thèriot – The Other (FR review)

Self Released – Street date : September 18, 2026
Contemporary music
thèriot – The Other

Certains arbres semblent avoir gardé sur leurs feuilles les traces d’un été trop long, comme si la chaleur avait laissé sur elles une dernière empreinte avant le changement de saison. Les oiseaux se font plus rares, les rosiers reprennent doucement leur floraison et, à mesure que la température s’amoindrit, le paysage paraît retrouver une respiration nouvelle. Je rentre alors doucement dans le studio, encore pris par cette lumière particulière des fins d’été, lorsqu’une pochette attire mon regard. Dans des tons bruns, presque terreux, elle présente un homme dont la tête semble emportée dans un mouvement rapide, comme si l’image elle-même refusait de fixer définitivement son sujet. En haut à gauche, un nom: thèriot. En bas à droite, un titre: The Other. La curiosité l’emporte. Je lance l’écoute.

Dès The Other Part. 1, la musique impose un territoire qui se dérobe aux classifications trop immédiates. Avant-garde, écriture contemporaine, jazz, musique orchestrale, quelques réminiscences du rock progressif et une dimension presque cinématographique se croisent sans jamais donner l’impression d’un collage. Le vibraphone apparaît avec une mélodie qui pourrait sembler enfantine, presque innocente, mais dont la simplicité produit rapidement une forme d’inquiétude. La rythmique demeure contenue, les instruments à vent surgissent par touches et l’ensemble progresse moins par affirmation que par transformation. Rien ne paraît installé une fois pour toutes. Chaque élément semble pouvoir devenir autre. C’est précisément dans cette instabilité que réside l’une des grandes qualités de The Other. thèriot ne compose pas à partir d’un genre qu’il chercherait ensuite à dépasser. Il travaille plutôt dans l’espace où les genres cessent d’être des frontières et deviennent des matériaux. L’écriture est précise, mais elle conserve suffisamment d’ouverture pour laisser une place à l’interprétation et à l’improvisation. La partition ne semble pas dicter chaque mouvement ; elle organise les conditions dans lesquelles les musiciens peuvent se répondre, se déplacer, densifier ou suspendre la matière sonore. On retrouve là une conception de la musique contemporaine dans laquelle la composition n’est plus nécessairement l’art de tout contrôler, mais celui de construire un espace où l’imprévisible peut trouver sa place. La qualité des musiciens réunis autour de Kyle Saulnier n’est évidemment pas étrangère à cette réussite. Nadje Noordhuis, Andrew Gutauskas et Samuel Quiggins côtoient ici plusieurs figures importantes de la scène créative du Vermont, parmi lesquelles Michael Chorney, Matthew LaRocca, Brooke Quiggins, Jane Boxall et Daniel Ryan. Leurs parcours respectifs traversent le jazz, les musiques orchestrales, la création contemporaine, le théâtre musical, le rock et les scènes indépendantes. Cette diversité ne produit pas une simple addition de références. Elle donne à l’ensemble une profondeur particulière, chacun semblant apporter une manière différente d’habiter le rythme, le timbre et la phrase musicale.

Il suffit d’écouter les œuvres se succéder pour comprendre que thèriot refuse autant la répétition stylistique que la démonstration virtuose. Une pièce peut installer une matière presque minimaliste avant qu’un changement de tempo ou l’arrivée d’un instrument ne fasse basculer la perception. Ailleurs, une construction évoquant par instants l’univers de King Crimson rappelle que le compositeur n’ignore rien des possibilités offertes par le rock progressif: structures asymétriques, tensions rythmiques, circulation des motifs, goût du contraste. Mais ces références ne deviennent jamais des citations. Elles sont intégrées à une pensée musicale plus vaste où la mémoire des styles sert la composition plutôt qu’elle ne la dirige. La répétition, lorsqu’elle apparaît, possède d’ailleurs une fonction particulière. Elle ne cherche pas seulement l’hypnose; elle transforme notre rapport au temps. Un motif revient, mais son environnement a changé, et avec lui notre manière de l’entendre. Ce qui était familier devient progressivement étrange. La musique semble ainsi reproduire quelque chose de la mémoire humaine: rien ne revient exactement comme avant. Le souvenir répète, mais il transforme. Il conserve une forme tout en modifiant son contenu. Cette temporalité mouvante donne à l’album une dimension presque psychologique, sans jamais tomber dans l’illustration littérale. Car The Other est une œuvre profondément personnelle. Derrière son architecture musicale se trouvent le deuil, la dépression, la vulnérabilité et ces masques que l’on porte pour donner au monde l’apparence que tout va bien. Mais l’intelligence du projet est de ne jamais transformer ces expériences en simple confession. Theriot ne demande pas à la musique de raconter directement sa souffrance. Il lui demande de lui donner une forme. La douleur devient tension, le doute devient déplacement, la mémoire devient répétition, l’instabilité devient structure. L’intime est ainsi transformé en langage musical.

Le choix du nom thèriot prend alors une résonance particulière. Kyle Saulnier adopte une signature qui renvoie à ses racines acadiennes, mais qui marque également une distance avec l’artiste qu’il a été auparavant. Le changement de nom apparaît comme la reconnaissance d’une transformation. Celui qui compose aujourd’hui n’est plus exactement celui qui composait hier. Il ne s’agit pas d’effacer le passé mais d’accepter qu’une nouvelle identité artistique puisse naître de ce qui a été vécu. Le titre The Other prend dès lors plusieurs significations: l’autre que l’on regarde, l’autre que l’on devient, l’autre qui demeure en soi lorsque les anciennes représentations ne suffisent plus. Cette question de l’identité traverse la musique elle-même. Les instruments semblent constamment changer de fonction. Le vibraphone peut être mélodique puis devenir une texture. Les vents peuvent accompagner avant de prendre le devant de la scène. Les cordes introduisent une profondeur qui modifie la perception des autres timbres. Les guitares apportent parfois une matière électrique plus abrasive, tandis que la batterie et les percussions agissent moins comme un simple métronome que comme une force physique. L’orchestre devient ainsi un organisme en mouvement, un ensemble dont les parties ne cessent de redéfinir leur place. Il y a quelque chose de remarquable dans cette manière de construire une musique qui demeure savante sans devenir cérébrale. Le risque de ce type de projet serait de laisser le concept prendre le dessus sur le son. The Other évite largement ce piège parce que l’écriture reste attachée au plaisir de l’écoute. Les mélodies existent, les timbres sont travaillés pour eux-mêmes, les contrastes produisent des émotions immédiates. On peut entendre la sophistication de la construction sans avoir besoin de l’analyser pour être touché. L’intelligence de la musique n’empêche jamais sa chaleur.

Cette chaleur est essentielle, car elle empêche l’album de se réduire à une esthétique de la mélancolie. Les passages les plus sombres sont régulièrement traversés par une lumière inattendue. Une mélodie presque naïve surgit au cœur d’une matière inquiète, un timbre chaud vient interrompre une séquence plus froide, une pulsation réintroduit le mouvement alors que la musique semblait sur le point de s’immobiliser. Le disque ne présente donc pas la tristesse comme un état définitif. Il en montre plutôt les contradictions, les retours, les éclaircies et les rechutes. La musique devient alors une cartographie intérieure. Les morceaux ne racontent pas nécessairement des épisodes successifs; ils semblent davantage traverser différents états de conscience. C’est ce qui donne à l’ensemble une unité qui ne dépend pas d’un style unique. Les compositions se suivent sans se ressembler, mais elles appartiennent à la même logique de transformation. Chaque morceau ouvre un espace qui prépare le suivant. Chaque motif semble conserver quelque chose de ce qui l’a précédé tout en annonçant ce qui va venir.

Dans cette perspective, le titre The Other pourrait presque être entendu comme une interrogation adressée à l’auditeur. Qui est cet autre? Est-ce celui que nous cachons aux autres? Celui que nous cachons à nous-mêmes? Celui que le deuil fait apparaître? Celui que l’artiste découvre lorsqu’il accepte de renoncer à une identité ancienne? La musique ne répond pas. Elle préfère maintenir la question ouverte. C’est ce qui lui permet de dépasser le seul récit personnel de son créateur pour atteindre quelque chose de plus universel. La présence des musiciens est ici déterminante. Leur expérience collective permet à la musique de conserver cette tension entre précision et liberté. Il y a manifestement une écriture de fond, mais elle ne semble jamais étouffer le geste individuel. Chacun trouve un espace dans lequel intervenir, et l’ensemble gagne en profondeur précisément parce que les personnalités musicales ne sont pas entièrement uniformisées. L’orchestre devient une communauté provisoire, réunie autour d’une architecture mais libre d’en révéler les fissures.

On pourrait d’ailleurs imaginer cette musique sur une scène autant qu’on peut l’écouter sur disque. Sa dimension gestuelle est évidente. Les changements de densité, les entrées et sorties des instruments, les ruptures de rythme donnent au matériau une dimension chorégraphique. On imagine les corps, les regards, les respirations, les signes échangés entre les musiciens. The Other semble demander à être vécu autant qu’écouté. La scène permettrait sans doute de rendre visibles ces tensions qui, sur l’enregistrement, ne sont perceptibles que par le son. Puis vient la voix aérienne de Francesca Blanchard, qui apporte une autre dimension au parcours. Après la densité des instruments, elle apparaît presque comme une présence humaine débarrassée du masque dont parle l’album. Elle ne vient pourtant pas résoudre ce qui précède. Elle ouvre plutôt une dernière perspective, comme si le disque atteignait un seuil sans vouloir franchir définitivement la porte. La conclusion demeure suspendue, et c’est probablement ce qui la rend si efficace. Lorsque l’album s’achève, l’envie de revenir au commencement s’impose naturellement. La première écoute aura été une découverte ; la seconde devient une relecture. Le vibraphone initial n’est plus entendu de la même manière. Les mélodies semblent porter d’autres significations. Les silences deviennent plus visibles, les répétitions plus troublantes, les moments lumineux plus fragiles. La fin modifie le début. C’est le signe d’une œuvre pensée comme un ensemble et non comme une succession de morceaux.

thèriot réussit ainsi quelque chose d’assez rare: faire de la complexité une expérience sensible. The Other est une œuvre construite, mais jamais froide ; expérimentale, mais jamais gratuite ; personnelle, mais jamais refermée sur l’autobiographie. Elle s’appuie sur une connaissance profonde des traditions musicales contemporaines tout en refusant de leur appartenir entièrement. Jazz, musique orchestrale, répétition, improvisation et rock progressif deviennent ici les différentes langues d’un même territoire intérieur. Au fond, l’album parle moins de l’autre que de la difficulté à demeurer identique à soi-même. Nous portons plusieurs visages, plusieurs mémoires, plusieurs versions de nous-mêmes. Certains sont montrés, d’autres dissimulés. Certains appartiennent au passé, d’autres apparaissent lorsque les circonstances nous obligent à changer. thèriot transforme cette fragmentation en architecture sonore. La musique ne répare pas ce qui a été brisé ; elle lui donne une forme dans laquelle les morceaux peuvent provisoirement coexister. C’est pour cette raison que The Other laisse une impression aussi durable. Il ne cherche pas à produire une conclusion définitive au deuil, à la dépression ou à la vulnérabilité. Il accepte au contraire que certaines expériences demeurent irrésolues. La beauté vient alors moins de la résolution que du mouvement lui-même. Continuer, revenir, transformer, écouter autrement. Lorsque les dernières notes s’effacent, l’histoire n’est pas véritablement terminée. Elle recommence.

Dehors, la saison continue de changer. Les feuilles finissent par tomber, les oiseaux s’éloignent, les roses persistent encore quelque temps. Dans le studio, The Other revient au premier motif, au vibraphone, aux vents, à cette étrange mélodie qui semblait d’abord presque enfantine. Mais quelque chose a changé: désormais, nous savons ce qu’elle dissimule. Et c’est précisément là que l’œuvre prend tout son sens. thèriot ne nous montre pas simplement un autre visage de lui-même. Il nous rappelle que derrière celui que nous présentons au monde demeure toujours un autre, silencieux, mouvant, parfois vulnérable, qui attend que la musique lui permette enfin de parler.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, September 17th, 2026

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Musiciens :
thèriot – Acoustic Bass, Baritone Sax (6)
Nadje Noordhuis – trumpet & flugelhorn
Andrew Gutauskas – Baritone Sax, Bass Clarinet, & Flute
Brooke Quiggins – Violin
Matthew LaRocca – Viola
Samuel Quiggins – Cello
Jane Boxall – Vibraphone
Michael Chorney – Electric & Acoustic Guitar
Daniel Ryan – Drums & Percussion
Feat. Francesca Blanchard – Voice (8)

Track Listing :
The Other, Pt.1
The Darkest Hour
The Sweetest
Interlude: The Sound Of Silence
Fathers And Sons
Interlude: Pas De Deux
The Other, Pt.2
I Know The End