Jacob Wick – I’ll Make You Coffee While You Still Sleep (FR review)

Self Released – Street date : September 18, 2026
Jazz moderne
Jacob Wick - I'll Make Cofee While you Still Sleep

Jacob Wick: trouver la lumière dans l’obscurité de I’ll Make You Coffee While You Still Sleep

Pour aborder I’ll Make You Coffee While You Still Sleep, l’album très conceptuel de Jacob Wick, il faut accepter d’emblée de perdre quelques repères. Trompettiste, compositeur, chanteur et improvisateur américain installé à Mexico depuis 2014, Wick ne raconte pas une histoire au sens traditionnel. Il juxtapose des fragments de vie, des souvenirs, des désirs, des lieux et des situations qui apparaissent, disparaissent et reviennent parfois sous une autre forme. Dès les premières notes, j’ai été ramené aux années punks, à cette voix volontairement en décalage avec la musique, qui refuse les règles ordinaires de l’interprétation. C’est radical. On entre dans son univers où l’on reste à la porte. Every Day I Stand on the Balcony and Hope You Walk By fut pour moi une découverte immédiate, une musique que je cherchais à comprendre tout en l’écoutant. Oui, le monde de Wick est loin du mien, avec ses propres codes et son propre langage émotionnel. Mais peu importe. Sous la construction conceptuelle, quelque chose de musicalement fascinant se met en place.

Le disque fonctionne comme une mémoire en mouvement. Préparer le petit déjeuner pour un partenaire, conduire la nuit après avoir quitté un amant, marcher main dans la main dans les rues de Mexico, découvrir ce que signifie rester disponible à l’amour : autant de scènes minuscules qui deviennent matière musicale. Wick parle de « queer time », une temporalité sentimentale et non linéaire où passé, désir et présent coexistent. L’idée pourrait rester théorique. Elle ne le reste pas. Elle est inscrite dans la musique elle-même. Un instant en rappelle un autre, un lieu devient une personne, une personne devient un souvenir et le passé revient sans prévenir. Le disque ne progresse donc pas comme un récit ; il fonctionne comme fonctionnent nos souvenirs, par associations, accidents et retours.

La voix de Wick est probablement ce qui déstabilise le plus. Elle évoque le désespoir, parfois une nostalgie presque physique pour les lieux traversés, les rencontres perdues et les moments qui ne reviendront pas. Fragile, certes, mais jamais simplement fragile. Elle cherche quelque chose dont on ne sait pas toujours s’il s’agit d’un être, d’un souvenir ou d’une manière de rester ouvert. Avec New Jersey Turnpike 3am Cold Coffee Stale Milk, deuxième titre de l’album, l’univers s’élargit brutalement. Après le premier morceau, presque cotonneux comme un lendemain de fête, Wick reprend la main. La trompette devient géographie. Les lieux se mettent à parler. Il y a quelque chose de David Lynch dans cette manière de déplacer imperceptiblement le réel, de rendre familier un paysage qui ne l’est plus tout à fait.

Wick est venu tard au chant, mais sa voix n’a rien d’un supplément. Elle devient un instrument à part entière, une autre entrée dans l’espace émotionnel de la composition. Jazz, chanson américaine, improvisation, écriture expérimentale : l’album circule entre ces territoires sans jamais accepter de s’y installer. Les préoccupations queer qui traversent son travail ne sont pas plaquées sur la musique comme un commentaire intellectuel. Elles déterminent sa manière de respirer, de se déplacer, de laisser les formes ouvertes. C’est là que le concept devient intéressant : lorsqu’il cesse d’expliquer la musique pour devenir la musique.

À Mexico, Wick travaille régulièrement avec un quartet composé de Gibrán Andrade à la batterie, Alonso López Valdés à la basse et Federico Sánchez à la guitare. Leur présence est essentielle. L’écriture est précise, mais l’improvisation lui permet de rester instable. Mélodies lyriques, rythmes mouvants, interactions collectives : tout peut se transformer sans perdre son centre émotionnel. Rien ne paraît entièrement écrit, mais rien ne semble laissé au hasard. Les musiciens ne sont pas là pour illustrer une idée. Ils la traversent.

C’est finalement dans cette improvisation que le projet de Wick trouve sa forme la plus convaincante. I’ll Make You Coffee While You Still Sleep n’est pas un disque facile et ne cherche d’ailleurs jamais à le devenir. Il questionne, déplace, parfois agace. La nostalgie y est omniprésente, mais de quelle nostalgie parle-t-on exactement ? C’est peut-être là que le disque devient le plus passionnant, parce que les sons disent souvent davantage que les mots. Ils sont cinématographiques, presque intemporels, capables de faire surgir un lieu ou une situation sans jamais les décrire. Wick ne nous dit pas quoi regarder. Il entrouvre une porte.

My Way poursuit cette logique avec une sensation très particulière de lendemain de nuit blanche. Peut-être quelques verres de trop sur une terrasse, le monde qui continue de tourner alors que notre perception s’est déplacée. Il y a ici une déconstruction ludique, parfaitement maîtrisée sous son apparente confusion. Le morceau semble dire : je suis vivant. Mais il appartient surtout à celui qui l’écoute. C’est là, pour moi, que l’album gagne sa liberté. Il ne nous impose pas une image. Il nous donne les éléments nécessaires pour en fabriquer une. Il ne nous dit pas ce qu’il faut ressentir. Il nous oblige à ressentir par nous-mêmes.

À ce moment, il faut renoncer à tout comprendre. Une œuvre n’est pas toujours une énigme dont il faudrait trouver la solution. Parfois, la porte elle-même est l’œuvre. Et c’est ici que Pierre Soulages me revient à l’esprit.

La comparaison peut sembler inattendue, mais elle ne l’est pas tant que cela. Soulage a passé une grande partie de sa vie à travailler le noir, sans jamais considérer le noir comme une absence de lumière. Son œuvre repose au contraire sur la tension entre obscurité et lumière, matière et reflet, surface et apparition. À Conques, ses 104 vitraux réalisés entre 1987 et 1994 prolongent cette recherche : un verre translucide et non coloré qui laisse la lumière naturelle devenir elle-même partie de l’œuvre. Le résultat change avec l’heure, le ciel, la météo, le déplacement du regard. Rien n’est fixé une fois pour toutes.

C’est exactement ce qui m’intéresse chez Jacob Wick. Sa musique ne se laisse pas enfermer dans une forme définitive. Elle dépend du souvenir, du moment, des musiciens, mais aussi de celui qui l’écoute. Comme Soulages, Wick semble moins intéressé par l’image que par les conditions qui permettent à l’image d’apparaître.

Sous l’amertume, il y a donc autre chose. Une lumière. Pas une lumière rassurante, encore moins une consolation facile, mais une lumière qui n’existerait pas sans l’obscurité qui l’entoure. Sa musique est fragmentée, parfois étrange, parfois volontairement difficile, mais elle demeure ouverte. Ouverte à la mémoire, au désir, à l’incertitude, à l’amour. Cette ouverture est probablement la véritable matière de l’album.

Il serait donc vain de chercher à résoudre I’ll Make You Coffee While You Still Sleep. Il faut le traverser. Certains auditeurs seront déroutés, voire irrités. Je peux le comprendre. Wick ne distribue pas les repères habituels. Mais cette résistance est aussi sa force. Il ne cherche pas à reproduire une musique que nous connaissons déjà. Il construit un espace où peuvent cohabiter plusieurs mémoires, plusieurs émotions et plusieurs langages.

J’ai commencé l’écoute en essayant de comprendre le concept. Je la termine avec des images. Le balcon, le New Jersey Turnpike, les rues de Mexico, le café froid, le lait passé, les routes nocturnes, les corps, les amants, les cigarettes, les conversations et tout ce qui reste tu. Une étrange géographie de la mémoire se dessine, dans laquelle la vie continue alors qu’une partie de nous n’a pas encore accepté ce qui vient de disparaître.

C’est peut-être là que Jacob Wick me rejoint le plus directement. Non pas parce que je reconnaîtrais le monde qu’il décrit, mais parce que je connais cette sensation étrange qui consiste à regarder quelque chose qui vient de finir et à se demander à quel moment précis cette chose est devenue le passé.

I’ll Make You Coffee While You Still Sleep ne nous demande finalement pas d’entrer dans le monde de Jacob Wick pour en accepter les règles. Il nous donne des fragments et nous laisse construire le nôtre. C’est une liberté exigeante, pour le musicien comme pour l’auditeur. J’ai commencé par chercher le concept. J’en retiens des images. Quelque part entre un balcon, une autoroute du New Jersey, les rues de Mexico et cette lumière incertaine qui apparaît après une longue nuit, Jacob Wick compose une musique située entre mémoire et imagination. Et peut-être rejoint-il ainsi, à sa manière, l’intuition de Soulages : il faut parfois accepter de traverser l’obscurité pour découvrir ce que la lumière était déjà en train de révéler.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, September 7th, 2026

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To buy this album

Website

Musicians :
Gibrán Andrade, drums
Alonso López Valdés, bass
Federico Sánchez, guitar
Jacob Wick, trumpet & voice

Track Listing :
Every day I stand on the balcony and hope you walk by
New Jersey Turnpike 3am cold coffee stale milk
Fate should have made you a gentleman’s
Sentado en la barra con un nazi y Ramón
Ya
My Way
Paso y vamos caminando de la mano
Un día nos vamos a morir
Every time we say goodbye

Recorded March 22-23 & July 16 2025 at Pedro y el Lobo in Mexico City by Santiago Parra. Mixed by Santiago Parra. Mastered by Jonathan Kaspy.
Cover photo by César Torres
Design by Kit Schluter