Phil Haynes 2 Horns & What? AvAnt MODerN – JazZ nOW (2 CDs) – FR review

c&p CornerStoreJazz, 2026 – Street date : October 2, 2026
Jazz

Phil Haynes’ JAzZ nOW et AvAnt MoDerN: jazz, théâtre et art de la perception

Pour les auditeurs aventureux, ceux qui attendent encore de la musique qu’elle les surprenne, Phil Haynes propose bien davantage que deux nouveaux albums. JAzZ nOW et AvAnt MoDerN sont des expériences de perception dans lesquelles jazz, théâtre, poésie et improvisation cessent progressivement d’apparaître comme des territoires distincts pour devenir les éléments d’un même langage. Haynes a toujours eu cette propension à pousser une idée jusqu’à son point de rupture. Ici, il construit un univers où la véritable matière musicale n’est peut-être plus le son lui-même, mais ce qui se produit entre deux sons, deux musiciens, deux voix ou deux instants. Les matériaux sont familiers, cuivres, batterie, voix, rythme, texte, mais leur agencement les transforme. Ils deviennent des formes sur une toile, des corps sur une scène, des présences qui se rapprochent, s’éloignent, se répondent ou se contredisent.

C’est pourquoi j’entends ces enregistrements moins comme des albums de jazz au sens traditionnel que comme une forme d’art visuel transposée dans le domaine sonore. La fascination de Haynes pour la dualité ne relève pas simplement du contraste. Elle est le moteur même de sa musique. Deux saxophones, deux personnalités, deux interprétations d’une même composition : chacun des éléments trouve sa signification dans le rapport qu’il entretient avec l’autre. La musique ne se contente alors plus d’être entendue. Elle demande à être regardée avec l’oreille.

Il y a dans cette démarche quelque chose de presque malicieux. Haynes sait manifestement que l’avant-garde n’a aucune obligation de prendre des airs de cérémonie. La complexité peut être drôle, l’improvisation peut posséder un sens du timing théâtral et une construction extrêmement rigoureuse peut soudain laisser entrer l’absurde. Cette liberté contribue largement à l’attrait de ces albums. Les musiciens ne semblent pas seulement interpréter des compositions: ils habitent un univers imaginé par Haynes et y introduisent leurs propres tempéraments, leurs réflexes, leurs accidents et leur humour. Le résultat ressemble à une mécanique parfaitement huilée, mais jamais à une machine froide. Elle produit des rythmes, bien sûr, mais aussi des images. Et parfois ces images apparaissent avant même que l’on ait compris par quels moyens la musique les a fait naître. Pour son répertoire, Haynes retourne à son propre catalogue, en choisissant des pièces associées notamment à son trio avec Paul Smoker, à son groupe 4 Horn et à son trio No Fast-Food. Le geste pourrait sembler paradoxal chez un compositeur et improvisateur aussi profondément tourné vers l’avenir. Il est en réalité très révélateur. Haynes ne revisite pas ces œuvres comme on consulte des archives. Il les replace dans un autre présent et cherche à savoir ce qu’elles peuvent encore devenir.

Cette manière de considérer le passé appartient d’ailleurs à l’histoire même du jazz. Joe Henderson, Miles Davis et tant d’autres musiciens qui ont transformé cette musique savaient qu’une composition pouvait demeurer identifiable tout en changeant de sens au fil du temps. La pièce reste la même, mais les circonstances ne le sont plus. Les musiciens changent. Leurs expériences changent. L’auditeur change. Haynes s’inscrit clairement dans cette tradition. Comme il l’explique, «Tant de mes héros, comme Joe Henderson ou Miles Davis, ont joué différentes versions d’un même morceau au fil du temps». Ce qui l’intéressait était précisément l’instant où «quelque chose de nouveau apparaissait». Il a donc choisi certaines pièces de ses premiers albums en pensant aux nouveaux musiciens qui allaient les jouer, puis a attendu de découvrir ce qu’ils allaient en faire. Revenir à son propre passé peut ainsi devenir une forme de renaissance. Ce qui a été composé hier revient dans le présent, mais chargé de tout ce qui s’est produit depuis. Le théâtre le sait depuis longtemps: Shakespeare n’est jamais tout à fait le même selon l’acteur qui le joue, la scène qui l’accueille ou l’époque qui le regarde. Une œuvre musicale peut connaître le même destin. Haynes rend ce phénomène particulièrement perceptible en confiant ses anciennes compositions à des musiciens dont les histoires, les instincts et les sensibilités sont différents des siens.

AvAnt MoDerN rend cette dimension théâtrale particulièrement évidente. L’album semble se situer quelque part entre concert, œuvre scénique et performance poétique. La voix se mêle aux cuivres, ou peut-être les cuivres se mettent-ils à parler; à mesure que l’écoute progresse, la distinction devient de moins en moins pertinente. La musique et la parole semblent provenir de deux territoires différents qui auraient été forcés de cohabiter. Aucun ne cherche véritablement à dominer l’autre. Chacun modifie la manière dont nous recevons l’autre. L’effet est saisissant. AvAnt MoDerN assume les extrêmes et donne aux musiciens la possibilité de pousser leurs instruments au-delà de leurs fonctions habituelles, à travers des techniques étendues, des textures inattendues et des vocalisations qui peuvent prendre l’auditeur à contre-pied. Le vocabulaire instrumental reste volontairement instable. Un instrument peut murmurer, se fissurer, s’étirer, imiter, interrompre ou, soudain, donner l’impression d’être devenu autre chose.

La voix humaine finit elle aussi par entrer dans cette logique. Sur plusieurs pièces, Haynes intervient par des récitations parlées, brouillant encore les frontières entre compositeur, interprète, narrateur et acteur. Les mots ne sont pas déposés au-dessus de la musique comme un commentaire. Ils en constituent l’architecture. Leur rythme infléchit le phrasé instrumental, tandis que les instruments déplacent à leur tour la charge émotionnelle des paroles. L’album s’ouvre avec «Never Doubt I Love», une fanfare construite autour de plusieurs textes poignants de Shakespeare que Haynes avait initialement arrangés pour son mariage, où la pièce fut interprétée par sa sœur, la soprano colorature Mary Beth. Cette origine intime n’est pas un détail anecdotique. Une œuvre née dans une circonstance privée se retrouve transportée dans un contexte artistique beaucoup plus vaste sans perdre sa charge émotionnelle première. On trouve là, peut-être plus clairement qu’ailleurs, la manière dont Haynes parvient à faire coexister expérience personnelle, théâtre et composition.

JAzZ nOW emprunte une autre direction. L’album demeure plus proche du vocabulaire du jazz d’avant-garde, même si cette catégorie devient nécessairement relative dès que l’on entre dans l’univers de Haynes. La musique ne semble jamais chercher à proclamer son caractère expérimental. Elle suit simplement sa logique propre, passant de la composition à l’improvisation sans éprouver le besoin de tracer entre les deux une frontière précise. Peyton Pleninger et Jonathan Ragonese sont essentiels à cette dynamique. Ragonese connaît Haynes depuis de nombreuses années et fut notamment un protégé du pianiste Steve Rudolph, lui-même collaborateur de Haynes au sein du Day Dream Trio. Cette histoire commune semble s’entendre dans leur manière de jouer, notamment dans l’instinct avec lequel Ragonese et Pleninger réagissent l’un à l’autre. Leurs saxophones ne se contentent pas de se succéder. Ils s’entrelacent, se séparent, se superposent, se poursuivent et parfois se heurtent. À certains moments, ils donnent l’impression de converser; à d’autres, d’occuper le même territoire sonore en le regardant depuis deux perspectives différentes. Le rôle de Haynes à la batterie est tout aussi déterminant. Il n’est pas simplement celui qui fournit une assise rythmique aux souffleurs. Il organise les conditions dramatiques qui leur permettent de prendre des risques. Sa batterie donne une direction au mouvement sans décider à l’avance de sa destination. Elle ressemble davantage à une mise en scène qu’à un simple exercice de maintien du tempo: la scène existe, mais les acteurs peuvent encore modifier ce qui va s’y produire.

C’est précisément ce qui rend ces deux disques difficiles à enfermer dans une catégorie. Ils sont évidemment liés au jazz, mais le mot ne suffit pas. Il faut y ajouter la composition contemporaine, l’improvisation, le théâtre, la poésie, l’humour et une véritable pensée visuelle. Haynes ne semble pas chercher à défendre les frontières du genre. Il semble plutôt vouloir savoir ce qui arrive lorsqu’on cesse de les respecter. C’est à ce moment que Victor Vasarely devient, pour moi, une référence presque incontournable. Le grand pionnier de l’Op Art avait compris que la perception pouvait devenir le véritable sujet d’une œuvre. Des formes géométriques élémentaires pouvaient produire mouvement, instabilité et tension optique uniquement par la manière dont elles étaient disposées les unes par rapport aux autres. Rien n’avait besoin de bouger réellement. C’était l’œil qui achevait le mouvement.

J’entends chez Haynes une logique étonnamment proche. Sa musique est constituée de relations plus que d’objets isolés. La dualité entre les musiciens, les instruments, les voix, les compositions et les époques produit la tension. Elle produit aussi le mouvement. Ce qui importe n’est donc pas seulement ce qu’est chaque élément pris séparément, mais ce qu’il devient lorsqu’il entre dans l’espace d’un autre. C’est ce qui rend ces deux albums particulièrement intéressants pour quiconque vient à la musique par les arts contemporains. Haynes semble penser en termes de textures, de contrastes, de couches, de profondeur et de perspective. Un motif rythmique peut prendre la fonction d’une forme géométrique. Une phrase de saxophone peut dessiner une silhouette. Une parole peut soudain déplacer notre attention et faire apparaître un autre élément sonore qui était jusque-là en arrière-plan. L’auditeur ne suit plus simplement un récit musical. Il observe des rapports de forces.

Le format de ces deux albums rend cette recherche encore plus évidente. JAzZ nOW et AvAnt MoDerN peuvent être entendus comme les deux faces d’une même enquête artistique. L’un demeure plus près du langage du jazz d’avant-garde; l’autre s’aventure davantage vers le théâtre, la poésie, les techniques instrumentales étendues et cette zone incertaine où la parole commence à devenir musique. Mais tous deux reposent sur une même interrogation: que se passe-t-il lorsqu’un matériau familier est placé dans une relation qui ne l’est pas? La réponse n’est pas toujours confortable. C’est précisément ce qui m’intéresse. Ces disques ne sont pas conçus pour se fondre dans le décor sonore de nos vies. Ils réclament une écoute active. Une composition peut changer de direction sans prévenir; un instrument peut abandonner soudainement la voix qu’on lui connaît; un passage écrit des années auparavant peut retrouver une température émotionnelle complètement différente. L’auditeur est obligé d’entrer dans le processus.

Cette participation est probablement ce qui donne aux albums leur véritable richesse. Il existe des moments où la musique semble presque résister à l’interprétation. Mais cette résistance n’est pas nécessairement un obstacle. Elle peut être le début de l’écoute. Comme certaines œuvres exigeantes de l’art contemporain, ces enregistrements deviennent plus riches à mesure que l’on accepte d’y rester. Leur complexité n’est pas seulement une démonstration de technique. Elle ouvre des espaces de perception. L’attitude de Haynes envers son propre passé constitue peut-être l’aspect le plus révélateur de l’ensemble. Il ne semble pas vouloir protéger ses compositions contre les transformations. Au contraire, il cherche à savoir ce qui arrive lorsqu’elles sont confrontées à d’autres musiciens, d’autres personnalités et d’autres circonstances. «Une grande composition reste une grande composition», dit-il. La phrase pourrait presque servir de manifeste discret à ces deux albums. La solidité d’une œuvre ne se mesure pas à sa capacité à rester intacte, mais à celle de continuer à produire du possible.

C’est finalement ce qui fait de JAzZ nOW et AvAnt MoDerN bien plus qu’un simple diptyque de disques ambitieux. Ce sont des études sur la mémoire musicale, la perception et l’interaction. Haynes réunit compositions, musiciens, instruments, poésie et théâtre, puis laisse leurs rapports produire la tension. Il n’a pas besoin de tout expliquer. La musique fait le travail. J’aborderais donc ces albums non comme de simples disques de jazz, mais comme deux œuvres interdépendantes de théâtre musical contemporain, voire comme des peintures musicales. Il faut écouter les compositions, bien sûr, mais aussi ce qui se passe entre elles. Écouter les personnalités des musiciens, l’humour, les frottements, les moments où la voix devient instrument et où l’instrument devient personnage. Il faut laisser la musique fabriquer ses propres images.

Car, au fond, Haynes nous demande davantage que d’écouter. Il nous demande de percevoir. Sa démarche évoque, du moins dans son principe, un Vasarely transposé dans le son: la dualité crée le mouvement, la répétition déplace la perspective et les formes familières acquièrent de nouvelles identités à travers leurs relations. L’œuvre ne nous dicte pas ce que nous devons entendre. Elle construit les conditions dans lesquelles nous pouvons le découvrir. C’est peut-être là que réside la qualité la plus singulière de la musique de Phil Haynes. Elle refuse de rester immobile. Le passé entre dans le présent, la composition rencontre l’improvisation, le son devient théâtre et la musique commence à se comporter comme un art visuel. Ces albums n’apportent pas de réponses faciles, et ils n’ont aucune raison de le faire. Ils proposent quelque chose de plus stimulant: une invitation à entrer dans la mécanique, à abandonner un instant la volonté de tout contrôler et à découvrir ce qui se produit lorsque la musique commence à bouger.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, September 14th, 2026

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Website

AvAnt MODerN
Nathan Wooley, trumpets
Peyton Pleninger, saxophones
Phil Haynes, drums/tunes/speaking

Jon Rosenberg, engineer
The Weis Center Atrium At Bucknell University, Saturday, 5/9, 2026

1)Never Doubt I Love
2)Out of the Bowels
3)The Code
4)Blue Jungles
5)For Hawk, Doc, & Dee
6)Where Now
7)Smoke Rises
8)Chant

c&p CornerStoreJazz, 2026 (CSJ-0160)

JAzZ nOW
Peyton Pleninger, saxes
Jonathan Ragonese, saxes
Phil Haynes, drums + tunes

Matt Saccuccimorano, engineer
Electric Wilburland Studio, Newfield, New York, May, 5/8 + 5/9, 2026

1) Together
2) Goofus’ Step
3) West Virginian Blues
4) Ragonese
5) Blu Dop
6) Last Dance
7) Longer Shorter
8) Steps
9) Point – Period
10) Pleninger
11) A Lil’ Iowa Get-Down

c&p CornerStoreJazz (CSJ-0161)