Azar Lawrence – Turn The Music Up (FR review)

Trazar Records – Street date : September 25, 2026
Jazz
Azar Lawrence - Turn The Music Up

Turn the Music Up, d’Azar Lawrence, relie le jazz spirituel des années 1970 au présent, en explorant la mémoire, l’histoire musicale noire, l’improvisation et la liberté artistique.

Turn the Music Up d’Azar Lawrence: jazz, mémoire et la force de continuer à avancer

Par un après-midi de septembre d’une chaleur accablante, sous un soleil presque aveuglant, je me suis retrouvé à faire ce que je considère souvent comme l’une des meilleures manières d’échapper à la chaleur: fermer la porte du studio et poser sur la platine un nouveau disque de jazz. Cette fois, il s’agissait de Turn the Music Up, d’Azar Lawrence. Très vite, j’ai compris que je n’allais pas pouvoir le laisser jouer en arrière-plan. Le saxophone ténor de Lawrence réclame l’attention. Son timbre, chaud, puissant, immédiatement reconnaissable, suffit à identifier le musicien avant même d’avoir regardé les crédits. Mais derrière cette signature sonore, il y a une histoire. Et chez Lawrence, la mémoire n’est pas un exercice de nostalgie: elle demeure une matière vivante.

Turn the Music Up mêle jazz, funk et quelques touches de smooth jazz, mais ces catégories ne rendent compte que superficiellement de ce qui se joue ici. Ce qui m’intéresse davantage, c’est la manière dont Lawrence fait coexister plusieurs temporalités. Le disque porte la marque des années 1970, par son groove, son approche modale, ses espaces laissés aux solistes, mais il ne donne jamais l’impression de reconstituer une époque. Lawrence ne joue pas aux années 1970. Il en vient. Il en a été l’un des acteurs et continue d’en parler la langue, avec ce que près d’un demi-siècle de pratique a ajouté à son vocabulaire.

À 73 ans, son parcours suffit à rappeler que l’histoire du jazz ne se résume pas aux monuments que l’on a ensuite installés dans les musées. Lawrence a joué avec McCoy Tyner, Miles Davis, Woody Shaw et Elvin Jones, avant de travailler avec Marvin Gaye et Earth, Wind & Fire et de rejoindre The Cookers. Une telle trajectoire pourrait aisément devenir un argument promotionnel. Elle est ici autre chose : une expérience accumulée, une mémoire musicale qui refuse de se transformer en collection de trophées. Son passé appartient au langage qu’il continue de parler.

C’est précisément là que la question musicale rejoint la question politique. Le jazz est aujourd’hui suffisamment institutionnalisé pour que l’on puisse oublier dans quelles conditions il s’est construit. Une musique née au sein de communautés noires confrontées à la ségrégation, à l’inégalité économique et à une société qui leur refusait l’égalité a progressivement acquis le statut de patrimoine culturel mondial. Cette reconnaissance est légitime, mais elle n’est pas neutre. À mesure que le jazz est entré dans les conservatoires, les fondations, les festivals et les institutions, son histoire a parfois été débarrassée de ce qui la rendait conflictuelle. On célèbre les œuvres et les génies ; on parle moins volontiers des rapports de pouvoir qui ont déterminé qui pouvait enregistrer, être payé, être reconnu ou simplement être entendu.

Le jazz spirituel des années 1960 et 1970 ne peut pourtant être séparé de son époque. Les luttes pour les droits civiques, les mouvements de libération noire, les mobilisations contre la guerre du Vietnam et la contestation des normes sociales traversaient la société américaine. Chez Coltrane, Pharoah Sanders, Alice Coltrane, McCoy Tyner et ceux qui évoluaient autour d’eux, la recherche musicale participait aussi d’une recherche de liberté. Les longues improvisations, les formes ouvertes, la spiritualité, l’importance du collectif et le refus des cadres harmoniques traditionnels n’étaient pas de simples effets de style. Ils exprimaient, chacun à leur manière, la volonté de sortir d’un ordre établi.

Lawrence appartient directement à cette histoire. Lorsqu’il revient aux musiques liées à Bridge into the New Age, paru en 1974, et à Summer Solstice, sorti en 1975, il ne revient donc pas simplement vers sa jeunesse. Il retrouve un moment où le jazz cherchait encore à élargir ses frontières, à se débarrasser de certaines contraintes commerciales et à inventer des formes capables de porter autre chose que le divertissement. Ce qui compte aujourd’hui est de savoir ce que cette matière peut encore produire. Lawrence ne demande pas de revenir aux années 1970. Il demande, par sa musique, ce que nous pouvons encore en faire.

La distinction est essentielle. Une tradition vivante n’est pas celle qui reproduit ses origines avec application. Le jazz s’est toujours développé en désobéissant à ceux qui prétendaient en fixer les limites: bebop, hard bop, free jazz, jazz modal, jazz spirituel, fusion. Chaque déplacement a suscité son lot de résistances. La musique n’a pourtant survécu qu’en acceptant de changer. C’est pourquoi je me méfie des revivals qui transforment les décennies passées en décors immédiatement reconnaissables. La nostalgie est une marchandise efficace : elle permet de vendre une époque après en avoir neutralisé les contradictions. Turn the Music Up évite largement ce piège. Le passé y est présent, mais il n’y est pas sacralisé.

Brian Swartz

Je tiens à parler de Brian Swartz parce que, de mon point de vue, on ne parle tout simplement pas assez de ce trompettiste. Il existe des musiciens dont les noms apparaissent régulièrement dans les crédits et les formations sans jamais trouver véritablement leur place dans le récit dominant du jazz. Swartz est l’un d’eux. Son son est immédiatement identifiable, ses choix sont précis et il apporte au disque une personnalité contemporaine sans chercher à s’imposer à chaque instant. Sa présence aux côtés de Lawrence paraît donc particulièrement juste. Leurs approches diffèrent, mais aucun des deux ne semble prisonnier du passé. Swartz possède cette qualité devenue rare : il sait écouter. Dans une musique fondée sur l’échange, cette retenue n’a rien d’anecdotique. Le jazz n’est pas seulement l’expression d’un soliste; il est une négociation permanente entre les individus et le collectif. Un musicien avance une idée, un autre la déplace, le rythme intervient, la forme se transforme. La musique existe précisément dans cet espace partagé. J’aimerais entendre beaucoup plus de Brian Swartz et j’espère toujours qu’un nouvel album sous son propre nom verra bientôt le jour. Certains musiciens méritent davantage d’attention que celle que leur accordent les mécanismes de visibilité de l’industrie. Swartz me semble être de ceux-là.

Lynne Fiddmont apporte également une couleur essentielle à l’album. Sa voix permet à Lawrence de circuler entre jazz, funk et territoires plus accessibles sans que ces passages paraissent artificiels. Cette fluidité rappelle une évidence souvent oubliée lorsque l’histoire du jazz est racontée depuis ses institutions : les frontières entre les genres n’ont jamais été aussi étanches que les catégories utilisées pour les décrire. Le gospel, le blues, la soul, le rhythm and blues, le funk et le jazz n’ont cessé de s’influencer. Le travail de Lawrence avec Marvin Gaye et Earth, Wind & Fire suffit à le rappeler.

L’interprétation d’«Atlantis», de McCoy Tyner, prend dès lors une dimension particulière. Lawrence avait participé à l’enregistrement original de 1974. Lorsqu’il reprend aujourd’hui cette composition, il ne se place donc pas à distance d’une œuvre patrimoniale: il revient vers une partie de sa propre vie musicale. Les accents latins donnent au morceau une chaleur singulière, mais c’est surtout l’écart entre les deux moments qui m’intéresse. La composition est restée; le musicien, lui, a traversé près d’un demi-siècle.

Vient ensuite « The Creator Has a Master Plan », de Pharoah Sanders et Leon Thomas, une œuvre dont le poids historique pourrait facilement conduire à une interprétation révérencieuse. Lawrence choisit au contraire de la faire respirer. La longue introduction demeure, mais elle est développée et replacée dans un environnement sonore contemporain. C’est dans ces moments que Turn the Music Up me paraît le plus convaincant : lorsque les années 1970 et le présent cessent de s’opposer et deviennent deux dimensions d’une même musique.

Il y a des passages incandescents, d’autres plus déstabilisants, quelques excès même. Je les accueille volontiers. Le jazz devrait encore pouvoir surprendre. À force de vouloir protéger son héritage, une musique finit par ne plus prendre aucun risque et devient alors parfaitement respectable, parfaitement maîtrisée et parfaitement morte.

Lawrence, lui, parle d’intensité harmonique, de profondeur modale et des principes qu’il a assimilés auprès de McCoy Tyner, Miles Davis et Elvin Jones dans les années qui ont suivi l’ère Coltrane. Mais il insiste aussi sur la nécessité de les exprimer avec sa propre voix. « The sound moves forward. » Le son avance. La formule pourrait presque résumer tout le disque.

Car la véritable question posée par Turn the Music Up n’est pas de savoir comment préserver le passé, mais comment lui permettre de continuer à produire du présent. Qui décide de ce qui mérite d’être conservé? Qui définit le «vrai» jazz ? Quels musiciens deviennent des figures historiques, et lesquels restent dans les marges? Derrière ces questions se trouvent l’économie de la musique, les mécanismes de reconnaissance, la représentation des artistes noirs et la capacité d’une industrie à transformer une culture autrefois contestataire en patrimoine consommable.

Lawrence ne répond pas à ces questions par un discours. Il y répond en jouant.

C’est peut-être ce qui me paraît le plus important. Il ne cherche pas à démontrer que le passé était meilleur. Il ne demande pas de retourner dans les années 1970. Il prend ce qui demeure vivant de cette période et le soumet à l’épreuve du présent. Les arrangements laissent suffisamment de structure pour donner une direction à la musique, mais suffisamment d’espace pour que les musiciens puissent intervenir, réagir et déplacer les choses. L’album ressemble ainsi davantage à une conversation qu’à une démonstration.

Cette dimension collective est essentielle. Le jazz est une musique de la négociation: entre tradition et invention, individu et groupe, marché et liberté artistique. Lawrence laisse ses musiciens respirer parce qu’il sait que la musique ne lui appartient jamais entièrement. Elle circule. Elle se transforme dans les mains de ceux qui la jouent.

C’est aussi pour cela que la nostalgie fonctionne ici. Il ne s’agit pas de nostalgie pour elle-même, mais d’une mémoire qui accepte d’être modifiée. Pour ceux qui suivent Lawrence depuis longtemps, Turn the Music Up offre des repères familiers vus depuis un autre point du chemin. Pour ceux qui le découvrent, il permet d’entendre un musicien dont le rapport à l’histoire du jazz est exceptionnellement direct sans le voir se transformer en gardien de cette histoire.

Personnellement, c’est ce que je recherche dans un disque. Je ne veux pas qu’un musicien me répète ce que je sais déjà. Je veux qu’il me rappelle pourquoi ce que je croyais connaître mérite encore d’être écouté. J’aime les artistes qui connaissent leurs racines sans les transformer en chaînes, et les disques qui assument leur histoire sans devenir des monuments.

Puis arrive «Summer Solstice», presque inévitablement, comme une dernière poussée de chaleur. En septembre, le titre prend une dimension presque symbolique. L’été commence à céder du terrain, mais la musique brûle encore. Il aurait difficilement pu y avoir une meilleure manière de refermer le disque.

Je n’aurais pas pu demander une meilleure bande-son pour la fin de l’été.

Turn the Music Up est finalement un disque sur la mémoire, mais surtout sur le refus de la laisser devenir une prison. Azar Lawrence regarde en arrière parce qu’il possède une histoire musicale exceptionnelle. Il regarde aussi devant lui parce qu’il n’a manifestement pas terminé de dire ce qu’il a à dire. C’est là que le disque dépasse le simple hommage à une époque. Il rappelle que l’histoire du jazz n’est pas close, qu’elle ne se trouve pas uniquement dans les archives, les rééditions, les musées ou les universités, mais qu’elle continue dans les corps de ceux qui l’ont vécue et dans leur capacité à transmettre sans reproduire.

Après toutes ces années, c’est peut-être le plus beau compliment que je puisse adresser à Azar Lawrence: sa musique reste vivante parce qu’elle refuse de traiter le passé comme quelque chose de mort. Elle en conserve la chaleur, les contradictions, les aspirations et les blessures, mais elle refuse de s’y enfermer. Elle continue d’avancer.

Et, en cet après-midi de septembre où le soleil semblait déterminé à ne laisser aucun endroit où se cacher, j’ai fermé la porte du studio, monté le volume et écouté. Ce n’était pas une fuite vers le passé. C’était peut-être, au contraire, la meilleure manière de comprendre que le passé, lorsqu’il est réellement vivant, ne nous demande jamais de revenir en arrière. Il nous oblige à continuer.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, September 12h, 2026

Follow PARIS-MOVE on X

::::::::::::::::::::::::

To buy this album (September 25, 2026)

Website

The Azar Lawrence Experience (TALE):
Azar Lawrence, tenor and soprano saxophones
Brian Swartz, trumpet
Taka Mori, guitar
Robert Turner, keyboards
Gerald Brown, bass
Yayo Morales, drums, percussion (#1, 3, 4, 7)
Lynne Fiddmont, vocals

Additional musicians:
Quinn Carson, trombone (#4, 7)
Munyungo Jackson, percussion (#2)
David Leach, percussion (#1, 3, 4, 7)
Adam Moseley, chimes (#5)

 Track Listing:

  1. Highway  (Amaury Tristão) 9:25
  2. Novo Ano (Amaury Tristão) 6:15
  3. Atlantis (McCoy Tyner) 7:06
  4. Lost Tribes of Lemuria (Azar Lawrence) 5:48
  5. The Creator Has a Master Plan (Pharoah Sanders-Leon Thomas) 8:28
  6. Fatisha  (Azar Lawrence) 5:43
  7. Summer Solstice (Azar Lawrence) 6:47

Produced by Azar Lawrence, Tracy Hannah, and Adam Moseley
Arranged by Azar Lawrence and Tracy Hannah
Engineer, Adam Moseley
Recorded at Earthstar Creation Center Recording Studios, Venice, CA.
Mastered by Bernie Grundman at Bernie Grundman Mastering, Los Angeles, CA.
Artwork and design, Natalie Meyjes and Vincent Collier

DEDICATION
This album is lovingly dedicated to Vincent Collier, Azar’s beloved brother, whose spirit, wisdom, and rhythm continue to inspire the music and the message.

All songs performed by the Azar Lawrence Experience (TALE)
Produced under the creative direction of Trazar Records
Spiritual Jazz for the People—Turn the Music Up
Liner notes, Jeff Weber
Public Relations, Terri Hinte
Distribution—CrossCheck Media/Trazar Records