| Jazz |
David Bode est un musicien originaire de La Nouvelle-Orléans, et dès les premières secondes de ce concert, la ville est là. L’introduction, en anglais, laisse entendre la voix du présentateur avec son accent acadien, avant que «Happy People», de Kenny Garrett, ne donne le véritable coup d’envoi. Le big band entre immédiatement dans la musique avec une énergie communicative, de quoi électriser la foule et installer cette ambiance festive qui accompagne les grands rendez-vous musicaux de La Nouvelle-Orléans. Après un premier album studio, David Bode choisit ici le live, enregistré lors du New Orleans Jazz & Heritage Festival 2026, avec une formation impressionnante de vingt-deux musiciens. Le pari est ambitieux, et il l’est d’autant plus pour un musicien qui commence seulement à s’affirmer comme leader.
À peine un an après ses débuts en studio, Bode mesure parfaitement la portée de cette prestation. Pendant de nombreuses années, il avait participé à ce festival comme sideman ou membre de différents groupes. Voir enfin son propre nom apparaître sur la programmation et sur l’affiche de la scène constitue donc une étape importante. Mais ce qui ressort de son témoignage, c’est surtout sa reconnaissance envers les musiciens qui l’ont accompagné. Cette dimension collective est essentielle pour comprendre le disque. Le David Bode Big Band n’est pas simplement un orchestre destiné à donner davantage de puissance aux compositions du saxophoniste. Il devient un véritable instrument à part entière, avec ses couleurs, ses personnalités et cette capacité à transformer une écriture en expérience collective.
Pour un musicien aussi éclectique que David Bode, le choix d’un big band représente pourtant un véritable risque. Son parcours lui permet aussi bien d’aborder la musique classique que le jazz, le rock, la pop ou le funk. Mais réunir vingt-deux musiciens signifie nécessairement repenser les morceaux, redistribuer les lignes, travailler les masses sonores et trouver les bons équilibres. Il ne suffit pas d’ajouter des cuivres à une composition pour en faire un morceau de big band. Il faut lui donner une nouvelle architecture tout en conservant ce qui faisait son identité. C’est précisément dans ce travail d’arrangement que le projet trouve une grande partie de sa réussite.
Le choix du répertoire est à lui seul une véritable déclaration d’intention. Bode revisite Kenny Garrett avec «Happy People», James Black avec «Monkey Puzzle», Billy Strayhorn avec «Lush Life» et John Coltrane avec «Syeeda’s Song Flute». Mais il s’aventure également vers Jeff Buckley avec «Lover, You Should’ve Come Over», Radiohead avec «Airbag», puis les Beatles avec «Don’t Let Me Down» et «Dear Prudence». Il ajoute enfin ses propres compositions, notamment «Cold Train Funk», morceau qu’il décrit comme inspiré à la fois par John Coltrane, The Meters et Jean-Sébastien Bach. Une association qui pourrait sembler improbable, mais qui résume assez bien la démarche du musicien.
Car Bode ne cherche pas à enfermer ces morceaux dans des catégories. Il ne s’agit pas simplement de faire du jazz avec des chansons de rock ou de pop. Il s’agit plutôt de considérer toutes ces musiques comme des matériaux susceptibles d’entrer dans un même langage. Cette liberté est particulièrement intéressante chez un musicien né à La Nouvelle-Orléans. Dans cette ville, les traditions ne se sont jamais développées en vase clos. Le jazz, le blues, le funk, le gospel, les fanfares, le rhythm and blues et les musiques populaires ont constamment circulé les uns vers les autres. Bode s’inscrit dans cette histoire sans chercher à reproduire une quelconque recette locale.
«Happy People» constitue une ouverture particulièrement efficace. La composition de Kenny Garrett possède déjà une forte énergie rythmique, mais l’écriture pour big band lui donne une autre ampleur. Les sections se répondent, les solistes émergent du collectif et l’ensemble conserve suffisamment de mouvement pour éviter l’effet de masse. C’est l’un des pièges du big band : une formation importante peut facilement devenir démonstrative, voire pesante, si la puissance prend le dessus sur l’écriture. Bode semble au contraire avoir compris que la force d’un grand orchestre réside dans ses contrastes. Il faut savoir remplir l’espace, mais également savoir le laisser respirer.
«Monkey Puzzle», de James Black, permet au groupe de poursuivre cette exploration. Les différentes sections de l’orchestre peuvent ici développer un véritable dialogue, tandis que les solistes viennent ponctuer l’ensemble. L’arrangement ne cherche pas constamment l’effet spectaculaire. Il joue plutôt sur les changements de densité, les réponses entre les pupitres et les passages où le collectif laisse davantage de place aux individualités. C’est ce qui empêche le big band de devenir une simple machine orchestrale.
Avec «Lush Life», de Billy Strayhorn, le climat change complètement. La présence de la chanteuse Jenna Winston apporte une autre dimension au concert. Le morceau exige davantage de retenue et une attention particulière à la voix. Le groupe l’accompagne avec intelligence, sans chercher à occuper tout l’espace. C’est probablement dans ce type de passage que l’on mesure le mieux le travail d’arrangement. Avec vingt-deux musiciens derrière elle, la chanteuse aurait pu facilement être noyée par l’orchestre. C’est exactement l’inverse qui se produit: les différentes sections créent un environnement sonore autour d’elle et donnent au morceau une profondeur supplémentaire.
Le choix de Jeff Buckley avec «Lover, You Should’ve Come Over» confirme ensuite l’ouverture du projet. La chanson appartient à un univers émotionnel et musical très éloigné de celui de Strayhorn ou de Coltrane, mais sa richesse mélodique et harmonique permet à Bode de la faire entrer naturellement dans son esthétique. Il ne cherche pas à effacer Buckley derrière l’arrangement. Il prend plutôt la chanson comme un point de départ pour construire une nouvelle lecture.
Avec «Airbag», de Radiohead, le rapport au groove devient encore plus évident. Le morceau est suffisamment rythmique pour permettre au big band de développer une pulsation plus physique, avec des éléments qui renvoient directement à la culture musicale de La Nouvelle-Orléans. Là encore, l’intérêt ne réside pas seulement dans la surprise de voir Radiohead entrer dans un répertoire de big band. Il réside dans la manière dont Bode fait passer cette musique par son propre filtre. La chanson change de contexte sans perdre son identité.
Les Beatles occupent une autre place dans ce programme. «Don’t Let Me Down» et «Dear Prudence» appartiennent désormais à une mémoire musicale universelle. Bode choisit pourtant de les traiter comme de véritables matières d’arrangement, et non comme des monuments intouchables. C’est une attitude qui rejoint finalement une longue tradition du jazz : reprendre une mélodie connue, la déplacer, modifier ses couleurs et en révéler des aspects que l’on n’avait pas forcément entendus auparavant.
Au milieu de ces différentes influences, «Cold Train Funk» prend une importance particulière. Parce qu’il s’agit d’une composition originale, le morceau permet de mieux comprendre ce que Bode cherche à construire lorsqu’il ne part pas d’une œuvre déjà connue. Coltrane apporte la recherche harmonique et l’improvisation, The Meters le groove et l’ancrage néo-orléanais, Bach une conception plus architecturale de l’écriture. Ce mélange pourrait facilement tourner au catalogue d’influences. Chez Bode, il devient plutôt une manière de penser la musique, à la fois savante et populaire, structurée et instinctive.
C’est d’ailleurs ce qui justifie pleinement le choix du live. En studio, il est toujours possible de contrôler les équilibres, de corriger les détails et de construire une image sonore parfaitement maîtrisée. Sur scène, tout est différent. Il faut jouer ensemble, réagir au public, accepter une part d’imprévu. Et cette énergie se ressent ici. Le public n’est pas seulement présent autour de la musique: il participe à son mouvement. Bode évoque lui-même cette énergie positive qui s’est transmise entre la salle et les musiciens, et l’enregistrement conserve quelque chose de cette relation.
Les interventions parlées, les transitions et les réactions de la foule renforcent d’ailleurs cette impression. On n’écoute pas simplement une série de morceaux enregistrés avec une grande formation. On assiste à un concert. Cette différence peut sembler évidente, mais elle est essentielle. Le live possède une tension que le studio ne peut pas toujours reproduire, particulièrement lorsqu’il s’agit d’un orchestre de cette dimension. Chaque entrée de section, chaque solo et chaque changement d’intensité participent à un mouvement collectif qui se construit dans l’instant.
Pour David Bode, cette prestation constitue également un passage symbolique. Pendant des années, il a accompagné les projets des autres. Cette fois, il arrive avec son propre nom, ses arrangements et son propre orchestre. La différence est considérable. Diriger vingt-deux musiciens ne signifie pas seulement prendre la place du leader sur scène. Cela implique une vision musicale capable de donner une direction commune à des personnalités différentes. À l’écoute de cet enregistrement, cette vision commence clairement à apparaître.
Le plus intéressant est d’ailleurs que le David Bode Big Band semble avoir vocation à continuer son chemin. Bode évoque des projets à plus long terme avec cette formation, et l’écoute de ce premier témoignage montre qu’il aurait effectivement beaucoup à gagner à poursuivre cette expérience. L’orchestre fonctionne suffisamment bien pour devenir autre chose qu’un projet lié à une seule prestation. Il peut désormais servir de laboratoire à de nouvelles compositions, à de nouveaux arrangements et à une écriture encore plus personnelle.
Dans un contexte où réunir une formation de vingt-deux musiciens constitue une entreprise aussi ambitieuse qu’exigeante, cette volonté mérite d’être soulignée. Mais à La Nouvelle-Orléans, la musique collective possède une histoire suffisamment forte pour que ce type de projet conserve tout son sens. Le big band n’y apparaît pas comme une survivance d’un âge d’or révolu. Il peut encore devenir un espace de création, à condition de ne pas se contenter de reproduire les modèles du passé.
C’est précisément ce que semble vouloir faire Bode. Il connaît la tradition, mais ne paraît pas vouloir lui appartenir exclusivement. Il connaît le jazz, mais accepte de le confronter au rock, à la pop, au funk et à la musique classique. Son identité se construit dans cette circulation permanente. La Nouvelle-Orléans lui fournit un point d’ancrage, mais pas une frontière.
Après un premier album studio qui posait les bases de son univers, ce live marque donc une nouvelle étape. Le répertoire est ambitieux, les arrangements demandent beaucoup au groupe et le format impose une véritable prise de risque. Mais le résultat possède surtout une qualité essentielle : il donne envie de savoir ce que David Bode fera ensuite avec cet orchestre.
Car le David Bode Big Band semble finalement n’être que le début de l’histoire. Le concert du Jazz Fest montre une formation capable de puissance, mais également de nuance, et un leader qui commence à trouver la place qui lui convient. Les choix de Kenny Garrett, Coltrane, Strayhorn, Jeff Buckley, Radiohead ou des Beatles ne sont pas de simples clins d’œil. Ils dessinent le portrait d’un musicien qui refuse de choisir entre les musiques qui l’ont construit.
Et c’est sans doute là que réside la véritable force de ce live. David Bode ne cherche pas à démontrer que toutes les musiques se ressemblent. Il montre plutôt qu’elles peuvent encore dialoguer. Le jazz peut rencontrer Radiohead, les Beatles peuvent entrer dans un big band, Bach peut côtoyer Coltrane et le funk de La Nouvelle-Orléans. À condition que l’arrangement ne soit pas un simple exercice de style, mais une véritable manière de penser et de faire vivre la musique.
Avec ce concert, David Bode franchit donc une étape importante. Il quitte progressivement le rôle de musicien que l’on retrouve dans les projets des autres pour construire son propre territoire. Un territoire ouvert, nourri par La Nouvelle-Orléans mais sans jamais s’y limiter. Et si ce premier live constitue déjà une belle réussite, il donne surtout le sentiment que cette formation de vingt-deux musiciens n’a pas encore livré tout ce qu’elle peut offrir.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, September 18th, 2026
Follow PARIS-MOVE on X
::::::::::::::::::::::::
Musicians :
Woodwinds:
David Bode (alto sax)
Lori LaPatka (alto sax)
Ari Kohn (tenor sax, flute)
Byron Asher (tenor sax)
Thad Scott (bari sax)
Trumpet & Flugelhorn:
Michael Joseph Christie
Kasey Ball
Matt Venora
Matt Perronne
Ricio Fruge
Trombone:
Peter Gustafson
Evan Oberla
Greg Hicks
Ethan Santos
Jimmy Williams (tuba)
Rhythm Section:
Daniel Meinecke (piano & keyboards)
Ethan Stern (organ)
Eric Merchant (guitar)
Calvin Morin-Martin (acoustic & electric bass)
Ronan Cowan (drums)
Xavier Molina (percussion)
Vocals: Jenna Winston
Announcer: Allen Gale
Track Listing :
Introduction
Happy People
Lover You Should’ve Come Over
Stage Banter 1
Monkey Puzzle
Stage Banter 2
Lush Life
Syeedan’s Song Flute
Stage Banter 3
Cold Train Funk
Stage Banter 4
Airbag
Dear Prudence / Don’t Let Me Down
