| Jazz |
Chris McNulty, Soul Journey: la voix quand elle cesse de chanter
Il arrive qu’un disque vous parvienne trop tard. Non pas parce qu’il serait déjà dépassé, mais parce qu’il lui faut, pour être véritablement entendu, échapper un instant au flot ordinaire des nouveautés. Un album est envoyé, se perd, réapparaît quelques jours ou quelques semaines plus tard, parfois lorsque l’on ne se souvient presque plus l’avoir attendu. Soul Journey, le huitième album de Chris McNulty, est arrivé ainsi. Une pochette rouge, un disque que l’on glisse dans le lecteur avec cette curiosité un peu distraite qui accompagne les écoutes dont on n’attend rien de précis. Et puis quelque chose se passe. Rien de spectaculaire, aucune entrée en matière destinée à conquérir immédiatement l’auditeur. Une voix, des instruments, une respiration, un espace. Il faut alors accepter de ne pas savoir tout de suite ce que l’on écoute. Car Chris McNulty appartient à cette catégorie devenue rare de musiciens pour lesquels le genre ne constitue pas une réponse suffisante. Australienne, longtemps installée à New York avant de revenir travailler en Australie, elle possède une connaissance intime de plusieurs traditions sans paraître prisonnière d’aucune. Soul Journey, son premier album enregistré en Australie, rassemble des musiciens australiens, américains et européens expatriés et juxtapose sept compositions originales à cinq standards du Great American Songbook. Mais ces éléments biographiques, si utiles soient-ils, ne disent pas l’essentiel. L’essentiel est ailleurs, dans cette manière presque physique qu’a McNulty de faire passer la voix du côté de l’instrument. Dès « Secrets That We Keep », la chanteuse semble moins interpréter une chanson qu’installer une scène sonore. Le saxophone devient interlocuteur, parfois même narrateur, tandis que la voix se dérobe à son rôle attendu. Ce n’est plus seulement une voix qui porte des paroles : c’est une matière qui se déplace, se fracture, se suspend. La différence est considérable. Elle permet de comprendre pourquoi Soul Journey, malgré son inscription évidente dans le jazz vocal, ne ressemble pas à un simple nouvel album de chanteuse de jazz. McNulty ne vient pas seulement chanter dans une formation instrumentale. Elle pense comme une musicienne, écrit comme une compositrice et utilise le chant comme l’un des moyens de cette pensée.
C’est probablement ce qui explique la première impression de décalage que procure le disque. On croit reconnaître un territoire et, à mesure que l’écoute avance, le sol se dérobe légèrement. Il y a les standards, bien sûr, ces morceaux que le jazz a tellement fréquentés qu’ils semblent parfois ne plus appartenir à personne. Il y a les balades, les harmonies familières, les respirations savamment disposées, cette élégance qui peut devenir, chez tant d’interprètes, une seconde nature au point de se transformer en automatisme. Mais McNulty semble avoir compris qu’un standard ne mérite pas d’être repris simplement parce qu’il est beau. Il faut encore trouver ce qu’il peut dire aujourd’hui, et surtout ce qu’il peut révéler de celui ou de celle qui le chante. «Estate», de Bruno Martino, est à cet égard un cas révélateur. Tout était réuni pour une interprétation confortable: une mélodie connue, une certaine mélancolie immédiatement disponible, l’atmosphère méditerranéenne que le morceau transporte avec lui. McNulty refuse cette facilité. Elle ne cherche pas à effacer le caractère familier de la chanson, mais à le rendre légèrement instable. Le morceau paraît soudain moins assuré, plus nu, presque vulnérable. Sa voix n’y est pas toujours employée comme une ligne mélodique continue. Elle respire, hésite, colore, laisse les silences faire leur part du travail. Cette façon de ne pas remplir l’espace est l’une des grandes qualités du disque. Dans une époque où l’on produit souvent la densité comme une preuve de richesse, McNulty sait que le silence peut être plus expressif qu’un effet supplémentaire. Les musiciens disposent ainsi d’un espace véritable pour intervenir, commenter, prolonger ou simplement laisser la phrase en suspens. L’écoute devient une conversation plutôt qu’une démonstration. Et c’est peut-être là que se trouve la vraie sophistication de Soul Journey: dans ce refus discret de l’esbroufe.
La carrière de McNulty éclaire évidemment cette liberté. Installée à New York à partir de la fin des années 1980, elle y a passé près de trois décennies et a travaillé avec des figures importantes du jazz américain, avant de revenir en Australie en 2015. Son parcours est celui d’une musicienne qui a traversé les frontières géographiques sans jamais faire de ces déplacements un argument esthétique. Cela s’entend ici. Il y a dans Soul Journey quelque chose de new-yorkais, non pas au sens d’un style reconnaissable mais dans cette manière de considérer l’histoire du jazz comme une matière vivante, que l’on peut reprendre, déplacer, contredire. Il y a aussi quelque chose de plus ancien, presque européen, dans le soin apporté à l’architecture des pièces, aux couleurs, aux équilibres instrumentaux. Et il y a enfin cette distance australienne, difficile à définir, qui donne au disque une perspective singulière sur des traditions dont McNulty connaît intimement les codes. Rien n’est pourtant présenté comme une théorie du métissage. Et c’est tant mieux. La musique n’a pas besoin de commenter ses propres origines. Elle les laisse simplement affleurer. Dans les arrangements, dans les changements de densité, dans les rencontres entre la voix et les bois, dans cette manière de passer d’un ensemble ample à une intimité presque dépouillée. Soul Journey est moins un manifeste qu’un espace mental. Le titre pourrait sembler emphatique, presque trop explicite, mais il finit par se justifier parce que le disque avance comme un mouvement intérieur. Il ne raconte pas une histoire au sens narratif du terme; il fait circuler des états, des souvenirs, des réminiscences. La nostalgie y est présente, mais elle n’est jamais transformée en décoration. Elle appartient à la matière même des chansons.
Cette dimension de mémoire prend d’ailleurs un relief particulier lorsque l’on sait que l’album est dédié à six grandes figures du jazz vocal disparues: Jay Clayton, Nancy King, Andy Bey, Carol Sloane, Mark Murphy et Sheila Jordan. Ce geste aurait pu n’être qu’un hommage convenu, une manière de saluer une génération disparue. Il ne l’est pas. La dédicace donne au disque une profondeur supplémentaire, parce que McNulty ne se situe jamais en dehors de cette histoire. Elle en est une héritière consciente. La musique vocale de jazz ne se transmet pas uniquement par les partitions ou les enregistrements ; elle se transmet aussi par l’écoute, par la fréquentation des autres voix, par ce que les chanteurs apprennent les uns des autres et par ce qu’ils décident, à leur tour, de transformer. Soul Journey apparaît ainsi comme un disque de continuité, mais une continuité qui ne ressemble pas à de la conservation. McNulty ne cherche pas à restaurer un âge d’or du jazz vocal. Elle en prélève certains principes pour les confronter à sa propre sensibilité. Le recours à la voix sans paroles, le jeu sur les timbres, les superpositions vocales et la déconstruction de certains standards témoignent de cette volonté de considérer le chant comme une matière musicale autonome. Les critiques récentes ont d’ailleurs insisté sur cette dimension de son travail, notamment sur son usage de la voix comme instrument et sur la diversité des configurations, des duos intimes aux formations plus amples. Il faut prendre cette démarche au sérieux, sans pour autant lui attribuer des intentions révolutionnaires qu’elle ne revendique pas. McNulty ne cherche pas à faire table rase. Elle fait quelque chose de plus difficile: elle habite une tradition sans accepter de s’y dissoudre.
Car la véritable question que pose Soul Journey n’est finalement pas celle de la nouveauté. Elle est celle de la présence. Qu’est-ce qu’un interprète apporte encore à une chanson que des dizaines, parfois des centaines d’autres ont déjà chantée? La réponse de McNulty tient dans le timbre, mais pas seulement. Elle tient dans le temps qu’elle accorde aux mots, dans la manière dont elle laisse une consonne prolonger une émotion, dans l’inflexion d’une note qui refuse de se résoudre exactement là où on l’attend. Elle tient aussi dans son intelligence des arrangements. Sur certaines pièces, la formation s’élargit, les bois et les cuivres donnent au morceau une dimension presque orchestrale; ailleurs, tout se réduit à quelques voix et à un piano, comme si la musicienne avait besoin de retirer progressivement les parois autour de la chanson. Cette alternance entre ampleur et intimité est l’un des ressorts du disque. Les configurations instrumentales ne servent pas à varier les couleurs pour le seul plaisir de la variété. Elles modifient la manière dont McNulty elle-même est entendue. Avec un ensemble derrière elle, sa voix devient parfois une composante parmi d’autres de l’architecture. En duo, elle se retrouve exposée, et chaque respiration acquiert une valeur différente. C’est particulièrement sensible dans les moments les plus dépouillés de l’album, où l’on mesure que sa technique n’est jamais une fin. Elle sait chanter fort, elle sait étirer une phrase, elle sait donner au son toute sa richesse, mais elle sait surtout quand ne pas le faire. Cette retenue est peut-être sa plus grande élégance.
Il faut pourtant se garder d’idéaliser Soul Journey. Tout n’y possède pas la même nécessité. Comme beaucoup d’albums de jazz vocal construits autour de standards et de compositions personnelles, le disque connaît des moments où son raffinement menace de devenir trop confortable. Certaines interprétations semblent moins indispensables que d’autres, et les plages plus lentes peuvent parfois se rapprocher de cette zone familière où l’élégance finit par neutraliser le risque. C’est précisément pour cette raison que les réussites les plus audacieuses apparaissent avec autant de force. Elles montrent ce que l’album aurait pu devenir s’il avait poussé plus loin encore cette volonté de déplacer les frontières entre chanson, improvisation et composition. Une critique honnête ne devrait pas confondre maîtrise et nécessité: un musicien peut parfaitement réussir ce qu’il entreprend sans que chacune de ses décisions nous paraisse indispensable. Soul Journey est suffisamment riche pour supporter cette réserve. Il n’a pas besoin d’être proclamé chef-d’œuvre pour être un disque important dans le parcours de McNulty. Sa valeur se situe peut-être précisément dans cette zone intermédiaire où l’expérience accumulée n’est pas devenue une formule. Le disque est maîtrisé, mais il n’est pas froid; savant, mais pas professoral; nostalgique, mais pas passéiste. Et surtout, il donne le sentiment d’une musicienne qui n’a plus rien à prouver, ce qui lui permet enfin de choisir ce qu’elle veut laisser entendre.
C’est pourquoi il faut écouter Soul Journey comme un album et non comme une suite de morceaux destinés à être isolés les uns des autres. Son architecture compte. Les chansons se répondent, les atmosphères se déplacent, la voix change de fonction selon les contextes, et l’ensemble finit par produire quelque chose de plus vaste que la somme de ses parties. Ce n’est pas un voyage au sens touristique du terme, encore moins une démonstration de virtuosité. C’est un déplacement intérieur, presque imperceptible, qui tient davantage de la mémoire que du récit. On entre dans le disque avec la question familière de savoir ce que Chris McNulty va faire d’une chanson ; on en ressort en se demandant ce que cette chanson est devenue en nous. La nuance est essentielle. Les meilleurs interprètes ne remplacent pas les chansons qu’ils chantent. Ils les déplacent suffisamment pour que nous puissions les entendre une nouvelle fois. C’est ce que McNulty accomplit lorsqu’elle s’attaque à des mélodies aussi connues que «Blue in Green» ou «Estate». Elle ne prétend pas les posséder. Elle les écoute à son tour, et son interprétation devient la trace de cette écoute.
Après plusieurs passages, c’est donc moins la virtuosité de Chris McNulty que sa manière de résister à la virtuosité qui demeure. Sa voix est remarquable, son sens du rythme et du phrasé est évident, son écriture témoigne d’une véritable expérience de la composition, mais rien de tout cela n’est posé comme un trophée. Le disque préfère suggérer que démontrer. Et lorsque la musique s’arrête, quelque chose reste. Une mélodie revient sans prévenir. Une phrase vocale se remet à circuler dans la tête. On se souvient d’un saxophone entré presque à contretemps, d’un silence qui avait semblé trop long, d’une inflexion qui n’avait rien d’extraordinaire au premier abord mais qui, quelques heures plus tard, paraît soudain essentielle. C’est là, peut-être, que se mesure la réussite d’un album. L’excellence technique appartient à l’instant de l’écoute; la musique véritable appartient à ce qui vient après. Soul Journey possède cette qualité rare de ne pas se terminer exactement lorsque le disque s’arrête. Il continue dans la mémoire, discrètement, sans réclamer son importance. Chris McNulty n’y cherche ni la consécration ni la rupture. Elle fait quelque chose de plus ancien et de plus exigeant: elle écoute le jazz qu’elle a reçu, elle le transforme à la mesure de ce qu’elle est devenue et elle nous le rend avec suffisamment de liberté pour que nous puissions, à notre tour, l’entendre autrement. Dans un paysage musical où tant de disques veulent immédiatement être remarqués, celui-ci choisit une autre forme de pouvoir. Il accepte de durer. Et cette durée, au bout du compte, est probablement la plus convaincante des critiques.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, September 4th, 2026
Follow PARIS-MOVE on X
::::::::::::::::::::::::
Compositions and lyrics by Chris McNulty (tracks: 1, 2, 3, 5, 6, 9, 10)
Musicians :
Voice – Chris McNulty
Piano – Brett Williams (tracks: 1, 2, 3, 5, 6, 7, 9, 10, 13)
Piano – John Di Martino (tracks: 4, 8, 11, 12)
Bass – Ben Robertson (tracks: 1, 2, 3, 5, 6, 7, 9, 10)
Drums – Lewis Pierre (tracks: 1, 3, 5, 6, 7, 10)
Saxophones (tenor/sop) – Carl Mackey (tracks: 1, 3, 5, 7)
Flutes, bass clarinet, clarinet – Tony Hicks (tracks: 1, 3, 5)
Flugel, trumpet – Gianni Marinucci (tracks: 1, 5)
Track Listing :
Secrets That We Keep
Elegy For Olga
Gratitude
Estate
The Waiting Game
The Blessing
Nothing Like You
It Never Entered My Mind
Beneath The Winter Sun
Flying Still
All My Tomorrows
There’s No Such Thing As Love
Alfie
Core Ensemble Arrangements:
Chris McNulty & John Di Martino (tracks: 3, 5)
Chris McNulty (tracks: 2, 4, 6, 7, 8, 9, 11, 12, 13)
John Di Martino (tracks: 1,10)
Woodwind and Flugel Arrangements:
Mirko Guerrini (tracks: 1, 3, 5)
Additional Background Vocal Arrangements:
Chris McNulty (tracks: 3, 5, 6)
Produced by Chris McNulty
Recorded at Brian Brown Studios, University of Melbourne, Aug 2025 (tracks: 1, 2, 3, 5, 6, 7, 8, 10, 13)
Session engineer: Patrick Telfer
Recorded at Trading 8s Music, Paramus, NJ, Sep 2025 (tracks: 4, 8, 11, 12)
Session engineer: Chris Sulit
Vocal overdubs recorded at TVOG, Bakery Hill, Ballarat, Sep-Nov 2025
Pearl Coast Jazz Studios, Soldiers Hill, Ballarat, Nov-Dec 2025
Session engineer: Dav Byrne
Mixed: Dav Byrne, TVOG, Bakery Hill, Ballarat
Final Mix and Mastering: David Darlington,
Bass Hit Studios, NYC, January 2026
