Braff/ Eldh/ König – Outside (FR review)

Unit Records – Street date : October 16, 2026
Jazz
Braff/Eldh/König – Outside

Outside: lorsque le jazz cesse de jouer pour commencer à écouter.

Le café fumait encore sur mon bureau lorsque j’ai lancé Outside. C’était un de ces matins d’automne où la lumière semble arriver en retard, comme si le jour lui-même répugnait à se mettre en marche. Dehors, les arbres commençaient leur lente reddition, les après-midi perdaient quelques minutes chaque jour et le ciel avait pris cette pâleur indécise qui annonce les saisons moins généreuses. Je n’avais aucune intention particulière d’écouter un disque avec l’attention du critique. Je cherchais simplement une musique pour accompagner le début de la journée, quelque chose qui puisse demeurer dans la pièce sans réclamer immédiatement que l’on s’occupe de lui. Mais Outside, le nouvel album du trio formé par Malcolm Braff, Petter Eldh et Lukas König, n’est pas de ces disques qui acceptent facilement de rester à l’arrière-plan. Il commence presque discrètement, puis il déplace quelque chose dans l’écoute. On se surprend à interrompre ce que l’on faisait pour comprendre ce qui vient de se produire. Le jazz connaît depuis longtemps l’art de l’accroche immédiate. Une mélodie peut s’imprimer dans la mémoire en quelques secondes, une pulsation peut entrer dans le corps avant même que l’intelligence ait eu le temps de l’identifier. Outside choisit une autre voie. Il ne cherche ni l’évidence ni la séduction instantanée. Il installe plutôt un trouble, une légère inquiétude, l’impression que la musique se déroule à quelques centimètres de ce que l’on croit entendre. À mesure que les minutes passent, l’écoute change de nature. On cesse de suivre uniquement les phrases du piano ou les lignes de basse pour prêter attention aux intervalles, aux respirations, aux micro-déplacements de la pulsation, à ces décisions presque invisibles qui font basculer un morceau sans jamais annoncer le changement. Le disque ne demande pas que l’on fasse un effort pour l’aimer ; il fait quelque chose de plus subtil, il nous oblige à écouter autrement.

La première chose qui retient l’oreille est la caisse claire de Lukas König. Son timbre possède une présence étonnamment physique, sèche et précise, mais jamais clinique. Il y a dans chaque frappe une matière, une tension, une intention. König ne se contente pas de ponctuer la mesure : il semble la mettre à l’épreuve. Il avance, retient, déplace, insiste, comme si le tempo n’était pas une règle mais une matière avec laquelle il pouvait négocier. C’est là que son jeu devient véritablement remarquable. La batterie cesse d’être l’instrument qui maintient les autres dans le temps pour devenir celui qui interroge ce temps. Chez les meilleurs batteurs, le rythme n’est jamais seulement compté ; il est pensé. König possède précisément cette faculté, celle de faire sentir qu’un battement peut être une décision, qu’un silence peut être une réponse et qu’un simple déplacement d’accent peut suffire à changer le caractère d’une phrase entière. Lorsque Malcolm Braff entre au piano, la question de la technique s’efface presque immédiatement. Il ne joue pas comme un musicien désireux de montrer ce qu’il sait faire, mais comme quelqu’un qui cherche à découvrir où une phrase peut le conduire. Ses lignes ont quelque chose de sinueux, parfois de presque rêveur, mais elles ne sont jamais décoratives. Une idée surgit, semble se diriger vers une résolution, puis prend un détour que l’on n’avait pas prévu. On croit reconnaître le chemin avant de comprendre qu’il n’existe pas. Le piano de Braff évoque ces oiseaux que l’on regarde traverser un ciel d’automne : leur trajectoire paraît évidente, mais rien ne permet de savoir ce qui la décide. Ils vont quelque part, certainement, mais la logique de leur mouvement nous échappe. Il y a dans cette musique une forme de liberté qui n’a rien de spectaculaire et qui, précisément pour cette raison, paraît plus profonde. Petter Eldh apporte au trio une autre forme d’incertitude. Sa basse possède une densité physique impressionnante, mais elle refuse constamment de rester à la place que l’on voudrait lui assigner. Elle peut être large, profonde, presque architecturale, puis devenir nerveuse, sèche, percussive. Eldh possède une imagination rythmique considérable, mais il sait surtout que le rythme n’est jamais séparé de la mélodie. Ses lignes ont une direction, une respiration, une manière de raconter quelque chose même lorsqu’elles semblent se dérober à la logique habituelle de l’accompagnement. Sa basse donne au trio sa gravité, mais c’est une gravité mobile, susceptible de se déplacer à tout instant. Elle soutient la musique tout en lui donnant envie de s’échapper.

C’est précisément pour cette raison que l’expression «trio piano-basse-batterie» paraît insuffisante. Elle décrit les instruments, mais pas la musique. Braff, Eldh et König ne donnent jamais l’impression de remplir trois fonctions préétablies. Ils donnent plutôt le sentiment de trois personnalités qui se rencontrent et négocient sans cesse le territoire commun. Une idée née à la batterie peut être reprise par la basse, puis transformée par le piano. Une phrase harmonique peut provoquer une réaction rythmique. Une impulsion apparemment secondaire peut devenir le centre d’un passage quelques secondes plus tard. Les rôles circulent, les frontières deviennent poreuses, et ce qui compte finalement n’est plus tant ce que chacun joue que ce que chacun rend possible chez les deux autres. Cette qualité est beaucoup plus rare qu’on ne pourrait le croire. Le jazz contemporain n’a jamais disposé d’une telle abondance de musiciens capables techniquement de presque tout faire. Les métriques complexes, les changements de tempo, les architectures harmoniques sophistiquées sont devenues le vocabulaire quotidien d’une génération de virtuoses. Le problème n’est donc plus de savoir si un musicien peut jouer quelque chose de difficile. Le problème est de savoir pourquoi il devrait le jouer. À force de maîtriser le langage, certains finissent par confondre la maîtrise du langage avec la nécessité de parler. Le résultat peut être éblouissant et pourtant parfaitement froid. On admire le mécanisme, on reconnaît la prouesse, mais la musique elle-même semble avoir disparu derrière la démonstration de son intelligence.

Outside évite cette maladie contemporaine avec une élégance remarquable. La virtuosité est partout, mais elle ne se donne jamais en spectacle. Les musiciens savent ce qu’ils sont capables de faire et n’éprouvent manifestement pas le besoin de nous le rappeler à chaque mesure. La complexité n’est jamais une décoration, encore moins une médaille. Elle sert une intention. Le rythme possède un caractère, les silences ont une fonction, les déplacements harmoniques produisent une tension réelle. La technique devient presque invisible, ce qui est probablement son état le plus accompli. Lorsqu’un musicien atteint ce degré de maîtrise, on ne pense plus à la difficulté de ce qu’il joue. On pense à ce que cela fait à l’écoute. Le parcours de Malcolm Braff permet de comprendre cette conception particulière du temps musical. Depuis plus de deux décennies, le pianiste travaille sur les rapports entre rythme, pulsation et perception, en circulant avec une grande liberté entre le jazz et la musique contemporaine et en intégrant à son langage des traditions rythmiques venues notamment d’Afrique et d’Inde. Pourtant, Outside n’a rien d’un inventaire d’influences. Braff ne pose pas ses références sur la table comme autant de preuves d’érudition. Elles sont déjà transformées par l’expérience, suffisamment assimilées pour ne plus avoir besoin d’être nommées. Ce qui demeure, c’est une manière de penser le mouvement musical, de faire sentir la pulsation sans toujours la livrer explicitement, de donner au temps une souplesse qui peut devenir presque déstabilisante. La question n’est donc pas seulement de savoir où tombe le temps, mais comment nous le reconnaissons. À quel moment une pulsation devient-elle perceptible ? Combien faut-il en dire pour que l’oreille puisse la reconstruire ? Que se passe-t-il lorsqu’un accent arrive là où il n’était pas attendu ? Jusqu’où peut-on retirer des repères sans faire disparaître la sensation de mouvement ? Ce sont de vieilles questions, mais les grands musiciens savent rendre les vieilles questions dangereusement neuves. Braff ne cherche pas à abolir notre sens du temps. Il fait quelque chose de plus troublant : il nous rappelle que ce sens repose sur des habitudes et que les habitudes peuvent être déplacées.

Eldh est le partenaire idéal de cette entreprise parce que son propre jeu semble constamment refuser l’immobilité. Il peut donner l’impression de construire une fondation avant de déplacer lui-même les pierres sur lesquelles repose cette construction. Sa basse possède une force considérable, mais jamais ostentatoire. Il sait qu’une note grave n’a pas besoin d’être énorme pour être lourde, qu’un déplacement rythmique presque imperceptible peut avoir davantage d’effet qu’une démonstration de puissance. Son jeu possède cette qualité rare qui consiste à donner une direction sans imposer une destination. La musique avance, mais on ignore toujours exactement vers quoi elle avance. Cette distinction devient essentielle dans un paysage musical où l’excellence instrumentale est devenue presque une évidence. Pouvoir jouer quelque chose de difficile n’est plus une justification suffisante pour le jouer. Eldh semble le savoir instinctivement. Il ne joue jamais comme s’il cherchait à prouver qu’il est un grand bassiste. Il joue comme si la véritable question était de savoir ce que la basse peut apporter à la musique à cet instant précis. C’est une différence considérable. Dans le premier cas, l’instrumentiste cherche à être entendu. Dans le second, il cherche à rendre la musique plus nécessaire.

Lukas König partage cette intelligence. Sa batterie ne fonctionne jamais comme un simple moteur destiné à propulser le trio. Elle écoute. Elle anticipe. Elle répond. Elle provoque. Il peut durcir le mouvement sans alourdir la musique, complexifier une figure sans donner l’impression de calculer son effet. Le kit devient une palette plutôt qu’une mécanique, un ensemble de matières capables de modifier la lumière d’un passage. La caisse claire peut devenir sèche comme une ponctuation, la cymbale ouvrir soudainement l’espace, un accent déplacé créer une fissure dans une phrase apparemment stable. König joue constamment avec la perception du temps, mais il le fait sans jamais exhiber le procédé. Il y a dans son jeu une forme de conversation qui constitue l’un des grands plaisirs du disque. Il peut annoncer un changement avant qu’il ne survienne, interrompre une phrase sans casser son élan ou provoquer une tension avec un geste presque insignifiant. Surtout, il sait être présent sans chercher constamment à attirer l’attention. Cette qualité est moins spectaculaire que le solo brillant, mais elle est infiniment plus précieuse dans un trio. Beaucoup de batteurs veulent que l’on remarque leur jeu. König semble davantage vouloir que l’on remarque ce que le jeu des trois musiciens est en train de devenir. C’est également ce qui rend la relation entre les trois hommes si convaincante. Ils se font confiance, et cette confiance est peut-être le véritable matériau d’Outside. Improviser ne consiste pas seulement à savoir inventer. Il faut savoir attendre, renoncer, laisser une phrase ouverte, accepter qu’un partenaire emmène la musique dans une direction que l’on n’avait pas prévue. Il faut surtout savoir écouter assez profondément pour répondre à ce qui vient réellement d’être joué, et non à ce que l’on avait soi-même prévu de jouer. C’est une différence capitale. Dans beaucoup de musiques improvisées, chacun parle très bien. Ici, les trois musiciens semblent surtout avoir appris à entendre ce que les autres disent. Le silence joue alors un rôle essentiel. Il n’est jamais un accident, encore moins un vide à combler. Il devient une matière musicale à part entière. Dans un trio aussi exposé, le silence peut être plus audacieux qu’une avalanche de notes, parce qu’il laisse apparaître la fragilité de la décision. À trois, il n’existe presque aucun endroit où se cacher. Une hésitation devient audible, une respiration prend du poids, une note peut soudain sembler beaucoup plus importante qu’elle ne l’était sur le papier. Cette vulnérabilité donne à Outside une tension que l’on ne rencontre pas toujours dans les formations plus importantes, où la masse sonore peut parfois dissimuler les incertitudes.

Cette nudité explique aussi la pertinence du titre. Outside suggère un dehors, un territoire situé au-delà du familier, mais pas nécessairement en rupture avec lui. Les trois musiciens ne cherchent pas à brûler l’histoire du jazz pour prouver leur modernité. Ils connaissent trop bien cette histoire pour avoir besoin de la rejeter. Le trio piano-basse-batterie est l’une des formes les plus anciennes et les plus codifiées du jazz, chargée d’une tradition immense, parfois intimidante. Pourtant, Braff, Eldh et König ne semblent jamais porter cet héritage comme un fardeau. Ils le traversent. Ils en connaissent les règles, puis choisissent lesquelles respecter, lesquelles déplacer et lesquelles laisser derrière eux.

C’est ce qui distingue Outside de tant d’albums contemporains qui semblent encore prisonniers du besoin de choisir leur camp. D’un côté, ceux qui cherchent refuge dans la tradition, comme si l’histoire garantissait à elle seule la valeur d’une musique. De l’autre, ceux qui ressentent l’obligation permanente de prouver qu’ils ont dépassé cette histoire, comme si l’innovation devait nécessairement prendre la forme d’une rupture. Outside ne participe pas à cette querelle. Le disque sait d’où il vient, mais il ne semble préoccupé que par ce que la musique peut encore devenir. Sa sensibilité européenne, son ouverture à la musique contemporaine, son goût pour les structures rythmiques complexes et son langage profondément jazz ne sont jamais présentés comme des identités concurrentes. Tout cela coexiste naturellement. Le disque ne cherche pas à afficher sa modernité ; il la pratique. Il ne proclame aucune révolution, et c’est peut-être justement pourquoi il paraît plus neuf que tant de musiques qui passent leur temps à nous expliquer qu’elles le sont. Plus on écoute Outside, plus sa sophistication devient paradoxalement secondaire. Ce qui reste est beaucoup plus simple et beaucoup plus difficile à obtenir : la sensation de vie. Les rythmes sont complexes, mais ils ne ressemblent jamais à des exercices de virtuosité. Les structures sont précises, mais la musique ne paraît jamais programmée. L’improvisation s’aventure loin sans devenir une posture. On sent constamment la possibilité d’un accident heureux, d’une bifurcation que les trois musiciens n’avaient peut-être pas prévue eux-mêmes. Et cette possibilité est essentielle, parce qu’elle maintient la musique dans le présent.

C’est aussi pourquoi le disque gagne à être réécouté. Une première écoute laisse surtout une impression de mouvement, de tension et d’atmosphère. Puis certains détails commencent à apparaître. Une figure rythmique que l’on croyait décorative se révèle structurelle. Une phrase de Braff prend soudain le sens d’une réponse à une idée formulée par Eldh quelques instants plus tôt. Un accent de König, presque passé inaperçu, apparaît rétrospectivement comme le moment où tout a basculé. Les grands disques ne livrent pas nécessairement leurs secrets ; ils modifient plutôt la manière dont on les entend à chaque retour. À force d’écoute, les trois instruments semblent perdre une partie de leurs frontières. Le piano demeure un piano, la basse demeure une basse, la batterie demeure une batterie, mais leur séparation devient moins importante que leur circulation. On commence à percevoir un organisme musical plutôt que trois voix distinctes, une forme qui se transforme continuellement sous l’effet des interactions. C’est un équilibre difficile : conserver l’identité de chacun sans laisser ces identités devenir des frontières. Outside y parvient avec une remarquable souplesse. Braff ne disparaît jamais dans le trio, pas plus qu’Eldh ou König, mais chacun semble suffisamment libre pour que le collectif puisse respirer.

Lorsque l’album s’est achevé, le café sur mon bureau était froid. Le jour était désormais installé. La lumière avait changé, l’automne avait repris possession du paysage et la journée ordinaire avait commencé. Pourtant, quelque chose du disque persistait. Je pensais encore à la caisse claire de König, à cette manière qu’a Eldh de déplacer le centre de gravité de la musique, à ces phrases de Braff qui donnent au rythme moins la forme d’une grille que celle d’une question. C’est peut-être à cet instant qu’un disque cesse d’être simplement un bon disque. La véritable réussite d’un album ne réside pas toujours dans ce que l’on peut en dire. Elle réside parfois dans ce qui demeure après que l’on a cessé de parler. Outside laisse précisément ce genre de trace. Il rend le temps plus sensible sans jamais prétendre nous enseigner quoi que ce soit à son sujet. Il donne au silence une activité. Il rappelle que le rythme n’est pas seulement ce qui soutient la musique, mais l’une des façons dont elle pense, respire et se souvient. Il existe aujourd’hui quantité de trios remarquables. Il existe beaucoup moins de formations capables de donner le sentiment que leur langage est encore en train de se découvrir. C’est là que Braff, Eldh et König deviennent particulièrement intéressants. Lorsqu’ils atteignent leur meilleur niveau, Outside ne ressemble plus à un exercice de jazz contemporain sophistiqué. Il devient une conversation véritable, avec ses hésitations, ses provocations, ses silences et ses intuitions. Une conversation dont on ne connaît jamais exactement la destination, mais dont on comprend immédiatement qu’elle mérite d’être suivie.

Le disque est cérébral sans être froid, aventureux sans transformer l’expérimentation en décoration, profondément enraciné dans le jazz sans laisser son histoire décider de son avenir. Il possède surtout une qualité devenue précieuse : il fait confiance à l’auditeur. Il lui donne assez de complexité pour nourrir l’écoute, mais ne lui fournit pas le mode d’emploi. Il ne demande pas d’abord à être compris. Il demande à être entendu. La nuance est considérable, car la musique qui exige d’être comprise avant d’être ressentie finit souvent par ne plus être qu’un objet d’admiration. Outside fait exactement le contraire. On peut l’aborder sans connaître les recherches de Braff sur le rythme, sans comprendre les subtilités du jeu d’Eldh, sans être capable de nommer les procédés rythmiques de König. Quelque chose passe malgré tout, et même avant toute analyse. Le corps perçoit la tension avant que l’esprit ne lui donne un nom. L’oreille comprend qu’un équilibre vient de se déplacer avant que l’intelligence ne puisse expliquer comment. C’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles le jazz demeure si puissant : il peut penser sans cesser d’être physique. Sur scène, cette musique doit nécessairement prendre une autre dimension. Outside ne donne pas l’impression d’être un objet achevé, enfermé dans sa propre version discographique. Il ressemble davantage à une partition de possibles, à un moment fixé dans une conversation qui pourrait toujours recommencer autrement. L’enregistrement saisit une configuration particulière entre trois musiciens, mais rien ne laisse penser qu’elle soit définitive. Au contraire, tout dans cette musique suggère que l’essentiel se trouve précisément dans ce qui n’a pas encore été joué.

Trois musiciens entrent dans un même espace avec des histoires différentes, des instincts différents et des façons différentes d’habiter le temps. Ils ne cherchent pas à abolir ces différences. Ils les utilisent. Ils les confrontent, les déplacent, les mettent en tension jusqu’à ce qu’apparaisse quelque chose qui n’appartient plus à aucun d’eux séparément. C’est là que l’improvisation retrouve son sens le plus profond : non pas la liberté de faire n’importe quoi, mais la possibilité de découvrir ensemble un territoire qu’aucun musicien n’aurait pu atteindre seul. Pour cette raison, Outside figure parmi les enregistrements en trio les plus convaincants entendus ces dernières années. Son originalité ne vient pas d’une volonté un peu vaine de sonner comme personne avant lui. Elle repose sur une ambition autrement plus difficile : rendre à des matériaux familiers leur capacité de surprise. Le jazz n’a pas besoin de se réinventer à chaque mesure pour rester vivant. Il lui suffit parfois de retrouver, dans une vieille question, une réponse que personne n’avait encore entendue de cette manière. À la fin, on ne sait plus très bien où s’arrête la composition et où commence l’improvisation, où finit l’idée d’un musicien et où commence la réponse de l’autre. Mais cette incertitude n’est pas un défaut à résoudre. Elle est le cœur même du disque. Outside ne choisit ni la structure contre la liberté, ni la tradition contre l’invention, ni l’intelligence contre l’instinct. Il refuse ces oppositions trop faciles et préfère demeurer dans leur tension. C’est dans cet espace instable, entre ce qui est écrit et ce qui advient, entre ce que l’on sait et ce que l’on découvre, que Braff, Eldh et König ont trouvé leur véritable voie.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, September 6th, 2026

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Musicians:
Malcolm Braff | Upright Piano
Petter Eldh | Double Bass
Lukas König | Drums

Trackinglist:
Vienese Grøt à la Berlinaise
3TOES
Cycle
Crémines

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Petter Eldh’s website
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