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Lorsqu’un interprète réussit à être apprécié par des personnalités telles que Wynton Marsalis, Kenny Barron, Dianne Reeves, le regretté Russell Malone, Dee Dee Bridgewater ou Cyrus Chestnut, je suis toujours curieux de comprendre ce qui a pu retenir l’attention de tels musiciens. Avec Ekep Nkwelle, la réponse ne se fait pas attendre. Dès le premier titre de Caged Bird, son premier album, je suis immédiatement séduit par cette voix imposante qui sait parfaitement passer de moments forts à des passages beaucoup plus confidentiels. Il y a chez elle une assurance qui, à plusieurs reprises, me fait presque oublier qu’il s’agit d’un premier disque. Caged Bird est parfaitement maîtrisé et ma seule véritable réserve concerne finalement la place accordée aux compositions originales. Une seule création figure véritablement au programme, The Sad Ones. Avec une voix et une personnalité aussi affirmée, j’aurais aimé que Nkwelle prenne davantage de risques et nous permette d’entrer plus profondément dans son propre univers. Pour autant, cette réserve ne m’empêche nullement d’apprécier le disque. Bien au contraire, le plaisir que je ressens à l’écoute de ces morceaux que nous connaissons déjà vient précisément de la manière dont elle les fait siens.
Ekep Nkwelle est issue d’une famille camerounaise, mais elle est née et a grandi aux États-Unis, au cœur de la riche scène musicale de Washington D.C. et de la région environnante, le DMV. Elle considère elle-même Washington comme l’un des endroits les plus imprégnés de soul de la côte Est. Son père était également musicien et avait notamment enregistré avec l’artiste camerounais Prince Eyango. Mais cette présence familiale n’est qu’une partie de son histoire. Les voix puissantes du gospel local ont également joué un rôle déterminant dans sa formation. Ses premières prestations à l’église lui ont donné très jeune une expérience de la scène et cette capacité à établir une relation directe avec un public. C’est effectivement dans cette communauté noire américaine que nombre de talents ont fait leurs premiers pas, et cette tradition semble toujours aussi vivante. L’influence de son père, son environnement familial et le gospel ont contribué à lui faire comprendre et surtout ressentir la musique. Sa passion pour le jazz s’est véritablement affirmée lorsqu’elle fréquentait la Duke Ellington School of the Arts à Washington D.C., où elle recevait une formation vocale classique. Une interprétation de Sophisticated Lady par ses camarades va alors devenir déterminante. Elle découvre le big band, le swing et cette puissance collective qui accompagne la mélodie. Moins de dix ans plus tard, elle se retrouve elle-même à la tête d’une formation. Ce parcours explique beaucoup de choses à mes oreilles. Nkwelle ne donne jamais l’impression d’être simplement une chanteuse placée devant un groupe. Elle possède une véritable expérience du travail collectif et cela s’entend dans sa façon de construire ses interprétations. Son passage par l’église, sa formation classique et sa découverte du jazz ont créé un langage dans lequel le gospel, le blues et le jazz peuvent se rencontrer sans jamais donner l’impression d’être artificiellement assemblés.
Mais revenons à l’album. Ce que j’apprécie particulièrement dans Caged Bird, ce sont ces interprétations toutes en nuances et très personnelles. Nkwelle ne cherche pas à reproduire les versions que nous connaissons, et c’est précisément ce qui m’intéresse. Elle les prend à son compte, avec une manière de phraser et de respirer qui leur donne une nouvelle couleur. À certains moments, j’ai même le sentiment d’assister à une forme de réécriture vocale : la chanson reste reconnaissable, mais le regard de l’interprète en modifie profondément la perception. Night Song, de Lee Adams et Charles Strouse, est un bon exemple de cette approche. J’aime particulièrement la manière dont Nkwelle évite de surjouer le morceau. Elle alterne retenue et ampleur avec beaucoup de naturel, et cette simplicité apparente finit par produire un véritable effet. Rien ne semble destiné à impressionner, et pourtant la voix retient constamment l’attention. C’est exactement le genre d’interprétation qui me donne envie de réécouter un titre plutôt que de passer immédiatement au suivant. Mais sans aucun doute, le titre qui m’a le plus impressionné est Early One Mornin’. C’est ici que je retrouve le plus clairement ce qui me plaît chez une grande interprète : le sens du rythme, la capacité à laisser vivre une phrase et surtout cette intelligence qui consiste à ne pas tout dire immédiatement. Le morceau paraît simple, mais il exige une véritable maîtrise pour être chanté avec autant d’expressivité. Nkwelle joue avec les accents, les respirations et les silences sans jamais donner l’impression de calculer son effet. À plusieurs reprises, je me suis surpris à revenir sur certains passages simplement pour écouter la manière dont elle place sa voix dans le mouvement du morceau. C’est précisément là que je fais la différence entre une chanteuse qui possède une belle voix et une interprète qui a quelque chose à raconter. Nkwelle peut prendre beaucoup d’espace, mais elle sait aussi se retirer. Cette qualité me paraît essentielle dans le jazz, où la voix doit être capable de dialoguer avec les musiciens plutôt que de chercher constamment à dominer l’ensemble. Sur Caged Bird, elle semble avoir déjà compris cette règle.
Son rapport au blues me paraît tout aussi intéressant. Sa voix peut devenir considérable, mais elle conserve une couleur qui l’empêche de devenir trop lisse ou trop académique. C’est probablement ce qui me touche le plus dans son chant. Le gospel est évidemment très présent, mais il ne prend jamais le dessus. Il se mêle au blues et au jazz, et l’ensemble finit par former une identité beaucoup plus cohérente que ne le laisseraient penser ces différentes influences.
Caged Bird est justement construit autour de cette histoire de souffrance, de survie et de persévérance. Le choix du titre renvoie à l’univers de Maya Angelou et à cette idée d’un peuple qui a traversé les épreuves sans jamais perdre la capacité de chanter. Le répertoire mélange le sacré et le profane, l’ancien et le plus contemporain. Je trouve cette construction particulièrement intéressante parce qu’elle évite à l’album de ressembler à une simple démonstration vocale. Les chansons semblent avoir été choisies pour raconter quelque chose, et cette dimension donne au disque une profondeur supplémentaire. His Eye Is on the Sparrow installe immédiatement cette dimension spirituelle. C’est un morceau qui aurait pu facilement devenir une démonstration de puissance, mais Nkwelle choisit une autre voie. Elle laisse respirer le texte et la mélodie, et c’est justement cette retenue qui me paraît la plus convaincante. Je préfère largement cette approche à celle d’une chanteuse qui chercherait à nous rappeler à chaque mesure l’étendue de ses possibilités vocales.
The Sad Ones est, pour moi, le morceau le plus important de l’album pour une autre raison. La musique de Roger Wendell «Buck» Hill, figure importante de la scène de Washington, reçoit ici des paroles originales écrites par Nkwelle. C’est également sa première véritable incursion dans le vocalese. Et c’est précisément à cet instant que je me demande ce que pourrait devenir cette artiste lorsqu’elle disposera d’un répertoire beaucoup plus personnel. C’est là que se situe ma principale réserve concernant Caged Bird. J’aurais vraiment aimé davantage de créations originales. Non pas parce que les standards seraient insuffisants, bien au contraire, mais parce que The Sad Ones me donne le sentiment qu’il existe chez Nkwelle un territoire artistique qui ne demande qu’à être exploré. Lorsqu’elle quitte le répertoire existant pour apporter quelque chose qui lui appartient véritablement, mon intérêt devient encore plus grand. J’aimerais donc entendre davantage cette Ekep Nkwelle-là dans ses prochains projets. L’album poursuit son chemin entre le jazz, le blues et le gospel avec The Creator Has a Master Plan, qui apporte une dimension plus spirituelle et plus expansive. Là encore, j’apprécie la manière dont Nkwelle laisse la musique se développer sans chercher constamment à occuper l’espace. Cette capacité à retenir sa voix lorsqu’il le faut me paraît aussi importante que sa puissance. Elle donne au disque une respiration qui lui permet de ne jamais devenir monotone. Puis arrive See See Rider de Ma Rainey. Nombre d’artistes ont interprété ce titre, mais j’aime particulièrement la façon dont Nkwelle l’aborde. On le redécouvre ici avec une voix de chanteuse de jazz dont l’âme est profondément trempée dans le blues. Pour moi, c’est une très belle manière de terminer l’album, presque un retour aux sources après toutes les influences qui ont traversé le disque.
See See Rider fonctionne justement parce que Nkwelle ne cherche pas à le rendre plus compliqué qu’il ne l’est. Elle laisse le blues faire son travail. La voix possède cette profondeur qui permet au morceau de conserver son caractère tout en devenant progressivement le sien. C’est le genre de conclusion que j’apprécie: elle ne cherche pas à nous impressionner une dernière fois, elle nous laisse simplement avec une couleur, une atmosphère et l’envie de remettre le disque. Caged Bird va donc bien au-delà d’une simple compilation de standards. Derrière le choix des titres, je perçois le parcours d’une artiste qui a grandi entre plusieurs influences et qui commence à les rassembler dans son propre langage. Le Cameroun de sa famille, Washington D.C., l’église, le gospel, la formation classique et la découverte du jazz sont présents, mais ce qui compte finalement est la manière dont Nkwelle les transforme en une voix qui lui appartient.
C’est cette voix qui reste pour moi après l’écoute. Elle est puissante, certes, mais ce n’est pas sa puissance qui me paraît la plus intéressante. Ce sont ses nuances, son sens du rythme, sa capacité à raconter une chanson et surtout cette façon de ne jamais perdre son identité lorsqu’elle passe d’un univers à l’autre. C’est ce qui permet à des morceaux déjà largement connus de retrouver une forme de fraîcheur.
À l’évidence, Caged Bird constitue une première déclaration particulièrement convaincante. Ekep Nkwelle arrive avec une voix immédiatement reconnaissable, une solide culture musicale et une expérience de la scène qui dépasse largement ce que l’on pourrait attendre d’une jeune artiste. Elle ne cherche pas à révolutionner le jazz vocal, mais à y trouver sa place, et elle semble déjà l’avoir trouvée. Ma seule réserve reste le manque de compositions originales, car The Sad Ones montre justement tout l’intérêt qu’il y aurait à entendre davantage ce qui lui appartient en propre. C’est donc avec une réelle curiosité que je referme cet album, en espérant que les prochains enregistrements lui permettront de prendre davantage de risques et de développer cet univers personnel que l’on entrevoit déjà ici. Avec Caged Bird, Ekep Nkwelle dépose une première pierre solide; il reste maintenant à voir jusqu’où elle choisira de construire.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, September 16th, 2026
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Musicians :
Ekep Nkwelle: Vocals (All)
Julius Rodriguez: Piano (3-9)
Russell Hall: Upright bass (2-9)
Brian Richburg Jr: Drums (2-9), Tambourine (6)
Luther Allison: Piano (1, 2), Percussion (6)
Producer: Ekep Nkwelle
Track Listing:
His Eye Is on the Sparrow 3:20 (Charles H. Gabriel, Civilla D. Martin)
Caged Bird 4:48 (Abbey Lincoln)
Night Song 4:40 (Lee Adams, Charles Strouse)
Amazon Farewell 4:57 (Djavan Caetano Viana, Mark Edward Vieha, Brock Patrick Walsh)
Good Morning, Heartache 5:43 (Dan Fisher, Ervin M. Drake, Irene Higginbotham)
Early One Mornin’ 4:57 (Henry Ballard)
The Sad Ones 8:33 (Roger Wendell Hill)
The Creator Has a Master Plan 6:38 (Ferrell Lee Sanders, Amos Leon Thomas)
See See Rider 4:39 (Ma Rainey)
