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Stephen Byth, ou l’art de grandir dans l’immobilité.
Certains musiciens qui cherchent à imposer leur voix. D’autres commencent par écouter ce qui les précède, avant de chercher à comprendre ce qu’ils peuvent en faire. Stephen Byth appartient à cette seconde catégorie. Chez ce saxophoniste et compositeur australien installé à New York, l’histoire du jazz n’est jamais un simple décor. Elle constitue une matière vivante, un territoire qu’il faut connaître pour pouvoir ensuite s’en éloigner. John Coltrane, Duke Ellington et Wayne Shorter sont ainsi présents dans son univers, non comme des modèles à reproduire, mais comme des interlocuteurs invisibles. Avec Growth in Stasis, son nouvel album attendu le 16 octobre, Byth prolonge cette conversation sur un territoire à la fois mélodique, intellectuellement inquiet et profondément inscrit dans l’histoire du jazz.
Le titre de l’album donne immédiatement la clé de cette démarche. Growth in Stasis, autrement dit grandir dans l’immobilité. Deux notions qui semblent se contredire et qui résument pourtant assez bien l’univers du musicien. Car chez Byth, le changement ne passe pas nécessairement par un mouvement visible. Il peut être intérieur, lent, presque imperceptible. On peut avoir le sentiment de rester au même endroit tout en étant profondément transformé. Cette idée n’est pas seulement une construction intellectuelle. Elle trouve son origine dans une rencontre avec Wayne Shorter, lors d’un atelier au cours duquel Byth avait demandé au légendaire saxophoniste et compositeur comment transformer le poison en médicament à travers la musique. La réponse de Shorter fut aussi brève que vertigineuse : « Le poison est le médicament. » Byth a conservé cette phrase avec lui et elle est devenue l’un des fondements de Growth in Stasis.
Tout le disque semble partir de cette intuition. Plutôt que de chercher à éliminer l’incertitude, Byth l’accepte. Plutôt que de résoudre systématiquement les tensions, il les laisse parfois ouvertes. La contradiction n’est plus un problème à régler, mais une possibilité musicale. La fragilité peut devenir une force, le doute un moteur et l’instabilité, au lieu de menacer la musique, peut lui donner sa direction. C’est précisément ce qui rend Growth in Stasis si intéressant. L’album s’ouvre avec « Seed of Thought », une miniature de moins de deux minutes qui agit comme une porte entrouverte sur l’ensemble. Il se referme avec « Upon Reflection », autre pièce brève qui semble revenir sur le chemin parcouru. Entre ces deux morceaux, Byth ne raconte pas une histoire au sens traditionnel du terme. Il construit plutôt un espace mental dans lequel les idées apparaissent, se transforment, se contredisent parfois, puis reviennent sous une autre forme.
Cette architecture musicale constitue l’une des grandes qualités du disque. Byth écrit des mélodies qui peuvent immédiatement séduire sans jamais devenir prévisibles. Certaines possèdent une dimension poétique, intime, presque fragile. D’autres se montrent plus anguleuses, nerveuses, voire soudainement sauvages. Il existe dans cette musique une tension permanente entre la beauté et l’instabilité. Au moment où une mélodie semble avoir trouvé une direction confortable, le compositeur peut introduire une rupture rythmique, une inflexion harmonique ou un changement de texture qui oblige l’auditeur à reconsidérer ce qu’il croyait avoir compris. La surprise n’est jamais utilisée comme un simple effet. Elle fait partie de la manière dont Byth pense sa musique.
À première écoute, il serait tentant de voir en lui un musicien de jazz européen. Sa relation avec la musique classique est évidente et ses compositions témoignent d’une attention au détail, à l’orchestration et au développement formel que l’on associe volontiers à la musique de chambre européenne. Mais cette comparaison ne suffit pas. Byth est australien et vit désormais à New York. Sa musique porte la trace particulière d’un artiste qui a circulé entre plusieurs cultures musicales sans jamais appartenir totalement à une seule d’entre elles. Cette position intermédiaire est loin d’être une faiblesse. Elle constitue au contraire l’une des sources de son originalité.
La musique classique lui apporte une forme d’architecture, mais le jazz lui donne le mouvement. Sous la sophistication des arrangements demeure un sens du groove, une dimension physique qui empêche les compositions de devenir excessivement cérébrales. C’est l’une des conséquences les plus intéressantes de son parcours. S’installer à New York ne signifie pas simplement pour un musicien venu d’Australie rejoindre un environnement où le jazz est omniprésent. Cela signifie aussi entrer dans une histoire musicale dont il connaissait déjà les grands chapitres, mais qu’il peut désormais observer depuis l’intérieur. Le déplacement géographique modifie alors nécessairement la manière de comprendre le rythme, le phrasé, l’espace et l’interaction entre les musiciens.
Byth ne cherche d’ailleurs pas à dissimuler ses influences. Il les laisse cohabiter. Le résultat n’est pas une fusion conventionnelle entre jazz et musique classique, mais une synthèse plus mature dans laquelle les frontières semblent progressivement disparaître. L’auditeur ne sait plus toujours où s’arrête une influence et où commence l’autre. Elles deviennent les différentes composantes d’une même langue. C’est une distinction importante, car le musicien ne donne jamais l’impression de vouloir démontrer qu’il maîtrise plusieurs traditions. Il semble plutôt chercher ce qui peut naître lorsqu’elles cessent d’être considérées comme des territoires séparés.
Le lien avec Wayne Shorter devient alors particulièrement fécond. On retrouve chez Byth certaines caractéristiques qui peuvent évoquer l’univers du grand saxophoniste et compositeur, notamment ces mélodies qui refusent les conclusions évidentes, ces structures harmoniques légèrement insaisissables et ces idées rythmiques qui semblent parfois évoluer indépendamment du discours mélodique. Mais Byth ne cherche jamais à écrire comme Shorter. Le véritable hommage est ailleurs, dans une manière de concevoir la composition. Comme Shorter, il semble considérer que l’ambiguïté peut être un outil d’expression et qu’une œuvre n’a pas besoin de tout expliquer pour être profondément évocatrice.
Cette conception apparaît avec une particulière évidence dans « The Light in Everything ». Le titre pourrait laisser attendre une déclaration lumineuse et sans ambiguïté. Pourtant, la musique refuse l’optimisme facile. Chercher la lumière dans toute chose ne signifie pas prétendre que tout va bien. Cela suppose au contraire de regarder plus longtemps, d’accepter la complexité d’une situation et de remettre en question sa première impression. Chez Byth, l’écoute devient ainsi une forme d’attention. La musique donne quelque chose à entendre immédiatement, puis elle demande de regarder derrière ce que l’on vient d’entendre.
L’idée possède une résonance historique inattendue avec le mouvement des Lumières. La connaissance y était envisagée comme une possibilité d’émancipation, comme une manière de mieux comprendre le monde pour pouvoir mieux y prendre place. La musique de Byth semble reprendre cette intuition par un autre chemin. Ses mélodies constituent une porte d’entrée, mais les couches plus profondes de la composition invitent l’auditeur à chercher, à questionner et à revenir sur ses premières impressions. Le disque peut être apprécié immédiatement, mais il supporte aussi une écoute attentive et répétée.
C’est là que Growth in Stasis évite l’un des pièges les plus fréquents de la musique ambitieuse. Byth ne confond jamais complexité et profondeur. Une musique peut être sophistiquée sans devenir froide, une mélodie peut être mémorable sans être simpliste et un arrangement minutieusement construit peut continuer à laisser une place importante à l’improvisation. Cette capacité à maintenir plusieurs niveaux d’écoute est probablement l’une des raisons pour lesquelles l’album ne donne jamais le sentiment de vouloir impressionner son public.
Les musiciens qui l’entourent jouent un rôle essentiel dans cet équilibre. Le quartet réunit Byth avec le pianiste Yessaï Karapetian, le contrebassiste Simón Willson et le batteur Angus Mason. Sur quatre titres, la formation s’élargit avec la trompettiste Alexandra Ridout, le saxophoniste alto Alfredo Colón, le tromboniste Caleb Smith et le clarinettiste basse John Ellis. Cette formation plus large offre au compositeur une palette supplémentaire de couleurs, mais l’album conserve l’intimité de son noyau central. Ce qui importe n’est pas la quantité de sons, mais la manière dont chaque instrument trouve sa place dans l’ensemble.
La force du quartet tient notamment à sa façon de négocier la frontière entre musique écrite et interaction spontanée. Les compositions de Byth sont soigneusement construites, mais elles ne donnent jamais l’impression d’être enfermées dans une partition. Les musiciens disposent d’un espace pour réagir, prolonger une phrase, modifier une atmosphère ou déplacer légèrement le centre de gravité d’un passage. Les arrangements servent de cadre, mais ils ne deviennent jamais une cage. Le piano de Karapetian joue notamment un rôle essentiel dans cette circulation entre les passages lyriques et les zones harmoniques plus aventureuses. Willson et Mason fournissent de leur côté une assise rythmique suffisamment souple pour accompagner les déplacements de la musique sans les réduire à une pulsation conventionnelle.
Lorsque les invités rejoignent le quartet, le spectre sonore s’élargit, mais le principe reste le même. Composition et improvisation continuent de dialoguer. Certains passages donnent presque l’impression d’une œuvre de chambre, chaque instrument semblant précisément placé dans une texture plus vaste. À d’autres moments, l’ensemble s’ouvre et l’improvisation prend davantage de place. Byth circule entre ces deux univers avec une assurance qui montre qu’il considère l’orchestration non comme une simple manière d’ajouter des instruments, mais comme une façon de modifier la perspective de l’auditeur.
C’est la qualité la plus fascinante de Growth in Stasis. Le disque oblige constamment celui qui l’écoute à reconsidérer ce qu’il vient d’entendre. Un passage qui semblait intime peut révéler une fonction structurelle plus vaste. Un rythme que l’on croyait décoratif peut devenir essentiel à la composition. Une mélodie qui paraissait familière peut prendre une direction inattendue et acquérir soudain une autre signification émotionnelle. Byth ne cherche pas à désorienter son public, mais à maintenir suffisamment d’incertitude pour que l’écoute reste active.
Cette démarche est particulièrement intéressante dans un jazz contemporain qui doit sans cesse négocier la relation entre innovation et communication. La musique peut vouloir surprendre sans perdre son public, ou chercher à rester immédiatement accessible au risque de devenir prévisible. Byth semble refuser cette alternative. Sa musique peut être écoutée de manière intuitive, en se laissant porter par les mélodies, les rythmes et les textures, mais elle offre également suffisamment de profondeur pour que l’on puisse revenir aux mêmes passages et y découvrir de nouvelles relations.
C’est pour cette raison que l’idée des Lumières revient naturellement lorsqu’on écoute l’album. La connaissance ne surgit presque jamais en un seul instant. Elle se construit par la curiosité, la répétition, le doute et la réflexion. Growth in Stasis fonctionne de la même manière. Il ne révèle pas tout immédiatement. Il demande du temps, non parce qu’il chercherait à se rendre difficile, mais parce que certaines musiques gagnent précisément à ne pas livrer tous leurs secrets lors de la première écoute.
Le titre lui-même finit alors par apparaître moins comme un paradoxe que comme une évidence. La croissance implique normalement le mouvement, tandis que la stase renvoie à l’immobilité. En associant ces deux notions, Byth suggère que la transformation ne ressemble pas toujours, de l’extérieur, à un progrès. Certaines évolutions sont intérieures, lentes et presque invisibles. Il est possible de rester au même endroit tout en devenant profondément différent. La musique devient alors une manière de donner une forme à cette expérience humaine que chacun peut reconnaître.
Byth ne propose donc pas une échappatoire à la contradiction. Il demande plutôt ce qui pourrait se produire si nous cessions de considérer la contradiction comme quelque chose qui doit nécessairement être résolu. Ses compositions permettent au lyrisme et à l’abstraction de cohabiter, tout comme la précision et la liberté, la rigueur intellectuelle et le groove, la tradition et l’expérimentation. C’est précisément cette coexistence qui donne au disque une densité supérieure à celle d’une simple démonstration du talent d’un saxophoniste et compositeur.
Car Byth semble désormais intéressé par une question plus vaste que celle de la performance. Il cherche à développer une langue dans laquelle la composition elle-même devient une forme de recherche. Les questions restent visibles dans la musique, et c’est ce qui la rend particulièrement stimulante. Il y a quelque chose de rafraîchissant dans cette volonté de produire une œuvre intellectuellement ambitieuse sans jamais donner au public le sentiment qu’il doit en connaître le mode d’emploi avant de pouvoir l’apprécier.
Cette accessibilité est importante. Le jazz a toujours vécu de cette tension entre la nécessité d’innover et celle de communiquer. Byth refuse de choisir entre ces deux exigences. Quelqu’un qui découvre l’album sans connaître son histoire peut simplement se laisser guider par les mélodies et les textures. Celui qui revient ensuite au disque pourra entendre autre chose, puis encore autre chose. La musique ne change évidemment pas, mais l’auditeur, lui, a changé entre les deux écoutes.
C’est finalement ce qui donne tout son sens au dialogue avec Wayne Shorter. Le véritable héritage de Shorter ne consiste pas à reproduire certaines tournures harmoniques ou certains gestes mélodiques. Il réside dans cette capacité à considérer le mystère comme une composante légitime de la composition. Byth semble avoir compris que laisser une question sans réponse n’est pas nécessairement une faiblesse. Dans certaines circonstances, c’est précisément ce qui permet à une œuvre de continuer à vivre dans l’esprit de celui qui l’écoute.
Lorsque « Upon Reflection » referme finalement l’album, « Seed of Thought » semble alors revenir à la mémoire. Les deux pièces courtes deviennent les deux extrémités d’un même processus. Au début, une idée apparaît. À la fin, on regarde ce qu’elle est devenue. Entre les deux, Byth a construit un paysage musical où l’écoute et la réflexion finissent par se confondre. Le cercle semble se refermer, mais quelque chose a changé dans l’intervalle.
C’est sans doute là que réside la réussite de Growth in Stasis. L’album est profondément conscient de ses influences, mais il ne semble jamais prisonnier de leur poids. Coltrane, Ellington et Shorter sont présents en arrière-plan, mais Byth ne vit pas dans leur ombre. Il utilise ce qu’il a reçu comme une matière première, puis laisse son propre parcours, son expérience australienne et sa vie new-yorkaise transformer cette matière en quelque chose qui lui appartient.
Le résultat est une musique sophistiquée sans être froide, mélodique sans devenir prévisible et ambitieuse sans perdre le plaisir qui devrait rester au cœur du jazz. Elle peut fonctionner sur une grande scène de festival, où son ampleur sonore peut toucher un public nombreux, comme dans l’intimité d’un club, où les détails de l’écriture deviennent beaucoup plus difficiles à ignorer. Cette capacité à exister dans les deux espaces tient à une compréhension très simple de ce qu’est le jazz : une musique capable d’être intellectuellement exigeante tout en restant immédiatement physique, une musique qui peut faire réfléchir sans jamais oublier que l’on est d’abord venu écouter.
Stephen Byth semble aujourd’hui avoir atteint un moment important de son parcours. Il connaît l’histoire dont il est issu, mais il ne cherche pas à s’y enfermer. Il l’écoute, l’absorbe, la questionne et tente d’en faire autre chose. Growth in Stasis est le résultat de cette démarche, mais aussi une promesse. Celle d’un musicien qui ne considère pas encore sa langue comme achevée et qui accepte de laisser une part d’inconnu dans ce qu’il compose.
Le poison devient alors le médicament. L’incertitude devient une forme de connaissance. La contradiction devient une source de mouvement. Et l’immobilité, loin de signifier l’absence de transformation, devient cet espace discret où quelque chose commence à grandir.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, September 1st, 2026
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Musicians :
Stephen Byth | Tenor Saxophone, Clarinet, Flute, Bass Clarinet
Yessaï Karapetian | Piano, Synthesizers
Simón Willson | Upright bass
Angus Mason | Drums
Alexandra Ridout | Trumpet
Alfredo Colón | Alto saxophone
Caleb Smith | Trombone
John Ellis | Bass clarinet
Track Listing :
Seed of Thought
All is Not Lost
The Light in Everything
Cutting Ties
New Eyes
Freedom (!/?)
Illusions
Time is Now
Growth in Stasis
Upon Reflection
