accompagner les histoires musicales des autres, Ron Vincent nous livre enfin la sienne, mais il la raconte avec les voix de ceux qui l’ont accompagné en chemin.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, September 25th, 2026

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Website

Musicians :
Bill Mays – piano
Steve Cardenas – guitar
Dean Johnson – bass
Ron Vincent – drums
Dave Brandom – alto/bari saxes, flute, clarinet
Tim Armacost – tenor sax, alto flute, flute, bass clar.
Matt Garrison – soprano/alto/tenor saxes, flute

Track Listing:

1  Angelica  6:38  Duke Ellington
2  Dear Old Stockholm  7:21  Swedish folk song
3  Ray’s Hat Trick  6:10  Vincent
4  Pick Yourself Up  4:38  Jerome Kern
5  Still Life  7:04  Mays
6  Is That So  5:54  Duke Pearson
7  New Moon  5:22  Cardenas
8  Restitution  7:18  Vincent
9  I Hear You  7:21  Alan Broadbent
10  Mike  6:26  Mays
11  Wee  4:55  Denzil Best

Arrangements by:
(1-4,6,8,9,11) Vincent
(5,10) Mays

Produced by Ron Vincent
Recorded & mixed by Chris Sulit at Trading 8s, Paramus N.J.
Recorded on January 28, 2026
Mastered by Michael MacDonald at AlgoRhythms Mastering, Santa Fe, NM
Cover art by Steve Johnson
Ron photo by Kevin Luker
Band photos by Tim Armacost
Cover design & layout by John Bishop