| Jazz |
C’est probablement un des derniers albums du mois de septembre sur lequel j’écris, il nous vient d’Italie de chez nos amis de A.MA records. Il s’agit du premier album du vibraphoniste sarde, Jordan Corda. Vous l’avez déjà entendu sur l’album «Circles» de Luca Mannutza, sorti en novembre2025. En fait, le groupe est le même que sur l’album de Luca Mannutza, mais cette fois le vibraphoniste a composé et arrangé tous les titres, résolument contemporain et assez diffèrent des albums produits par notre ami Antonio Martino, car cette fois cet album demande un effort pour être apprécié, mais une fois installe, on s’aperçoit que c’est un univers personnel et profond, qui s’impose à nous, premier titre «You, Me and the Mirror» qui sonne en effet comme une introspection musicale, dans laquelle le compositeur Jordan Coda, ne peut cacher ses inspirations tout droit venues de la musique classique et de la musique avant gardiste. Awakenings étant le premier album conceptuel du vibraphoniste sarde Jordan Corda, publié par le label A.MA Records: un flux sonore continu de 12 titres explorant le thème de l’éveil psychologique à travers le langage du jazz contemporain. L’œuvre retrace un parcours personnel de croissance et de prise de conscience, de l’enfance en Sardaigne jusqu’au départ pour l’Italie continentale (raconté dans le morceau “The Continent”), pour aboutir à la réalisation de l’album lui-même.
Il y a, dans ce disque, quelque chose qui dépasse immédiatement la seule question du jazz. Les compositions semblent prendre leur véritable sens dans un espace plus vaste où la géographie devient une matière musicale et où le parcours personnel du compositeur rencontre une histoire beaucoup plus ancienne que la sienne. Jordan Corda a grandi en Sardaigne avant de poursuivre son parcours musical sur le continent italien. Ce déplacement, qui pourrait n’être qu’un élément biographique, devient ici une donnée essentielle de son écriture. Quitter une île, changer de paysage, vivre dans un environnement urbain différent, tout cela ne signifie pas nécessairement abandonner ce qui nous a construit. Les territoires restent en nous, parfois de manière plus forte encore lorsqu’on s’en éloigne.
Awakenings semble précisément naître de cette distance. L’album fait coexister plusieurs mondes sans chercher à les hiérarchiser. Les bruits urbains contemporains, parfois traversés d’une atmosphère presque dystopique, rencontrent des éléments qui renvoient à une mémoire beaucoup plus ancienne. Les sons de la ville actuelle côtoient ainsi une histoire sarde qui remonte à plusieurs millénaires. Cette confrontation donne aux compositions une profondeur particulière, parce qu’elle fait entendre non seulement ce que nous sommes devenus, mais aussi ce qui demeure sous la surface du présent.
La musique de Jordan Corda n’essaie pourtant jamais de transformer la Sardaigne en carte postale. La douceur de sa lumière, la mer, les roches, les villages, les paysages presque minéraux de l’île peuvent être ressentis dans certains passages, mais ils ne sont jamais utilisés comme de simples signes décoratifs. Il s’agit plutôt d’une présence diffuse, d’une atmosphère qui semble avoir pénétré la manière même dont le musicien regarde et écoute le monde. La Sardaigne n’est pas ici un thème : elle est une mémoire.
C’est peut-être ce qui rend le disque particulièrement intéressant. Lorsqu’un artiste vient d’un territoire aussi marqué par l’histoire, son œuvre peut difficilement être totalement séparée de cette histoire. La Sardaigne porte les traces de civilisations anciennes, de passages successifs, de dominations et d’échanges méditerranéens. Elle possède également une langue et des traditions qui ont contribué à maintenir une identité particulière au sein de l’ensemble italien. Cette histoire n’a pas besoin d’être citée directement pour être présente dans une œuvre. Elle peut apparaître dans une manière de concevoir le temps, dans le rapport au silence, dans la répétition, dans les contrastes entre tension et apaisement.
Le titre The Old Story prend alors une résonance particulière. Il semble renvoyer à cette histoire ancienne dont l’île conserve encore les traces visibles. Les constructions nuragiques, disséminées à travers la Sardaigne, constituent l’un des témoignages les plus impressionnants de cette profondeur historique. Certaines de ces architectures de pierre, qui remontent à l’âge du bronze, donnent encore aujourd’hui l’impression d’appartenir à un autre temps. Le complexe de Su Nuraxi, à Barumini, en est probablement l’un des exemples les plus connus. Ses pierres sont là, immobiles, mais elles racontent une histoire dont nous ne possédons qu’une partie. Elles rappellent surtout que les paysages que nous considérons aujourd’hui comme naturels sont souvent des paysages chargés de mémoire.
Lorsqu’un artiste grandit dans un tel environnement, il est difficile de croire que cette mémoire n’a aucune influence sur sa manière de créer. Il ne s’agit pas forcément d’une influence consciente. Elle peut être plus profonde, plus instinctive. Un lieu façonne une sensibilité avant même que l’on sache mettre des mots dessus. La lumière, les distances, le vent, la pierre, la mer, les silences d’un paysage participent à la construction d’un imaginaire. Chez Jordan Corda, cette mémoire semble ensuite se confronter à une autre réalité, celle du continent et de la ville contemporaine.
C’est dans cette tension que l’album trouve une grande partie de sa richesse. Il ne s’agit pas de choisir entre la tradition et la modernité, entre l’île et le continent, entre le passé et le présent. Le musicien semble plutôt chercher ce qui se produit lorsque ces différents mondes se rencontrent. La musique devient alors un territoire intermédiaire. Elle permet de conserver certaines traces tout en les transformant. Le passé n’est pas reproduit ; il est réinterprété.
Cette démarche donne également à Awakenings une dimension psychologique. Le titre lui-même évoque un réveil, une prise de conscience, peut-être même une transformation intérieure. Mais ce réveil ne concerne pas seulement l’individu. Il peut aussi être celui de la mémoire. Ce qui avait été laissé derrière soi revient sous une autre forme. Les souvenirs, les paysages et les expériences anciennes réapparaissent dans une langue nouvelle, celle de la composition et de l’improvisation.
L’un des intérêts du disque est précisément de ne jamais séparer complètement l’intime du collectif. Jordan Corda raconte quelque chose de son propre parcours, mais ce parcours devient rapidement celui de nombreux individus qui ont quitté leur lieu d’origine pour vivre ailleurs. Dans une Europe où les déplacements sont devenus une réalité quotidienne, cette question prend une dimension particulière. Que reste-t-il d’un territoire lorsque l’on n’y vit plus? Que transporte-t-on avec soi? Une langue, des images, des habitudes, des sons, une manière de percevoir le temps? Ou simplement une sensation difficile à nommer?
Awakenings semble répondre à ces questions sans chercher à les résoudre. C’est peut-être pour cela que l’album ne donne jamais l’impression d’être enfermé dans une identité régionale. La Sardaigne est partout, mais elle n’est jamais utilisée pour limiter la musique. Au contraire, elle devient le point de départ d’un voyage beaucoup plus vaste. À partir d’une île méditerranéenne, Jordan Corda parle finalement de déplacement, de mémoire et de transformation.
La qualité de l’écriture musicale tient également beaucoup aux musiciens réunis autour de lui. Comme chez les grands compositeurs, Jordan Corda laisse une véritable liberté d’expression à ceux qui l’accompagnent. Le vibraphone n’est pas placé au centre d’un dispositif où les autres instruments auraient pour seule fonction de l’accompagner. Le groupe fonctionne davantage comme un organisme collectif dans lequel chaque musicien contribue à faire évoluer les compositions.
Le pianiste Luca Mannutza joue notamment un rôle considérable dans cet équilibre. Son jeu donne au vibraphone une profondeur harmonique qui permet à l’instrument de conserver toute sa luminosité sans jamais devenir superficiel. Le dialogue entre les deux instruments est particulièrement important. Le vibraphone apporte ses résonances, ses vibrations presque physiques, tandis que le piano construit autour de lui un espace harmonique qui peut être aussi bien ouvert que tendu. Ce dialogue donne aux compositions une dimension supplémentaire et permet à Jordan Corda de développer pleinement son langage.
La section rythmique participe elle aussi à cette construction. La contrebasse de Daniele Sorrentino et la batterie de Sasha Mashin ne se contentent pas de maintenir une pulsation. Elles interviennent dans la dramaturgie même des morceaux, avec une liberté qui donne à l’ensemble une respiration permanente. Le saxophone de Paolo Recchia vient encore élargir cet espace en apportant une voix différente, capable de prolonger ou de contrarier les lignes mélodiques du vibraphone.
Cette interaction est essentielle parce qu’elle empêche Awakenings de devenir un album simplement conceptuel. Toutes les idées qui semblent se trouver derrière les compositions ne prennent véritablement leur sens qu’au moment où elles sont jouées. C’est là que l’on retrouve ce qui fait la force du jazz : la possibilité de partir d’une architecture précise pour laisser ensuite les musiciens la déplacer, la transformer, parfois même lui faire prendre une direction inattendue.
La présence du groupe vocal sarde Canto a Tenore Santu Larettu di Silanus introduit une autre dimension. Elle permet à la tradition vocale de l’île de rencontrer une écriture instrumentale contemporaine sans que cette rencontre paraisse artificielle. La voix collective porte avec elle une mémoire qui n’a pas besoin d’être expliquée. Elle suffit à rappeler qu’une culture ne disparaît pas simplement parce qu’elle appartient à un autre temps. Elle peut continuer à vivre, à évoluer et à dialoguer avec des formes nouvelles.
C’est finalement toute la question de l’identité qui traverse Awakenings. Mais il ne s’agit pas d’une identité figée, enfermée dans des origines qu’il faudrait préserver à l’identique. L’identité dont parle Jordan Corda semble au contraire être faite de mouvements. Elle se construit dans le rapport entre ce que l’on reçoit et ce que l’on transforme. La Sardaigne est présente parce que le musicien vient de cette terre, mais elle est également transformée par tout ce qu’il a vécu ailleurs.
Cette manière de faire circuler les cultures correspond d’ailleurs à une réalité profondément européenne. L’Europe n’a jamais été un espace homogène. Elle s’est constituée par des déplacements, des conflits, des échanges, des conquêtes, des mélanges et des résistances. Les frontières politiques ont changé, parfois brutalement, tandis que les cultures continuaient à circuler. Chaque territoire conserve ainsi plusieurs histoires superposées. La musique de Jordan Corda s’inscrit dans cette réalité sans avoir besoin de la proclamer.
Le jazz européen trouve justement une partie de sa richesse dans cette capacité à regarder autrement la question de l’héritage. Il ne s’agit plus simplement de reproduire des formes venues d’ailleurs, mais de comprendre comment le jazz peut entrer en dialogue avec les histoires particulières des territoires où il est joué. Dans ce contexte, la Sardaigne offre une matière exceptionnelle. Son histoire, ses traditions vocales, sa langue, ses paysages et son insularité constituent autant de points de départ possibles pour une musique qui reste pourtant résolument contemporaine.
Awakenings ne cherche pas à fabriquer un folklore moderne. Il fait quelque chose de plus subtil. Il prend une mémoire locale et la place dans un espace musical ouvert. Le disque devient alors un lieu de rencontre entre plusieurs temporalités: celle des civilisations anciennes, celle de l’enfance, celle du déplacement vers le continent, celle de la ville actuelle et celle, plus incertaine, de l’avenir. Les compositions semblent avancer à travers ces différentes couches sans jamais les réduire à une seule histoire.
Il y a aussi dans cette musique une certaine manière de regarder les paysages. La Sardaigne possède cette capacité particulière à donner au visiteur l’impression d’être ailleurs, parfois même hors du temps. La mer, les roches, les villages et la lumière peuvent créer cette sensation de dépaysement que recherchent souvent les photographes, les écrivains ou les musiciens. Mais pour celui qui y est né, le paysage n’est jamais seulement exotique. Il est lié à l’enfance, aux souvenirs, aux absences et à tout ce qui constitue une mémoire intime. C’est cette différence entre le paysage que l’on découvre et celui que l’on porte en soi que la musique semble parfois révéler.
Jordan Corda transforme donc une expérience personnelle en une œuvre qui peut toucher bien au-delà de son territoire d’origine. C’est sans doute là que se trouve l’une des qualités essentielles d’Awakenings. Le disque ne demande pas à l’auditeur de connaître la Sardaigne pour être compris. Il lui propose simplement de se laisser conduire dans un espace où les sons peuvent réveiller des images, des souvenirs et des sensations qui lui appartiennent.
La réussite de l’album tient ainsi autant à ses compositions qu’à la manière dont elles laissent respirer les musiciens. Rien n’y semble complètement figé. Les thèmes peuvent être développés, interrompus, prolongés ou déplacés. Le vibraphone de Jordan Corda devient une sorte de fil conducteur autour duquel les autres instruments construisent leurs propres trajectoires. Cette liberté collective donne à l’ensemble une vitalité qui dépasse largement l’idée d’un disque construit autour d’un concept.
Awakenings apparaît finalement comme une œuvre sur le déplacement, mais aussi sur ce qui résiste au déplacement. On peut changer de ville, de pays, d’environnement social et musical, sans effacer les premières géographies qui nous ont construits. Elles continuent à revenir sous d’autres formes. Chez Jordan Corda, elles deviennent des rythmes, des harmonies, des timbres et des silences. La mémoire cesse alors d’être quelque chose que l’on conserve derrière soi: elle devient une matière vivante.
Il faut aussi saluer, dans cette perspective, le travail éditorial qui accompagne un tel projet. Des labels indépendants comme A.MA Records jouent un rôle important dans cette circulation des écritures musicales européennes. Ils permettent à des artistes dont les univers ne correspondent pas nécessairement aux catégories commerciales les plus immédiates de trouver un espace d’expression. Cette indépendance est particulièrement précieuse pour une musique comme celle de Jordan Corda, qui demande du temps et une véritable écoute.
Ce nouvel album est donc particulièrement bienvenu pour ceux qui aiment être surpris, mais aussi pour ceux qui cherchent dans la musique autre chose qu’une succession de morceaux agréables. Awakenings demande à être écouté comme un parcours. On y entre par le jazz, mais on peut en sortir avec des images de la Sardaigne, avec l’impression d’avoir traversé une ville contemporaine, une mémoire familiale ou un paysage beaucoup plus ancien. C’est cette capacité à ouvrir plusieurs portes à partir d’une même composition qui donne au disque sa véritable profondeur.
Jordan Corda part d’une île, mais il ne s’y enferme jamais. Il part de son histoire, mais il ne la transforme pas en monument. Il part de ses souvenirs, mais il laisse ses musiciens les déplacer et les réinventer. C’est peut-être cette liberté qui rend Awakenings si intéressant. La Sardaigne y demeure présente comme une origine, non comme une limite. Ses pierres, ses voix, sa lumière, sa mer et sa langue semblent accompagner le musicien jusque dans les espaces les plus contemporains de son écriture.
Il reste alors cette impression d’un paysage qui continue de voyager après que l’on a quitté son rivage. Les anciennes pierres nuragiques, les voix sardes, les bruits de la ville, le vibraphone, le piano et la section rythmique appartiennent à des temps différents, mais l’album les réunit dans un même mouvement. Le passé ne demande pas ici à être restauré. Il demande simplement à être entendu autrement. Et c’est peut-être dans cette transformation que Jordan Corda trouve la matière la plus personnelle de sa musique : une manière de faire dialoguer ce qui demeure avec ce qui change, une île avec un continent, une mémoire avec le présent, et une histoire ancienne avec les sons d’un monde qui ne cesse de se réveiller.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, September 19th, 2026
Follow PARIS-MOVE on X
::::::::::::::::::::::::
Musicians :
Jordan Corda Vibraphone
Luca Mannutza Piano
Paolo Recchia Alto Saxophone
Daniele Sorrentino Double Bass
Sasha Mashin Drums
Featuring:
Canto A Tenore Santu Larettu Di Silanus Vocals
Tracklist:
You, Me And The Mirror
It Will Forget Us
The Continent
Lunar Connections
We
The Old Story
Forget
All Began With A Rope
Allumiere
Re-Fall
Ourselves
Awakenings
All Music by Jordan Corda ©&℗ A.MA Edizioni – 2026
Recorded at La Strada Studio – Rome, October 2025
Producer Sasha Mashin & SMASHINPRODUCTION
Executive Producer Antonio Martino
