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Bashō: quand la contemplation devient un exercice de style.
Pour ceux qui pensent encore que le jazz est une musique de niche, ce n’est certainement pas avec Bashō, le nouvel album de Jochen Baldes, qu’ils changeront d’avis. Il faut, pour entrer dans ce disque, accepter de quitter les chemins familiers du jazz pour rejoindre ceux de la poésie japonaise du XVIIe siècle, à la rencontre de Matsuo Bashō, né en 1644 et mort en 1694, figure majeure de la littérature japonaise et maître du haïku. L’entreprise, sur le papier, a tout pour séduire: durant la pandémie de Covid-19, Baldes s’est plongé dans la littérature, le cinéma et l’art japonais avant de chercher à traduire musicalement ce qui caractérise la poésie de Bashō, sa sobriété, son goût du silence, la puissance de l’image et cette manière de suggérer davantage qu’elle n’explique.
Le problème est que, dans Bashō, l’intention finit par devenir plus visible que la musique elle-même.
Le principe est pourtant limpide. Huit haïkus, récités dans leur langue originale, servent de prélude à huit compositions. À chaque fois, le poème ouvre un espace que la musique est censée prolonger. L’idée est de faire passer dans le langage instrumental la concision et l’abstraction du haïku, en laissant aux timbres, au silence, au rythme et à l’improvisation collective le soin de faire naître des impressions fugitives. Le quartet, sans piano ni guitare, réunit Christoph Irniger, Raphael Walser et Lukas Mantel autour de Baldes et privilégie une approche très ouverte du jazz contemporain européen. La matière musicale est travaillée, les échanges entre les instrumentistes sont précis, et l’absence d’instrument harmonique donne à l’ensemble une respiration particulière.
Il y a donc bien une musique à écouter. Et c’est précisément ce qui rend le disque frustrant. Car au moment où l’on commence à pénétrer dans une composition, à suivre une ligne mélodique, une tension rythmique ou simplement le dialogue entre les musiciens, un nouveau haïku vient interrompre l’écoute. Il faut alors quitter la musique, revenir au poème, accepter une nouvelle suspension, puis recommencer. J’ai eu beau chercher les références nécessaires pour comprendre la démarche, je n’ai jamais véritablement réussi à trouver la porte d’entrée qui me permettrait de m’abandonner à l’album. Au contraire, plus je tentais de comprendre sa structure, plus je prenais conscience de son dispositif. Il m’aura fallu un temps considérable pour venir à bout des huit compositions, en refusant obstinément de sauter les haïkus. Sans cette obligation propre à l’exercice de la critique, je me serais probablement arrêté après trois morceaux.
Ce qui devait être une invitation à la contemplation devient ainsi une forme de contrainte. Le disque demande à son auditeur de ralentir, de suspendre ses habitudes, de considérer chaque composition comme un fragment d’un ensemble plus vaste. Pourquoi pas ? La musique contemporaine a parfaitement le droit d’exiger de la patience. Mais encore faut-il que cette patience soit récompensée. Or, dans Bashō, l’effort demandé paraît parfois supérieur à ce que la musique restitue.
Le paradoxe est d’autant plus frappant que le haïku repose précisément sur une économie des moyens. Quelques mots, une image, un instant, et soudain un monde entier s’ouvre devant le lecteur. La force de Bashō tient notamment à cette capacité à faire surgir l’immensité à partir du presque rien. Baldes cherche manifestement à transposer cette esthétique dans la musique. Mais son album produit parfois l’effet inverse : il accumule autour de la musique les signes qui nous indiquent comment il faudrait l’écouter. Le Japon, Bashō, le haïku, le silence, l’espace, l’éphémère : tout est là, et peut-être trop ostensiblement.
C’est ici que Bashō m’apparaît comme un disque excessivement conceptuel, voire prétentieux. Non pas parce qu’un musicien aurait tort de s’inspirer d’un poète japonais du XVIIe siècle. Les rencontres entre littérature et musique peuvent être fécondes et ont donné naissance à d’innombrables œuvres remarquables. Mais parce que la référence semble parfois peser davantage que ce qu’elle produit musicalement. Le nom de Bashō devient presque un argument d’autorité esthétique. Il suffit alors de savoir que la musique cherche la sobriété pour être tenté de la trouver sobre, qu’elle veut évoquer le silence pour être invité à l’entendre comme silencieuse, qu’elle revendique l’espace pour considérer chaque vide comme signifiant.
Or une musique véritablement évocatrice n’a normalement pas besoin de mode d’emploi. C’est peut-être là que réside la principale faiblesse de l’album. Baldes semble avoir voulu composer une musique qui corresponde à l’idée que nous nous faisons de Bashō, plutôt qu’une musique simplement nourrie par sa poésie. La différence est subtile mais essentielle. Dans le premier cas, le poète devient une grille de lecture qui encadre l’écoute. Dans le second, il serait un point de départ, que les musiciens pourraient ensuite oublier pour laisser la musique vivre selon ses propres lois.
Le quartet aurait d’ailleurs beaucoup gagné à être placé au centre du projet. Sans piano ni guitare, il possède une véritable singularité sonore. Les instruments doivent construire leur propre espace, dialoguer sans le confort d’une harmonie constamment présente, laisser les silences participer au discours. Dans les meilleurs moments, c’est cette formation qui retient l’attention : une musique européenne contemporaine, abstraite sans être totalement froide, attentive aux textures et aux interactions, capable de faire naître une tension à partir de presque rien. À ces instants, Baldes n’a plus besoin de Bashō. La musique parle suffisamment. Mais ces moments sont trop souvent rattrapés par le concept.
Il y a quelque chose d’assez paradoxal dans cet album qui prétend célébrer la simplicité. Il est conceptuellement complexe. Il revendique la retenue, mais affirme constamment ses intentions. Il cherche la suggestion, tout en multipliant les indications permettant de comprendre ce qui doit être suggéré. Il veut créer de l’espace, mais ne laisse finalement que peu d’espace à l’auditeur pour interpréter librement ce qu’il entend.
On pourra évidemment considérer cette difficulté comme faisant partie intégrante de l’œuvre. Certains auditeurs, plus familiers de la poésie japonaise ou du jazz contemporain européen, y trouveront probablement une cohérence et une profondeur qui m’échappent. C’est la limite, assumée, de toute critique : elle décrit aussi une expérience personnelle d’écoute. Mais cette expérience compte. Un album peut être exigeant sans être rebutant, abstrait sans être distant, intellectuel sans devenir démonstratif. Bashō franchit parfois cette frontière fragile où la profondeur recherchée commence à ressembler à une posture.
Il reste donc une question simple : comment écouter un album dans son entièreté lorsque son propre dispositif empêche si souvent l’immersion ? Après plusieurs écoutes, je continue de penser que les compositions de Jochen Baldes sont plus intéressantes lorsqu’elles cessent de vouloir être des traductions musicales du haïku. Le véritable intérêt de ce quartet réside dans ses silences, ses respirations, ses tensions et dans la liberté laissée aux quatre musiciens. Il y avait là matière à un disque singulier, peut-être même fascinant.
Mais à force de vouloir nous rappeler qu’il s’agit d’un voyage dans l’univers de Bashō, l’album finit par rendre ce voyage plus difficile qu’il ne devrait l’être. Et c’est peut-être son paradoxe ultime : pour entendre réellement la musique de Jochen Baldes, il faudrait presque oublier Bashō. Pour apprécier Bashō, il faudrait accepter que la musique n’ait pas besoin de nous rappeler, à chaque étape, qu’elle est censée être poétique.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, September 6th, 2026
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To buy this album (October 23, 2026)
Musicians :
Jochen Baldes | Tenor Saxophone, Bass Clarinet
Christoph Irniger | Tenor Saxophone, Bass Clarinet Raphael Walser | Bass
Lukas Mantel | Drums
Sonoe Kato | Voice
Track Listing
Aki no kure Intro
Aki no kure
Sakura kana Intro
Sakura kana
Kimi hi o take Intro
Kimi hi o take
Natsugoromo Intro
Natsugoromo
Shizukasa Intro
Shizukasa
Sazaregani Intro
Sazaregani
Mume ga ka Intro
Mume ga ka
Meigetsu Intro
Meigetsu
