Charles McPherson en concert au Monk’s Jazz Club le 19/09/2026

Charles McPherson en concert au Monk’s Jazz Club

Charles McPherson
en concert au Monk’s Jazz Club, Austin TX
le 19 septembre 2026

Report & Photos: Thierry De Clemensat, Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for PARIS-MOVE and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

La salle est comble. La lumière tamisée du Monk’s Jazz Club enveloppe les tables et le bar d’une atmosphère à la fois chaleureuse et concentrée. De ma place, presque au bout du comptoir, j’ai une vue suffisamment dégagée sur la scène pour ne rien perdre de ce qui va se passer. Derrière le bar, les barmen s’activent, tandis que les serveuses et les serveurs commencent à circuler entre les tables, déposant les premières commandes. Dans la salle, les conversations se mêlent au bruit des verres et à cette agitation particulière qui précède toujours un concert, lorsque chacun semble encore appartenir au monde extérieur tout en sachant qu’il va bientôt le quitter.

À mes côtés se trouve Elias Haslanger. Cela faisait un certain temps que nous ne nous étions vus et nous échangeons quelques mots, comme cela arrive lorsque deux musiciens ou deux amoureux de la musique se retrouvent dans un club. Nous parlons tranquillement lorsque mon regard est attiré par une silhouette frêle qui se faufile entre le bar et une rangée de spectateurs. Le visage est marqué par les années, mais le regard demeure étonnamment vif et doux. Nous nous saluons rapidement, d’un sourire discret, presque complice. Il poursuit son chemin vers la scène et, pendant quelques secondes, je reste à le regarder. À cet instant, une quantité incroyable de souvenirs me revient, avec cette sensation étrange que le temps, malgré tout ce qu’il a pu emporter, vient soudain de se refermer sur lui-même.

Pour moi, le concert de Charles McPherson avait en réalité commencé à Paris, en 1979. J’habitais alors dans la capitale et un ami m’avait accompagné chez un disquaire. Il me tendit un album dont le titre allait rester longtemps associé à une partie de mon histoire personnelle avec le jazz: Free Bop! Je connaissais déjà les grandes figures du bebop, mais je découvrais alors un musicien dont le nom allait progressivement prendre une place particulière dans mon univers musical. Cet album ne m’a pratiquement jamais quitté. Jusqu’au jour où, lors d’un déménagement, un carton entier de disques disparut. On pourrait considérer cela comme un détail sans importance, une mésaventure parmi tant d’autres, mais certains objets finissent par devenir les dépositaires d’une époque. Perdre un disque que l’on a beaucoup écouté, c’est parfois perdre une petite partie d’une mémoire.

Lorsque l’on découvre le jazz en Europe, à travers les disques, les photographies et les récits, les grands musiciens américains acquièrent une dimension particulière. Ils deviennent des figures presque lointaines, parfois inaccessibles, dont la musique accompagne une partie de votre vie sans que vous imaginiez réellement pouvoir les rencontrer un jour. Charles McPherson appartient pour moi à cette génération de musiciens qui ont dépassé depuis longtemps le simple statut d’artiste pour devenir les témoins vivants d’une histoire musicale. Il est de ceux dont le nom évoque immédiatement une tradition et une époque, au même titre, pour moi, que Charlie Parker, Sonny Rollins ou Miles Davis.

Et pourtant, lorsqu’il arrive sur scène, rien dans son attitude ne semble chercher à rappeler cette histoire. Il ajuste son col, se prépare, regarde ses partenaires. Je perçois chez lui une sorte d’effervescence contenue. Il y a quelque chose d’extrêmement simple dans cette scène, mais aussi quelque chose de profondément émouvant : après plus de six décennies consacrées à la musique, Charles McPherson est toujours là, avec cette même nécessité de monter sur scène et de jouer.

Son parcours pourrait pourtant remplir à lui seul plusieurs livres. Né en 1939 dans le Missouri et élevé à Detroit, McPherson appartient à une génération pour laquelle le jazz n’était pas encore une musique patrimoniale. Il était une langue vivante, en pleine transformation, que l’on apprenait au contact des musiciens, dans les clubs, les répétitions et les jam sessions. Detroit allait jouer un rôle déterminant dans sa formation. C’est dans cette ville qu’il fut notamment influencé par Barry Harris, l’un des grands maîtres du bebop, et qu’il développa cette connaissance intime de la tradition qui allait devenir l’un des fondements de son langage.

À la fin des années 1950, McPherson part pour New York. Son parcours croise alors celui de Charles Mingus, l’une des personnalités les plus puissantes et les plus singulières du jazz américain. Yusef Lateef, qui connaissait le jeune saxophoniste ainsi que le trompettiste Lonnie Hillyer, contribua à cette rencontre. Mingus cherchait alors de nouveaux musiciens et, après les avoir entendus jouer, les engagea. McPherson allait travailler pendant plusieurs années avec le contrebassiste et compositeur, participant ainsi à l’une des périodes les plus créatives de son orchestre.

Mais raconter Charles McPherson uniquement à travers Charles Mingus serait passer à côté de l’essentiel. Son parcours est celui d’un musicien qui n’a jamais cessé de construire sa propre voix. Dès les années 1960, il enregistre sous son nom et développe une esthétique profondément enracinée dans le bebop et le hard bop, tout en conservant une liberté qui lui permet d’explorer d’autres territoires. Au fil des décennies, il multiplie les enregistrements, les collaborations et les tournées, sans jamais donner le sentiment de vouloir s’éloigner de ce qui constitue le cœur de son langage. Free Bop!, qui m’avait accompagné à Paris à la fin des années 1970, reste pour moi l’un des symboles de cette continuité, mais son parcours discographique s’est depuis considérablement enrichi, jusqu’à ses travaux les plus récents.

Cependant, aucune biographie et aucune discographie ne peuvent véritablement préparer à ce qui se produit lorsque Charles McPherson commence à jouer. Il y a des musiciens dont on connaît la réputation et dont on découvre la réalité sur scène. Avec McPherson, la distance entre la légende et l’homme disparaît immédiatement. Les premières notes suffisent à rappeler que nous sommes devant quelqu’un pour qui la musique n’est pas un souvenir, mais une activité présente, physique, presque instinctive.

Le public se tait progressivement. L’écoute devient presque palpable. Dès les premières phrases, on retrouve cette précision qui caractérise les grands instrumentistes, mais ce qui frappe surtout est l’absence de démonstration. McPherson n’aligne pas les notes pour montrer qu’il sait les jouer. Il semble les chercher, les peser, les laisser apparaître au moment exact où elles doivent apparaître. Chaque phrase possède une direction, chaque silence semble avoir sa fonction. La virtuosité est évidente, mais elle n’est jamais exhibée. Elle est au service de la musique.

C’est probablement ce qui rend son jeu aussi fascinant. Il ne joue pas seulement sa musique, il semble vivre à l’intérieur d’elle. Le bebop devient alors autre chose qu’un vocabulaire hérité. Il redevient une conversation, une manière de penser et de réagir à ce qui se produit dans l’instant. Il y a dans certaines de ses interventions des phrases qui semblent surgir de nulle part, des détours inattendus, des accélérations qui obligent les autres musiciens à répondre. Et pourtant, rien ne paraît forcé. Tout semble naturel, parce que cette liberté repose sur des décennies de travail et d’écoute.

Pour l’accompagner ce soir-là, McPherson ne joue pas avec ses musiciens habituels, mais avec trois instrumentistes d’Austin qui connaissent parfaitement le Monk’s Jazz Club et qui se produisent régulièrement dans cette salle, avec leurs propres formations ou aux côtés de musiciens de passage. Ce qui aurait pu être une simple nécessité logistique devient finalement l’une des belles surprises de la soirée. La rencontre entre le saxophoniste et cette section rythmique locale produit une tension créative qui donne au concert une personnalité particulière.

À la batterie, Daniel Dufour se révèle particulièrement attentif. Je l’avais jusqu’ici souvent perçu comme un musicien plutôt sage, précis et appliqué. Ce soir, son jeu semble progressivement se libérer au contact de McPherson. Il pousse davantage, relance, provoque, prend parfois une direction inattendue et oblige le saxophoniste à répondre. Il ne cherche jamais à s’imposer. Son rôle consiste plutôt à maintenir cette conversation en mouvement, à créer les conditions permettant aux autres de prendre des risques.

Au piano, Ross Margitza apporte une qualité comparable. Je l’avais toujours trouvé fin et subtil, avec un sens évident de l’accompagnement, sans nécessairement le voir prendre de grands risques. Ici, quelque chose change. Il écoute McPherson avec une attention presque permanente et ses interventions deviennent progressivement de véritables propositions. Il ne se contente pas de soutenir le saxophone, il lui répond, lui ouvre des portes, suggère d’autres directions. Une complicité se construit sous nos yeux, sans qu’elle ait besoin d’être affichée.

Je découvre également Ryan Hagler à la contrebasse. Sa présence contribue à donner à l’ensemble cette assise rythmique indispensable au jazz, mais avec suffisamment de souplesse pour que la musique puisse respirer. Son groove semble particulièrement plaire à McPherson. À plusieurs reprises, je vois le visage du saxophoniste s’éclairer lorsqu’une interaction fonctionne particulièrement bien. Il y a alors quelque chose de presque enfantin dans son plaisir à écouter les musiciens qui l’accompagnent.

C’est peut-être cela qui me touche le plus au cours de cette soirée. Après avoir joué avec certains des musiciens les plus importants de l’histoire du jazz, après avoir accumulé une expérience que peu d’instrumentistes peuvent revendiquer, Charles McPherson continue d’écouter avec la curiosité de quelqu’un qui découvre encore la musique. Il ne semble jamais considérer ses partenaires comme de simples accompagnateurs. Il leur donne de l’espace et accepte leurs propositions. Il leur répond. Il leur fait confiance.

À mes côtés, Elias Haslanger et moi échangeons parfois un sourire. Nous n’avons pas vraiment besoin de parler. Un regard suffit lorsqu’une phrase particulièrement inattendue surgit de l’alto, lorsqu’un dialogue entre la batterie et le saxophone prend une direction imprévisible ou lorsqu’une idée lancée par le piano revient transformée quelques mesures plus tard. Nous savons tous les deux ce que nous sommes en train d’entendre et, dans ces moments-là, le commentaire devient presque inutile.

On parle souvent du jazz comme de la musique de l’improvisation. La formule est exacte, mais elle ne dit pas tout. L’improvisation n’est pas simplement la capacité à inventer des notes dans l’instant. Elle suppose une mémoire immense, une connaissance profonde de l’harmonie et du rythme, une compréhension instinctive de la tradition et, surtout, une capacité à écouter les autres. Elle exige de savoir où l’on se trouve tout en acceptant de ne pas savoir exactement où l’on va arriver. Chez McPherson, cette liberté est précisément rendue possible par l’immensité de son expérience.

Il y a là une leçon qui dépasse largement le jazz. Une tradition n’est vivante que lorsqu’elle continue de permettre l’invention. À force de vouloir préserver une musique, on peut finir par la transformer en objet patrimonial, enfermé dans une époque et condamné à être répété. McPherson montre exactement le contraire. Le bebop qu’il joue aujourd’hui n’est pas celui des années 1940, même s’il en porte la mémoire. Il est celui d’un musicien qui a traversé les décennies et qui continue de faire vivre ce langage dans le présent.

C’est pourquoi il serait erroné de parler de nostalgie. Charles McPherson ne reconstitue pas le passé. Il le prolonge. Il appartient à cette génération de musiciens qui ont reçu directement l’héritage de ceux qui avaient transformé le jazz et qui, à leur tour, l’ont transmis à d’autres. Lorsqu’il joue aujourd’hui, dans une petite salle d’Austin, cette chaîne de transmission est toujours perceptible. Elle passe par le son, par les phrases, par les silences, mais aussi par cette manière de considérer la scène comme un lieu de dialogue plutôt que comme une vitrine personnelle.

La proximité du Monk’s Jazz Club rend cette impression encore plus forte. Le public n’est pas séparé du musicien par une grande scène ou une distance cérémonielle. Tout est proche. On voit les gestes, les regards, les réactions. On voit McPherson écouter ses partenaires et sourire lorsqu’une idée lui plaît. On voit les musiciens se répondre. Le concert cesse alors d’être une représentation au sens classique du terme. Il devient une conversation publique dont nous avons la chance d’être les témoins.

Cette proximité permet aussi de mesurer quelque chose que les enregistrements ne peuvent pas transmettre complètement. Un disque conserve le son, mais il ne conserve pas toujours le risque. Il ne montre pas le moment où un musicien décide de prendre une direction plutôt qu’une autre. Il ne montre pas le regard échangé entre deux partenaires avant une relance. Il ne montre pas le sourire qui accompagne une idée inattendue. Sur scène, tout cela fait partie de la musique.

Je repense alors à Paris, à 1979, à cet ami qui me tendait Free Bop! chez le disquaire. Je repense au disque qui m’a accompagné pendant des années et au carton qui a disparu lors d’un déménagement. À l’époque, je n’aurais évidemment jamais imaginé que je pourrais un jour me retrouver assis dans un club d’Austin, à quelques mètres de Charles McPherson, en train de regarder cet homme dont la musique m’avait accompagné depuis si longtemps ajuster son col avant de monter sur scène.

C’est l’un des étranges privilèges de la musique. Elle conserve parfois ce que nous croyons avoir perdu. Un disque peut disparaître, une collection peut se disperser, une époque peut sembler révolue, mais une musique entendue au bon moment demeure quelque part en nous. Et lorsqu’un jour le musicien qui l’a créée se trouve devant nous, plusieurs décennies plus tard, quelque chose se remet en mouvement.

Ce soir-là, Charles McPherson ne m’a pas simplement permis de retrouver le souvenir d’un disque perdu. Il m’a rappelé pourquoi certains musiciens deviennent importants dans une vie. Ils ne sont pas seulement associés à des albums ou à des périodes de l’histoire musicale. Ils accompagnent notre propre histoire. Ils deviennent les témoins silencieux de nos découvertes, de nos voyages, de nos changements et parfois même de nos pertes.

Mais au-delà de cette dimension personnelle, le concert rappelle aussi ce que représente la présence d’un musicien de cette génération. Charles McPherson est un témoin vivant d’une histoire du jazz qui relie Detroit à New York, les clubs aux grands orchestres, Charlie Parker à Charles Mingus, et les générations qui ont suivi à celles qui sont encore à venir. Pourtant, cette histoire ne pèse jamais sur sa musique. Elle lui donne au contraire la liberté de continuer à chercher.

C’est peut-être cela, finalement, qui explique le sentiment particulier que laisse un tel concert. Lorsque l’on se trouve devant un musicien possédant une telle expérience et un tel savoir-faire, on pourrait s’attendre à recevoir une leçon. On reçoit quelque chose de plus précieux : l’exemple d’un homme qui, après toutes ces années, continue à écouter, à prendre plaisir, à répondre et à se laisser surprendre par la musique.

Qu’on soit musicien, écrivain, journaliste ou poète, certains artistes nous obligent à reconsidérer notre propre rapport à ce que nous faisons. Ils nous rappellent que la maîtrise ne signifie pas nécessairement la certitude, que l’expérience n’est pas un enfermement et que la véritable connaissance peut conduire à davantage de liberté plutôt qu’à davantage de contrôle.

Charles McPherson appartient à cette catégorie rare. Sa carrière, ses collaborations, ses enregistrements et sa place dans l’histoire du jazz sont considérables, mais ce n’est pas cela qui me restera principalement de cette soirée. Ce que je garderai, c’est son visage lorsque ses partenaires lui proposaient quelque chose d’inattendu, son attention lorsqu’il les écoutait, cette manière de se pencher légèrement vers la musique, et surtout cette sensation que, malgré les décennies, il était toujours entièrement présent.

La salle s’est finalement vidée. Les conversations ont repris, les verres ont recommencé à circuler, et le Monk’s a retrouvé progressivement son agitation habituelle. Pourtant, quelque chose demeurait dans l’air, comme il arrive parfois après les concerts qui comptent. Je repensais à ce disque acheté à Paris en 1979, à toutes ces années qui séparent ce moment de celui que je venais de vivre, et à l’étrange manière dont la musique avait réussi à relier ces deux époques.

Charles McPherson a continué sa route, comme il le fait depuis plus de soixante ans, avec son alto, son histoire et cette curiosité intacte qui semble être devenue l’une de ses plus grandes forces. Pour ma part, je suis resté avec le sentiment d’avoir été particulièrement chanceux. Non pas seulement parce que j’avais enfin pu voir sur scène un musicien que j’admire depuis si longtemps, mais parce que j’avais pu constater quelque chose que les disques, même les plus grands, ne peuvent jamais complètement transmettre : la musique véritable ne vieillit pas lorsqu’elle continue d’être vécue.

Ce soir-là, Charles McPherson n’a donc pas simplement joué du jazz. Il a fait ce que font les grands artistes lorsqu’ils sont encore pleinement engagés dans leur art : il a transformé son histoire en présent et, pendant un peu plus d’une heure, il nous a invités à y entrer.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, September 21st, 2026

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