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Ce début de semaine commencera pour moi par deux artistes qui occupent une place particulière dans mon univers musical. Jennifer Roberts sera la première, et Lisa Rich fera l’objet d’une autre chronique. Si je commence aujourd’hui par Jennifer, c’est parce que son actualité mérite que l’on s’y arrête, avec notamment l’arrivée, au mois d’octobre, de son nouvel album, I’ll Be Around. Un projet qui a immédiatement retenu mon attention par son choix artistique, celui d’une formation réduite à l’essentiel: une voix et un piano. En apparence, rien ne semble plus simple. En réalité, il s’agit probablement de l’une des configurations les plus exigeantes pour une chanteuse, car lorsque tout le décor disparaît, lorsque les arrangements et l’orchestre ne sont plus là pour accompagner ou parfois masquer les imperfections, il ne reste que la voix, le texte, la respiration et la capacité à raconter une histoire.
C’est précisément dans cet exercice que Jennifer Roberts semble particulièrement à son aise. Pour l’accompagner au piano, elle a choisi Tedd Firth, un musicien dont la présence prend toute son importance dans un projet aussi dépouillé. Il existe des pianistes capables de démontrer une technique remarquable et d’autres qui savent véritablement accompagner une voix. Les deux qualités ne sont pas toujours réunies. Tedd Firth possède cette combinaison assez rare d’une maîtrise instrumentale évidente et d’un sens de la nuance qui lui permet de comprendre qu’un accompagnement réussi n’est pas nécessairement celui que l’on remarque le plus. Son rôle consiste aussi à laisser respirer la chanteuse, à lui offrir l’espace nécessaire et à savoir quand le piano doit parler et quand il doit simplement écouter.
C’est avec cette perspective que j’ai lancé l’écoute de I’ll Be Around, alors que les premiers rayons du soleil commençaient à apparaître. Le choix du répertoire est immédiatement intéressant, car Jennifer Roberts s’attaque à des chansons que de nombreux artistes ont déjà interprétées au fil des décennies. Le risque, avec un tel patrimoine, serait de chercher à reproduire une version connue ou, à l’inverse, de vouloir absolument démontrer que l’on peut faire différent. Jennifer ne semble faire ni l’un ni l’autre. Elle ne cherche pas à imiter une autre chanteuse et encore moins à transformer chaque chanson en démonstration vocale. Elle n’en a tout simplement pas besoin. Cette dernière remarque mérite d’être soulignée, car Jennifer Roberts possède une voix qui lui permettrait facilement de tomber dans le piège de la performance. Son parcours lui a donné la possibilité de circuler entre plusieurs univers musicaux, du répertoire classique au jazz, en passant par le théâtre musical et d’autres formes de chanson. Une telle polyvalence peut parfois devenir un piège pour un artiste, car la tentation existe toujours de montrer tout ce que l’on sait faire. Chez Jennifer, l’approche me paraît différente. Sa technique est présente, bien sûr, mais elle reste au service de l’interprétation. Ce qui compte n’est pas jusqu’où elle peut pousser sa voix, mais ce qu’elle peut faire ressentir avec elle.
C’est probablement son expérience de comédienne qui apporte ici une dimension supplémentaire. Jennifer Roberts ne chante jamais comme si les paroles n’étaient qu’un prétexte à une belle ligne mélodique. Elle semble au contraire chercher derrière chaque chanson une situation, un personnage, une émotion, une histoire. Elle interprète véritablement. Cette dimension théâtrale est particulièrement intéressante dans un album où la voix est constamment exposée, puisque chaque nuance devient perceptible. Un mot légèrement retenu, une respiration, une inflexion différente ou un silence peuvent alors modifier complètement la manière dont nous recevons une phrase.
Le répertoire choisi permet précisément cette liberté. Jennifer Roberts traverse des univers associés à des compositeurs et auteurs aussi différents que Burt Bacharach, George Gershwin ou Carole King, mais elle ne donne jamais l’impression de vouloir établir un catalogue historique. Elle chante d’abord des chansons qui lui parlent. Cette idée, qui peut paraître simple, me semble pourtant fondamentale. Une interprète ne peut pas véritablement transmettre une chanson si elle ne trouve pas quelque chose d’elle-même à l’intérieur de celle-ci. Jennifer semble avoir cette capacité à s’approprier une œuvre sans jamais lui retirer son identité. C’est là que son travail devient particulièrement intéressant. Jennifer Roberts ne compose pas nécessairement les chansons qu’elle interprète, mais sa manière de les chanter produit une forme de recomposition. Elle prend une œuvre existante, l’intériorise, la fait passer par son propre imaginaire, puis nous la restitue avec suffisamment de personnalité pour que l’on puisse, après quelques écoutes, avoir presque l’impression qu’elle lui appartient. C’est évidemment une illusion, mais c’est aussi l’un des signes les plus intéressants d’une véritable interprétation. Lorsque l’on finit par oublier les versions précédentes pour entendre la chanson à travers une nouvelle voix, l’interprète a accompli quelque chose de plus important qu’une simple reprise. Jennifer semble également avoir cette capacité assez rare à s’amuser avec la musique tout en la prenant extrêmement au sérieux. Elle tourne autour d’un thème, joue avec les intentions, laisse parfois une phrase prendre une direction inattendue, puis revient avec une précision remarquable à l’essentiel. Cette impression de facilité ne doit surtout pas tromper l’auditeur. Pour donner l’impression que tout se fait naturellement, il faut généralement une connaissance très précise de son instrument et de son matériau. La légèreté n’est pas ici le contraire du travail ; elle en est probablement l’une des conséquences.
C’est ce qui rend l’écoute particulièrement agréable. On ne ressent jamais cette volonté de nous rappeler constamment que nous sommes en présence d’une grande chanteuse. Jennifer Roberts n’a pas besoin de nous le dire, et son interprétation n’a pas besoin de multiplier les effets pour nous convaincre. Elle semble prendre plaisir à chanter ces œuvres, et ce plaisir finit naturellement par devenir celui de l’auditeur. On garde le sourire au fil des morceaux, non pas parce que tout serait systématiquement léger ou joyeux, mais parce qu’il existe derrière cette musique une véritable envie de partager.
Cette relation entre plaisir et exigence est probablement l’un des aspects qui me touchent le plus dans cet album. Il devient de plus en plus rare de voir des artistes capables de faire les choses avec une grande précision tout en donnant l’impression qu’ils s’amusent véritablement. La technique ne disparaît pas, mais elle ne devient jamais le sujet principal. Elle permet simplement à l’artiste d’être libre. Jennifer Roberts semble précisément se trouver dans cet espace où la maîtrise suffisamment poussée permet enfin de retrouver une forme de spontanéité. Le rôle de Tedd Firth est essentiel dans cette sensation. Un duo piano-voix ne peut fonctionner que si les deux musiciens développent une véritable confiance. Le pianiste doit savoir écouter autant qu’accompagner, anticiper sans imposer, soutenir sans recouvrir. La chanteuse, de son côté, doit pouvoir modifier une intention, ralentir une phrase ou changer légèrement une dynamique en sachant que son partenaire sera capable de suivre immédiatement. Dans une formation plus importante, certains de ces détails peuvent se perdre dans l’ensemble. Ici, ils deviennent une partie essentielle de la musique.
C’est probablement pour cette raison que l’on ressent assez rapidement une véritable complicité entre Jennifer Roberts et Tedd Firth. Le piano n’est jamais simplement là pour fournir un accompagnement harmonique, pas plus que la voix ne semble utiliser le piano comme un simple support. Les deux instruments se répondent. Il y a des moments où l’on écoute Jennifer, puis d’autres où l’on se surprend à écouter davantage ce que fait Tedd Firth entre deux phrases. Cette circulation permanente entre les deux musiciens donne au disque une respiration particulière. Il faut également reconnaître que cette forme d’art demande quelque chose à l’auditeur. Elle ne cherche pas nécessairement l’effet immédiat. Elle demande que l’on écoute les détails, que l’on accepte de revenir aux morceaux, que l’on découvre progressivement ce qui se trouve derrière une interprétation. C’est une approche presque opposée à une partie de la production musicale contemporaine, souvent conçue pour capter immédiatement l’attention. Ici, la richesse vient davantage de la durée et de la répétition. Après plusieurs écoutes, une envie assez précise s’est imposée à moi : celle de voir Jennifer Roberts et Tedd Firth sur une petite scène, dans un club où la distance entre les artistes et le public serait réduite au minimum. Un piano, une voix, quelques tables, une salle suffisamment petite pour que l’on puisse presque entendre les respirations entre les phrases. Ce serait probablement le contexte idéal pour comprendre pleinement ce que ce duo peut produire, car il existe toujours une différence entre ce que l’on entend sur un album et ce qui se passe lorsqu’un artiste prend possession d’une scène.
Cette forme de proximité n’est pas anodine. Elle appartient à une tradition de la musique américaine qui a toujours accordé une place importante aux petites salles, aux clubs et aux lieux où l’interprète peut réellement dialoguer avec son public. Dans ce type d’espace, la voix n’a plus besoin de lutter contre la distance. Les nuances prennent une autre importance, les silences deviennent audibles et le moindre changement dans l’interprétation peut modifier l’atmosphère de la salle. Pour un duo comme celui-ci, cette intimité pourrait devenir une véritable force.
C’est aussi pour cette raison que j’espère sincèrement voir Jennifer Roberts et Tedd Firth passer un jour par le Texas. Ce serait pour moi l’occasion rêvée de retrouver ces deux artistes sur scène et de prolonger cette écoute par un véritable reportage. Un disque permet de découvrir un univers, mais la scène permet de comprendre comment cet univers se construit devant nous. Dans le cas de Jennifer Roberts, dont le parcours est également lié au théâtre et à la représentation, cette dimension scénique me paraît particulièrement importante.
Il serait d’ailleurs réducteur de considérer I’ll Be Around comme un simple album de reprises. Une reprise n’a d’intérêt que lorsqu’elle apporte quelque chose à l’œuvre originale. Jennifer Roberts ne cherche pas à effacer les interprétations précédentes, pas plus qu’elle ne prétend réinventer systématiquement les chansons qu’elle chante. Elle les regarde avec son propre parcours, son expérience et sa sensibilité, puis elle nous les rend légèrement différentes. Cette transformation peut être discrète, mais elle suffit à renouveler notre écoute.
C’est peut-être là que réside le véritable intérêt d’un interprète. Le compositeur écrit une chanson, mais celle-ci continue ensuite sa vie à travers ceux qui la chantent. Chaque nouvelle voix ajoute quelque chose à son histoire. Certaines interprétations disparaissent rapidement, d’autres restent associées à une époque ou à une personnalité. Les plus intéressantes sont peut-être celles qui parviennent à nous faire entendre autrement une chanson que nous pensions déjà connaître. Jennifer Roberts possède cette capacité. Elle ne cherche pas à devenir propriétaire du répertoire qu’elle interprète. Elle semble plutôt vouloir en devenir une nouvelle passeuse. Et cette position me paraît particulièrement juste dans une époque où l’on confond parfois nouveauté et création. Il n’est pas nécessaire d’écrire une chanson pour lui donner une nouvelle vie. Il faut parfois simplement savoir l’écouter avant de la chanter, comprendre ce qu’elle contient, ce qu’elle dit encore aujourd’hui et ce que l’on peut y apporter sans la dénaturer.
I’ll Be Around me semble ainsi appartenir à cette catégorie de projets qui prennent appui sur le passé sans jamais y rester enfermés. Jennifer Roberts regarde vers des chansons qui ont traversé plusieurs générations, mais elle les aborde avec son propre langage. Le piano de Tedd Firth lui permet de conserver cette liberté et de donner à chaque morceau un espace suffisamment large pour que l’interprétation puisse respirer.
Plus j’écoute cet album, plus je reviens à cette idée de simplicité. Le mot pourrait sembler étrange pour parler d’un projet qui demande autant de maîtrise, mais c’est justement ce paradoxe qui m’intéresse. La simplicité véritable n’est jamais l’absence de travail. Elle est souvent ce qui apparaît lorsque le travail a été suffisamment important pour ne plus être visible. Une voix, un piano, une chanson et deux artistes qui se font confiance peuvent alors suffire à créer un univers complet. Jennifer Roberts possède cette capacité à faire beaucoup avec peu. Elle peut passer d’une nuance à une autre sans donner l’impression de chercher l’effet. Elle peut utiliser son expérience théâtrale sans transformer chaque chanson en scène de comédie musicale. Elle peut laisser apparaître sa technique vocale sans que celle-ci prenne le dessus sur l’émotion. Et surtout, elle peut donner à des chansons que nous connaissons déjà cette impression précieuse qu’elles viennent d’être découvertes. C’est finalement ce que je retiendrai de cette première écoute, puis des suivantes. I’ll Be Around n’est pas seulement un album que l’on entend ; c’est un album que l’on accompagne. On y revient, on retrouve certaines chansons, on en découvre d’autres, et progressivement le duo formé par Jennifer Roberts et Tedd Firth devient familier. Il y a quelque chose de profondément humain dans cette manière de faire de la musique, quelque chose qui rappelle que la chanson peut encore être une conversation entre trois éléments : celui qui écrit, celui qui interprète et celui qui écoute.
En attendant le mois d’octobre, je continuerai donc à écouter Jennifer Roberts avec cette envie de voir jusqu’où cette association avec Tedd Firth peut aller. Le disque nous donnera une première réponse, mais j’espère surtout que la scène viendra ensuite. Car après avoir entendu cette musique dans l’intimité de l’écoute, il devient difficile de ne pas vouloir découvrir ce qui se passe lorsque ces deux artistes se retrouvent devant un public, avec seulement un piano, une voix et cette complicité qui semble être au cœur du projet.
Pour l’instant, il faut simplement attendre octobre. Et finalement, c’est déjà une excellente nouvelle que de savoir que Jennifer Roberts reviendra avec un album construit sur une idée aussi simple et aussi exigeante. Dans un paysage musical souvent dominé par l’accumulation, I’ll Be Around semble rappeler qu’il n’est parfois besoin que d’une grande voix, d’un excellent pianiste et de quelques chansons capables de traverser le temps pour créer quelque chose qui mérite véritablement d’être écouté.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, September 21st, 2026
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To buy this album (October 2026)
Musicians :
Jennifer Roberts, vocals
Tedd Firth, piano
Track Listing :
Alfie
Nice Work If You Can Get It
So Many People
Love Walked In
I’ll Get By, Count your Bless
That’s How Much I’ve Missed
I’ll Be Around
A Child Is Born
Waltz for Debby
I Like You, Your Nice
You’ve Got A Friend
I Remember You
Danny Boy
Some Other Time
Save The Best For Last
Jennifer Roberts – Executive producer
Tedd Firth – Musical Director, arranger and Pianist
Sean Swinney – Mixing and Mastering – Recording in NYC
Frank Dain – Art Direction and Cover
Kevin Alvey and Mariann Lopinto – Photos
Matt Flora – Hair Stylist
