Interview du saxophoniste Elias Haslanger

Interview du saxophoniste Elias Haslanger

Interview du saxophoniste Elias Haslanger

par Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio

September 10th, 2026

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Elias Haslanger: les personnes, les lieux et la musique qui ont construit un héritage

Entretien intime avec le saxophoniste d’Austin, qui revient sur les musiciens qui l’ont façonné, les amitiés devenues musique, la ville qui est devenue son foyer et les histoires qui se cachent derrière son nouvel album, Legacy.
Il y a des musiciens qui passent leur carrière à chercher un son. Et puis il y en a d’autres qui passent leur vie à accumuler des rencontres, des lieux et des expériences, jusqu’à ce que tout cela finisse par devenir une partie intégrante de leur musique. Pour Elias Haslanger, cette histoire passe par des professeurs et des mentors, de grands chefs d’orchestre, des nuits passées à jouer, les clubs d’Austin, les amitiés, les tournées, la famille et des décennies d’écoute. Sa carrière s’est naturellement déployée entre le jazz et un univers musical beaucoup plus vaste, sans jamais perdre de vue les racines de cette musique.
Son nouvel album, Legacy, rassemble aujourd’hui cette histoire. Mais l’aventure de ce disque a commencé bien plus tôt.

Les débuts

Thierry De Clemensat: Elias, avant les albums, avant les tournées et avant qu’Austin ne prenne une place aussi importante dans votre vie, vous souvenez-vous du moment où la musique est devenue autre chose qu’un simple plaisir ?

Elias Haslanger: C’était probablement lorsque j’avais 12 ans et que j’ai pris un saxophone pour la première fois. J’étais en sixième et j’ai commencé à prendre des cours avec un saxophoniste professionnel d’Austin. J’aimais apprendre et, de nature, j’étais aussi assez compétitif. Je voulais donc être meilleur que les autres élèves de mon âge. J’ai grandi dans un environnement où la musique occupait une place importante et, même très jeune, j’en écoutais énormément.

Thierry De Clemensat: Vous avez découvert Charlie Parker très jeune. Vous souvenez-vous de ce que vous avez ressenti la première fois que vous l’avez vraiment entendu? Qu’est-ce qui, chez Parker, vous a donné envie de prendre votre saxophone et de comprendre ce qu’il faisait?

Elias Haslanger: Ma mère m’avait acheté mon premier disque de Charlie Parker. C’était une compilation publiée par Dial, Cool Blues. Je n’avais jamais rien entendu de pareil. Cela m’a immédiatement intrigué. Il y avait dans son jeu quelque chose de brut, de viscéral, qui était extrêmement captivant. Et sa virtuosité technique était tout simplement sidérante. Au début, je ne comprenais pas vraiment ce que j’entendais. Alors j’ai écouté le disque encore et encore, en essayant de saisir le son et la musique. J’avais un mentor, LaFalco «Corky» Robinson, qui a été le premier à me donner les transcriptions de ses solos. J’ai commencé à les travailler, probablement lorsque j’étais en quatrième. Ensuite, j’ai voulu tout apprendre sur le bebop et j’ai essayé d’imiter son jeu.

Thierry De Clemensat: Quand vous étiez jeune, vous imaginiez-vous déjà devenir musicien professionnel ou ce rêve s’est-il construit progressivement, au fil des rencontres?

Elias Haslanger: Je ne me suis jamais imaginé devenir musicien professionnel. Les choses se sont simplement faites naturellement avec le temps. Lorsque j’ai dû choisir où aller à l’université, j’avais d’autres centres d’intérêt, mais j’ai finalement choisi la musique à l’Université du Texas, notamment à cause du professeur de saxophone, Harvey Pittel. Il a joué un rôle déterminant dans ma façon de travailler. Il m’a appris à mettre en place une véritable routine de pratique et à comprendre la discipline nécessaire pour progresser. À mesure que je m’améliorais, on a commencé à m’appeler pour jouer des concerts. Et je me suis rendu compte que j’aimais vraiment jouer devant un public. Tout s’est fait de manière très naturelle.

Ceux qui vous ont façonné

Thierry De Clemensat: Vous avez eu la chance de travailler avec des professeurs et des mentors remarquables. Lorsque vous pensez à des personnes comme Harvey Pittel, Dick Oatts ou Ellis Marsalis, qu’est-ce qui vous revient en premier: une chose qu’ils vous ont dite, quelque chose qu’ils ont joué ou simplement leur manière d’être musiciens?

Elias Haslanger: Chacun a eu une influence différente sur moi. De loin, Harvey Pittel a été celui qui a eu le plus d’influence sur moi en tant que saxophoniste. Il m’a appris tout ce qu’il fallait savoir sur l’instrument: comment produire un beau son, comment travailler, comment pratiquer et comment faire de la musique. Son influence a été immense. Je n’ai étudié avec Dick que pendant un semestre, mais il m’a donné une vision très honnête et très concrète de ce que signifie être un musicien professionnel. Garder des frais généraux aussi bas que possible, essayer de jouer la musique que l’on aime avec les gens que l’on aime, continuer à apprendre en permanence… Voilà le genre de conseils qu’il m’a donné. Ellis, lui, parlait peu. Mais lorsqu’il prenait la parole, ses mots étaient toujours très justes. J’admirais son sérieux vis-à-vis de la musique. J’admirais également le fait qu’il était un homme profondément attaché à sa famille et qu’il avait consacré sa vie à la musique.

Thierry De Clemensat: Ellis Marsalis était un musicien exceptionnel, mais aussi un professeur remarquable. Qu’est-ce que cela faisait d’avoir quelqu’un comme Ellis qui vous écoute alors que vous étiez encore en train de construire votre propre voix?

Elias Haslanger: J’avais 23 ans lorsque j’ai rencontré Ellis. C’est le trompettiste Martin Banks qui me l’a présenté. Martin avait joué avec Dexter Gordon, Duke Ellington, Count Basie, l’orchestre maison de l’Apollo et quantité d’autres formations. J’ai rencontré Ellis vers la fin de sa carrière et de sa vie, et c’était une personne extraordinaire à côtoyer. Ellis était venu jouer à Austin dans le cadre du Clarksville Jazz Festival. Martin et lui étaient amis depuis l’époque où ils jouaient ensemble dans l’orchestre de Ray Charles. Ellis m’a demandé de monter sur scène avec lui sur la recommandation de Martin. J’ai ensuite joué avec lui deux autres fois pendant son séjour à Austin. Comme je l’ai dit, Ellis ne parlait pas beaucoup. Mais après ma dernière prestation avec lui, il m’a fait un compliment. Il m’a simplement dit: «Tu sonnes bien.» Évidemment, cela m’a fait plaisir, mais je ne pensais pas que quelque chose d’autre allait en découler. À l’époque, j’étais lié au label Heart Music, dont le propriétaire, Tab Bartling, a suggéré que nous travaillions ensemble. À ma grande surprise, Ellis a accepté et nous avons prévu une journée complète en studio. J’étais un peu intimidé. Nous avons passé toute la journée à Houston et il s’est montré extrêmement généreux. Il prenait la séance très au sérieux. Nous avons finalement retenu deux morceaux de cette session pour mon album Kicks Are for Kids. Pendant notre journée en studio, j’ai énormément appris simplement en l’écoutant jouer. Nous avons également discuté de Duke Ellington, Charlie Parker et de plusieurs autres grands noms du jazz. Il m’encourageait. Il n’avait pas vraiment de conseils techniques à me donner sur mon jeu, si ce n’est de continuer. La plupart des anciens avec lesquels j’ai eu la chance de jouer, des gens comme James Polk ou Martin Banks, avaient très peu de choses à dire sur le son, la technique ou le «comment» de la musique. Ce qui comptait davantage, c’était une manière de ressentir la musique et un engagement total envers elle. Ils savaient que c’était un voyage qui durerait toute une vie. Il fallait accepter de se donner complètement au processus et à la musique Pouvoir jouer et enregistrer avec Ellis reste certainement l’un des grands moments de ma vie musicale.

Thierry De Clemensat: Y a-t-il une phrase qu’Ellis vous a dite et qui vous accompagne encore aujourd’hui, peut-être quelque chose dont vous n’avez compris le sens que bien plus tard?

Elias Haslanger: «Si c’était facile, tout le monde le ferait.»

Thierry De Clemensat: Vous avez ensuite rejoint l’orchestre de Maynard Ferguson. Vous vous êtes retrouvé sur les routes, à jouer soir après soir avec des musiciens extraordinaires. Y a-t-il eu un soir ou un moment où vous vous êtes dit: «Voilà, c’est désormais ma vie»?

Elias Haslanger: Lorsque j’ai reçu l’appel pour rejoindre l’orchestre, notre première date était au Mirage, à Las Vegas. Nous devions y jouer pendant trois soirées et tous les musiciens de jazz de la vieille école qui vivaient à Las Vegas et que Maynard connaissait étaient présents. J’étais déjà nerveux, mais mon vol avait pris du retard et je n’avais pas pu répéter avec le groupe avant le concert. J’ai donc dû découvrir le répertoire directement sur scène. C’était vraiment stressant, mais tout s’est bien passé. Maynard, les musiciens de l’orchestre et tous ces anciens de la scène jazz ont été incroyablement chaleureux et encourageants.

Thierry De Clemensat: Maynard Ferguson avait une personnalité très forte et un son immédiatement reconnaissable. Comment apprend-on auprès d’un musicien comme lui sans perdre sa propre identité?

Elias Haslanger: Il n’y avait personne comme Maynard. C’était vraiment un individu unique dans l’histoire de la musique. Il encourageait chacun à développer sa propre personnalité musicale. C’était encore une fois un ancien extrêmement généreux. Après chacun de mes solos, chaque soir, il venait me serrer la main sur scène et me remerciait. Il ne dormait pas dans le bus et moi non plus. Nous avons donc passé de nombreuses nuits éveillées à parler de légendes comme Charlie Parker, Miles Davis et d’autres grands musiciens. Il m’a dit que j’occupais dans son orchestre le même pupitre que Wayne Shorter ! C’était complètement fou et difficile à imaginer, mais c’était bien le cas. La principale chose que j’ai apprise de Maynard, c’est son dévouement à la musique et au public. Il accueillait tout le monde dans son univers musical. C’était l’ultime showman. Il avait des admirateurs allant des enfants de l’école primaire jusqu’aux personnes de plus de 80 ans, et toutes les générations entre les deux. Après chaque concert, il signait tous les autographes qu’on lui demandait. Il aimait profondément jouer pour les gens.

Thierry De Clemensat: Quand vous repensez à tous les musiciens avec lesquels vous avez travaillé, y en a-t-il un qui vous a appris quelque chose sur la musique que vous n’avez compris que des années plus tard?

Elias Haslanger: En vieillissant, je me rends compte que l’ascension de la montagne continue. Tous les anciens avec lesquels j’ai joué et auprès desquels j’ai appris savaient que le voyage ne se terminait jamais. Il y a toujours une place au sommet pour celui qui est prêt à faire le travail nécessaire.

La vie d’un musicien professionnel

Thierry De Clemensat: Il existe une vision romantique de la vie de jazzman: les clubs, les nuits tardives, les voyages, l’improvisation. Après toutes ces années, qu’est-ce que cette image romantique ne montre absolument pas?

Elias Haslanger: C’est énormément de travail. Les cachets sont faibles, les déplacements sont difficiles et les clubs connaissent de véritables difficultés financières. La majeure partie du temps est consacrée à la logistique : trouver les dates, organiser le groupe, gérer les finances, attendre avant le concert… Beaucoup, beaucoup d’attente. La partie amusante, c’est évidemment de jouer de la musique et d’échanger avec le public.

Thierry De Clemensat: Lorsque vous débutiez, comment imaginiez-vous la vie d’un musicien professionnel? Et qu’est-ce qui s’est révélé complètement différent de ce que vous auriez pu imaginer?

Elias Haslanger: Je ne suis pas certain d’avoir vraiment eu une image précise de ce que serait la vie d’un musicien professionnel. Je n’ai jamais activement pensé à devenir musicien professionnel et je n’en ai pas vraiment rêvé. Ma vie a simplement pris cette direction naturellement. Je n’avais donc pas vraiment d’idées préconçues. En revanche, Dick Oatts, mon mentor, m’a donné un conseil très pratique qui m’a beaucoup servi : garder mes frais généraux aussi bas que possible afin de pouvoir jouer la musique que j’avais envie de jouer.

Thierry De Clemensat: Vous avez vécu quelque temps à New York avant de construire votre vie à Austin. Qu’est-ce que New York vous a appris sur le métier de musicien, et que vous a appris votre retour au Texas sur votre propre identité?

Elias Haslanger: New York est une ville extraordinaire. Lorsque j’y vivais, je tournais avec Maynard Ferguson, ce qui a été une expérience incroyable. Maynard était le showman ultime. Il invitait tout le monde à entrer dans la musique. C’était vraiment une personne et un artiste à part. Je ne pense pas que le fait de vivre à New York m’ait appris quelque chose de particulier sur la musique, si ce n’est qu’il faut travailler dur. Il y a là-bas énormément de musiciens de niveau international. J’ai donc beaucoup apprécié de pouvoir les côtoyer et d’avoir régulièrement accès à de la musique jouée à un niveau extrêmement élevé. Revenir au Texas était important pour ma femme et moi parce que nous voulions fonder une famille et être plus proches de nos proches. Nous avons eu la chance d’avoir deux magnifiques filles et de pouvoir trouver un équilibre entre la famille et la musique à Austin.

Thierry De Clemensat: Vous avez vu la scène musicale d’Austin évoluer pendant plusieurs décennies. Qu’est-ce que la ville a réussi à préserver, et qu’avez-vous peur qu’elle finisse par perdre?

Elias Haslanger: Austin est passée d’une petite ville universitaire à l’une des grandes villes des États-Unis. Évidemment, énormément de choses ont changé. Mais je dis toujours aux gens que si vous présentez votre musique avec honnêteté et intégrité, il y aura toujours des personnes capables d’y être sensibles, quel que soit le style ou le genre musical. Austin est connue pour sa musique et pour ses musiciens, et cette réputation continue de grandir. Elle attire des musiciens de grande qualité venus du monde entier. Ma principale inquiétude concerne la possibilité pour les musiciens de continuer à vivre ici. Le coût de la vie augmente beaucoup plus vite que les revenus de la classe créative.

Church on Monday

Thierry De Clemensat: Church on Monday est devenu un élément essentiel de votre vie musicale. Vous souvenez-vous clairement de la première soirée? À l’époque, pouviez-vous imaginer que ce projet deviendrait une partie aussi durable de votre carrière?

Elias Haslanger: Je me souviens très bien de la première soirée. Cela faisait des années que je voulais jouer dans cette salle en tant que leader, mais la bonne occasion ne s’était jamais présentée. Jusqu’à ce que je crée ce groupe. À l’origine, le projet était destiné à devenir un projet d’enregistrement pour mon cinquième album. Je voulais notamment travailler avec le Dr Polk, qui était à la fois un ami et un mentor. À Austin, on le connaissait surtout comme pianiste, mais je savais qu’il avait joué de l’orgue avec Ray Charles. Je voulais donc que les gens puissent à nouveau l’entendre jouer de cet instrument. Dès notre première soirée au Gallery, j’ai compris que nous tenions quelque chose de spécial. Et nous voilà, quinze ans et trois albums plus tard, toujours là tous les lundis.

Thierry De Clemensat: Il y a quelque chose de très particulier dans le fait de jouer régulièrement devant le même public. Vous finissez par connaître les personnes dans la salle, et elles finissent par vous connaître. Qu’est-ce que le public de Church on Monday comprend de votre musique qu’une personne qui vous voit pour la première fois pourrait ne pas percevoir?

Elias Haslanger: Je crois que ce qui rend Church on Monday si particulier, c’est que vous pouvez nous entendre pour la première fois ou pour la 300e fois: il y a toujours dans cette salle et dans cette musique un sentiment de communauté et de joie que l’on ressent immédiatement. C’est pour cette raison que les gens reviennent.

Thierry De Clemensat: Le fait d’avoir une résidence régulière a-t-il changé votre manière d’aborder l’improvisation? Lorsque vous savez que vous serez de nouveau là la semaine suivante, cela vous donne-t-il davantage de liberté pour prendre des risques?

Elias Haslanger: Pas vraiment. En revanche, je pense que jouer régulièrement avec les mêmes musiciens est bénéfique parce que la musique concerne avant tout le groupe et les compositions, pas le soliste. Le soliste est simplement une extension du morceau. Lorsque le groupe joue régulièrement ensemble, les musiciens peuvent mieux comprendre et interpréter le morceau, et mieux accompagner le soliste.

Thierry De Clemensat: Ce qui est intéressant dans votre carrière, c’est que vous n’avez jamais semblé vouloir enfermer le jazz dans une case. Vous avez travaillé avec des musiciens issus du rock, du blues, de la soul, de la country et de bien d’autres traditions. Que devient Elias Haslanger lorsqu’il sort du monde du jazz traditionnel?

Elias Haslanger: Je crois que Duke Ellington disait: «Il y a deux sortes de musique: la bonne et la mauvaise.» Je partage cette philosophie. Si la musique est bonne, j’aime l’écouter et j’aime la jouer.

Les personnes derrière la musique

Thierry De Clemensat: Vous avez travaillé avec une incroyable diversité d’artistes. Y a-t-il une séance d’enregistrement, un concert ou une tournée qui vous fait encore sourire lorsque vous y repensez?

Elias Haslanger: Legacy est ma manière de rendre hommage aux mentors qui ont marqué ma vie, à ceux qui m’ont influencé et qui m’ont aidé à devenir le musicien que je suis aujourd’hui. Entre le fait d’avoir joué et enregistré avec Ellis Marsalis, d’avoir tourné avec Maynard Ferguson ou d’avoir joué chaque semaine aux côtés du Dr James Polk pendant plus de dix ans au Gallery, j’ai eu la chance de pouvoir puiser dans des années d’expériences partagées avec ces grands musiciens et avec beaucoup d’autres.

Thierry De Clemensat: Il y a une différence entre respecter un musicien et véritablement créer un lien avec quelqu’un en tant que personne. Certaines de vos relations musicales les plus importantes sont-elles également devenues de grandes amitiés?

Elias Haslanger: Oui. J’aime créer de la musique avec des gens qui sont mes amis. Cela fait partie du plaisir de jouer de la musique.

Thierry De Clemensat: Mike Sailors est votre partenaire musical depuis de nombreuses années. Que se passe-t-il lorsque vous jouez avec quelqu’un qui connaît vos instincts musicaux presque aussi bien que vous-même?

Elias Haslanger: Mike et moi avons écouté beaucoup de musique ensemble et nous avons des intérêts et des objectifs assez similaires dans la vie. C’est facile de jouer avec lui parce que nous partageons une vision musicale proche. C’est toujours un plaisir de jouer avec Mike. C’est un musicien formidable et un ami très cher.

Thierry De Clemensat: Après autant d’années à jouer ensemble, Mike peut-il encore vous surprendre? Et pouvez-vous encore le surprendre?

Elias Haslanger: La musique est un voyage qui dure toute une vie. Il est fait d’écoute, de travail et de concerts, mais aussi d’écriture, d’enregistrement et de collaborations. Si nous ne nous surprenons plus l’un l’autre, alors quelque chose ne va pas.

Thierry De Clemensat: Vous avez également travaillé avec des musiciens issus de générations et d’univers musicaux très différents. Qu’est-ce que les plus jeunes vous ont appris, alors que vous ne vous attendiez peut-être plus à apprendre quelque chose à ce stade de votre carrière?

Elias Haslanger: J’essaie toujours d’écouter et d’apprendre, et cela ne s’arrête jamais. Je n’ai aucun préjugé lié à l’âge.

Le musicien derrière le saxophone

Thierry De Clemensat: Après des décennies de pratique, que signifie travailler son instrument pour vous aujourd’hui? Abordez-vous encore le saxophone comme lorsque vous aviez vingt ans, ou votre relation avec l’instrument a-t-elle complètement changé?

Elias Haslanger: La seule chose qui a changé, c’est le temps dont je dispose pour pratiquer et l’expérience qui vient avec l’âge. J’aimerais avoir davantage de temps pour travailler, mais aujourd’hui, avec les années, je suis plus efficace dans la manière dont j’utilise mon temps de pratique.

Thierry De Clemensat: Votre définition d’un grand solo de saxophone a-t-elle changé au fil des années? Quand vous étiez plus jeune, qu’est-ce qui faisait selon vous la grandeur d’un musicien, et qu’écoutez-vous aujourd’hui?

Elias Haslanger: J’ai toujours aimé écouter toutes sortes de musiciens, de toutes les époques. Ben Webster me fait toujours autant vibrer, tout comme Michael Brecker. Le contexte dans lequel ils jouent est le plus important. Il s’agit du groupe et de la composition, pas du soliste. Le soliste n’est qu’une extension de la composition.

Thierry De Clemensat: À ce stade de votre vie, êtes-vous davantage intéressé par le fait de jouer beaucoup de notes ou de trouver la note juste?

Elias Haslanger: Encore une fois, je ne me préoccupe pas du nombre de notes, du moment qu’elles servent la composition et la musique que le groupe est en train de jouer à cet instant précis.

Legacy

Thierry De Clemensat: Le titre de votre nouvel album est Legacy. C’est un mot puissant. Il peut donner l’impression de regarder en arrière, alors que vous êtes encore pleinement engagé dans votre vie créative. Pourquoi ce titre vous semblait-il juste aujourd’hui?

Elias Haslanger: Je joue, compose et enregistre depuis plus de trente ans. Ce titre reflète donc les expériences que j’ai accumulées jusqu’à présent. Vivre à New York, partir en tournée, revenir à Austin, fonder une famille, élever mes enfants… Tout cela constitue mon héritage. Mais c’est aussi une manière de reconnaître l’influence des personnes qui m’ont accompagné et de rendre hommage à leur propre héritage. Cette musique est profondément enracinée dans la tradition, tout en reflétant les attitudes et les idées d’aujourd’hui.

Thierry De Clemensat: L’album est intimement lié aux personnes qui vous ont façonné. Lorsque vous avez commencé à écrire cette musique, pensiez-vous consciemment à vos mentors ou ces souvenirs se sont-ils simplement glissés naturellement dans vos compositions?

Elias Haslanger: Je ne commence jamais une composition avec l’idée d’écrire sur une chose ou sur une personne. Je pars d’un rythme et d’un sentiment, puis la musique évolue à partir de là.

Thierry De Clemensat: Certains titres de l’album sont particulièrement personnels: «Going Home», «Faith in Family», «Reflection», «Gentle Giant», «Sweet Relief» et «A View of the City». Lorsque vous regardez tous ces titres ensemble, y voyez-vous des fragments de votre propre vie?

Elias Haslanger: Oui. C’est une collection de mes compositions originales et les titres reflètent mon histoire et mes expériences personnelles.

Thierry De Clemensat: Il y a une idée intéressante derrière le mot «héritage». Nous recevons la musique de ceux qui nous ont précédés et, à notre tour, nous finissons par entrer dans cette histoire. Pensez-vous à ce que vous laisserez derrière vous ou êtes-vous encore trop occupé à faire de la musique pour vous poser cette question?

Elias Haslanger: Les deux. C’est à la fois un hommage à mes mentors et une manière de documenter ma propre vie. C’était une démarche parfaitement intentionnelle.

Thierry De Clemensat: Pour terminer, Elias, imaginez que dans vingt ans, un jeune saxophoniste découvre Legacy sans rien connaître de vous. Il écoute le disque, entend les musiciens, découvre les histoires racontées à travers les compositions. Qu’aimeriez-vous que ce jeune musicien comprenne de la vie qui se trouve derrière cette musique?

Elias Haslanger: J’espère simplement que cela l’incitera à devenir une force positive et à contribuer au bien dans l’univers.