| Jazz |
Vanisha Gould, What An Interesting Girl : une voix singulière dans le jazz contemporain
Avec What An Interesting Girl, son deuxième album attendu au début du mois d’octobre 2026, Vanisha Gould confirme une place singulière dans le paysage du jazz vocal contemporain. Après She’s Not Shiny, She’s Not Smooth, paru en 2024, la chanteuse, compositrice et cheffe de groupe américaine poursuit une démarche qui tient moins de la démonstration que de l’observation. Chez elle, une chanson commence rarement par une grande idée. Elle naît plutôt d’un détail, d’une rencontre, d’un souvenir, d’une contrariété, d’un désir ou d’une situation apparemment insignifiante. Puis, presque imperceptiblement, la réalité devient musique.
Il faut toutefois reconnaître d’emblée que l’objectivité est une ambition difficile lorsqu’il s’agit de Vanisha Gould. À mes yeux, elle compte aujourd’hui parmi les chanteuses les plus intéressantes du jazz contemporain. Mais cette conviction ne repose pas seulement sur la beauté de sa voix, sur son timbre chaleureux, ni même sur une technique dont la maîtrise ne fait guère de doute. Ce qui frappe surtout chez Gould est plus difficile à mesurer : elle possède une véritable personnalité artistique. Sa voix ne semble jamais séparée de sa manière de penser, de raconter, d’observer les autres et, surtout, de se moquer parfois d’elle-même. C’est cette cohérence qui donne à son travail une profondeur que la seule virtuosité ne pourrait produire.
Gould a construit What An Interesting Girl à partir de choses qui l’ont obsédée, amusée, qu’elle a idéalisées, mal comprises, aimées avant de les transformer en chansons. Une bouteille de gin, un chat errant, un regard échangé dans une salle bondée, un homme qui ne téléphone jamais, un autre qui téléphone beaucoup trop, Billie Holiday ou Mary Lou Williams : la liste pourrait sembler désordonnée, presque arbitraire. Elle devient pourtant parfaitement cohérente dès lors que l’on comprend que tous ces éléments sont passés par le même regard, celui d’une artiste qui semble moins chercher des sujets que les laisser venir à elle.
Cette façon de travailler est peut-être la première chose qui distingue Gould. Elle n’a pas besoin d’événements extraordinaires pour écrire. Elle trouve de la matière dans la vie ordinaire, dans ce que nous regardons sans toujours le voir. Une conversation, un geste, une maladresse, un silence, une attirance ou une déception peuvent suffire. Elle comprend que le quotidien n’est pas pauvre en histoires, mais que nous sommes souvent trop pressés pour les remarquer. Son écriture consiste alors à ralentir le regard.
À cet égard, Gould possède quelque chose en commun avec les bons écrivains, ceux qui savent qu’un personnage peut être révélé par une phrase anodine et qu’une situation banale contient parfois davantage de vérité qu’un grand discours. Elle observe les comportements humains avec une curiosité qui n’est jamais véritablement cruelle. Même lorsqu’elle se moque, il demeure une forme de tendresse. Même lorsqu’elle parle de désir ou de frustration, elle conserve assez de distance pour laisser entrer l’humour.
C’est pourquoi ses chansons donnent souvent l’impression de raconter davantage qu’elles ne le promettaient au départ. Le sujet apparent n’est qu’une porte d’entrée. Derrière, il y a toujours autre chose : une relation, une contradiction, une faiblesse, une envie de liberté, une forme de solitude ou cette étrange manière que nous avons de nous raconter des histoires à nous-mêmes.
Ginsong en est un exemple particulièrement réussi. Gould y traite le gin presque comme un amant, un élixir, une consolation ou un remède universel auquel chaque verre semble attribuer une nouvelle vertu. L’idée est suffisamment drôle pour fonctionner immédiatement, mais elle pourrait facilement devenir une simple plaisanterie. Ce n’est pas le cas. Sous l’humour apparaît une observation beaucoup plus fine sur les promesses que nous faisons porter à l’alcool : plaisir, oubli, courage, liberté, consolation. Gould n’a pas besoin d’expliquer cette contradiction. Son interprétation la contient déjà. C’est là que l’on comprend que son humour n’est jamais décoratif. Il constitue une manière de regarder les choses. Elle ne cherche pas seulement à faire rire, mais à utiliser le rire pour déplacer légèrement notre perception. Ce qui semblait léger peut soudain devenir mélancolique. Ce qui semblait romantique peut révéler son absurdité. Ce qui paraissait anodin peut prendre une dimension presque intime.
My Sweet Kitty procède de manière comparable, mais avec une mécanique narrative encore plus savoureuse. Inspirée par les chats errants de son quartier, la chanson raconte la relation entre une femme et un homme séduisant mais irritant, dont le seul véritable point commun avec elle semble être l’affection qu’ils portent au même animal. Puis le morceau change progressivement de nature et s’aventure vers quelque chose de beaucoup moins innocent. La surprise est l’une des grandes réussites de la chanson, mais elle ne fonctionnerait pas avec une interprétation moins précise.
Gould sait exactement quand retenir une phrase, quand laisser une syllabe s’attarder, quand créer un espace avant un mot. Son sens du timing devient alors presque aussi important que l’écriture. La première écoute peut provoquer un rire franc, mais ce rire vient surtout de la façon dont la chanteuse comprend le caractère de son personnage. Elle ne récite pas ses paroles. Elle les habite.
Cette distinction entre chanter et interpréter est essentielle pour comprendre son art. Beaucoup de chanteurs possèdent une technique admirable. Ils peuvent chanter juste, tenir une ligne mélodique, maîtriser leur souffle et leur registre. Mais une grande interprète accomplit quelque chose de différent : elle donne l’impression que les mots sont découverts au moment même où ils sont prononcés. Le texte ne semble plus appartenir à une page. Il semble naître devant nous.
Gould possède cette qualité. Elle peut rendre une phrase intime, amusée, provocante ou légèrement inquiétante en modifiant à peine son accent ou son phrasé. Sa voix n’est donc jamais un simple instrument de timbre et de justesse. Elle devient un outil narratif. Un souffle, une retenue, une inflexion peuvent suffire à transformer le sens d’un passage entier. Cette intelligence de l’interprétation trouve naturellement son prolongement dans la musique. What An Interesting Girl est profondément ancré dans la tradition du jazz, mais ne donne jamais le sentiment de vouloir la reproduire comme une pièce de musée. Gould connaît l’histoire qu’elle porte avec elle. Elle ne cherche cependant pas à y disparaître.
Sa relation à la tradition est plus intéressante. Elle la considère comme une langue vivante, un vocabulaire dont elle peut s’emparer pour parler de son propre monde. On entend chez elle l’héritage du jazz vocal, mais également une artiste contemporaine qui n’a aucune envie de faire semblant de vivre dans une autre époque. Son approche rejoint ainsi la logique même du jazz, cette musique qui n’a cessé de se renouveler précisément parce que chaque génération a voulu y inscrire sa propre expérience.
Ce refus de la nostalgie est d’autant plus convaincant que Gould ne cherche jamais à opposer tradition et modernité. Elle les laisse coexister. Le passé est présent dans le langage musical, mais le sujet des chansons appartient entièrement à son époque et à sa personnalité. Le résultat ne ressemble ni à une reconstitution ni à une rupture. Il ressemble à une continuité.
La cohésion du disque tient également à son histoire scénique. Plusieurs de ces compositions avaient déjà été jouées sur scène bien avant leur enregistrement. Elles avaient évolué au fil des concerts et de l’expérience accumulée devant le public. Cette expérience de la scène n’est pas un simple détail biographique. Elle explique une part importante de l’aisance que l’on entend dans le disque.
Une chanson peut être terminée sur le papier et rester inachevée dans la réalité. Il faut parfois la jouer devant un public pour qu’elle révèle ce qu’elle est véritablement. Au fil des concerts, les musiciens découvrent les endroits où il faut ralentir, ceux où il faut laisser la phrase respirer, les moments où un silence peut remplacer une note. La chanteuse découvre quels mots doivent être soulignés et lesquels gagnent à rester presque en retrait.
C’est ainsi que les compositions finissent par acquérir leur propre histoire. Gould l’a formulé avec une image particulièrement juste : au moment de les enregistrer, ces chansons lui semblaient moins être des morceaux qu’elle avait écrits que de vieux amis qu’elle souhaitait présenter les uns aux autres. L’expression dit beaucoup de l’album. Ces chansons n’arrivent pas au studio comme des objets neufs. Elles y arrivent déjà chargées de souvenirs, d’essais, de concerts et de rencontres.
Cette maturité explique l’impression de naturel qui traverse What An Interesting Girl. Il ne s’agit pas d’une musique facile. Il s’agit d’une musique suffisamment connue de ceux qui la jouent pour pouvoir prendre des risques. La décontraction n’est donc pas l’absence de travail. Elle en est l’un des résultats.
Le jazz contemporain ne manque pas de musiciens capables d’impressionner. La virtuosité est évidemment une qualité, mais elle devient insuffisante lorsqu’elle se transforme en finalité. Il est possible de chanter parfaitement et de ne rien dire. Il est également possible d’avoir quelque chose à dire sans encore avoir trouvé la forme qui permettra de le faire entendre. Gould semble avoir franchi cette étape intermédiaire. Sa technique est devenue un moyen d’expression.
Ici que se trouve la différence entre une chanteuse remarquable et une artiste véritablement singulière. Gould ne cherche pas à démontrer ce qu’elle sait faire. Elle cherche à faire entendre ce qu’elle pense, ce qu’elle ressent et ce qu’elle observe. La technique reste présente, parfois spectaculaire, mais elle ne réclame jamais toute l’attention.
Elle rejoint ainsi ces musiciens contemporains qui comprennent que la vitalité du jazz ne réside pas dans la répétition de ses propres formes, mais dans la capacité de nouveaux artistes à les faire parler autrement. Des artistes comme Janis Siegel ou Kelly Green participent, chacune à leur manière, à cette même réflexion sur ce que la maîtrise musicale peut encore exprimer lorsqu’elle cesse d’être une fin en soi.
Gould apporte à cette conversation une qualité qui lui est propre : elle prend la vie quotidienne au sérieux sans jamais se prendre elle-même trop au sérieux. Une bouteille de gin devient une chanson. Un chat errant devient un personnage. Une relation sentimentale ratée devient une matière comique. Un regard échangé dans une foule peut suffire à faire naître une histoire. Il n’y a chez elle aucune nécessité de transformer le quotidien en épopée avant de lui accorder une valeur artistique. Cette confiance dans le petit, dans l’ordinaire, dans ce qui pourrait passer inaperçu, donne à son écriture une forme d’intimité difficile à fabriquer. Elle ne cherche pas à rendre la vie plus spectaculaire. Elle cherche à montrer combien elle est déjà étrange.
Le titre What An Interesting Girl prend alors tout son sens. Il ressemble à une remarque affectueuse, presque amusée, comme si Gould observait elle-même la collection de personnages, de souvenirs, d’obsessions et de contradictions qui ont fini par composer son répertoire. Le titre semble dire à la fois : regardez tout ce qui m’intéresse, et peut-être comprendrez-vous qui je suis.
Gould insiste sur le fait que l’album n’est pas véritablement une déclaration. Il s’agit plutôt d’une observation, d’un portrait des choses qui ont retenu son attention suffisamment longtemps pour devenir de la musique. L’idée paraît simple. Elle est en réalité profondément révélatrice. Car ce à quoi nous accordons notre attention finit toujours par dire quelque chose de nous. Les personnes auxquelles nous pensons trop longtemps, les choses qui nous font rire, les relations que nous ne comprenons pas, les artistes auxquels nous revenons, les animaux auxquels nous nous attachons sans l’avoir prévu, les souvenirs dont nous ne savons pas exactement pourquoi ils sont restés : tout cela compose une forme de portrait intérieur. Gould a simplement trouvé une manière de transformer ce portrait en chansons.
C’est pourquoi What An Interesting Girl n’a pas besoin d’être un manifeste. Il est plus intéressant lorsqu’il reste une collection d’observations. Leur accumulation finit par produire quelque chose de plus fort qu’une déclaration d’intention : une personnalité. Cette personnalité est ce qui distingue finalement Gould de nombreuses chanteuses techniquement remarquables. Une voix reconnaissable n’est pas nécessairement une identité artistique. Celle-ci apparaît lorsque la voix, les mots, le sens du rythme, l’humour, les silences et la vision du monde deviennent indissociables.
Chez Gould, tout semble appartenir au même univers. On entend le jazz, mais on entend aussi une femme qui regarde son époque, ses relations et ses propres contradictions avec suffisamment de distance pour pouvoir en rire. Elle ne donne jamais le sentiment de demander à être admise dans une tradition. Elle semble avoir compris que cette tradition appartient à ceux qui savent encore lui apporter quelque chose.
Cette assurance explique également la générosité de son approche. Gould ne demande pas au public de commencer par admirer sa technique. Elle commence par lui raconter une histoire. L’auditeur entre par l’humour, par les personnages, par les situations, puis découvre progressivement la sophistication musicale qui soutient l’ensemble.
Cet équilibre est rare. Une musique peut être extrêmement savante sans être véritablement émouvante. Une musique peut aussi être immédiatement accessible au prix d’une certaine simplification. Gould refuse ces deux solutions. Elle ne simplifie pas pour séduire et ne complique pas pour impressionner. Elle laisse les chansons faire leur chemin.
À mesure que l’album avance, on comprend également pourquoi la voix de Gould semble aussi naturellement adaptée à ce répertoire. Elle ne cherche pas à dominer les chansons. Elle leur laisse de l’espace. Son timbre peut être chaleureux, ironique, sensuel ou presque conversationnel. Cette souplesse lui permet de passer d’une émotion à l’autre sans jamais donner le sentiment de changer de personnage.
Il y a, dans cette manière de chanter, quelque chose de profondément narratif. Gould ne semble pas vouloir séparer la musique de la parole. Elle sait que dans une chanson, le sens ne réside pas seulement dans le texte et qu’une phrase peut changer complètement selon la manière dont elle est prononcée. C’est cette intelligence du détail qui donne à ses compositions une durée de vie supérieure à leur simple effet immédiat.
Lorsque l’album s’achève, la formule de Gould apparaît alors comme une véritable clé de lecture. Ces chansons sont le portrait de ce qui a suffisamment capturé son attention pour devenir de la musique. Ce portrait dit beaucoup de la femme qui les a écrites. Il révèle quelqu’un de curieux, attentif, drôle, parfois malicieux, souvent tendre et profondément intéressé par les comportements humains. Il révèle également une artiste qui semble avoir renoncé à cette idée assez épuisante selon laquelle il faudrait toujours paraître parfaite. Ce qui compte chez Gould n’est pas la perfection du personnage, mais sa vérité. Les contradictions, les erreurs, les obsessions et les petites absurdités de l’existence ne sont pas des défauts à corriger. Elles font partie de la matière même de son art.
C’est peut-être ce qui rend What An Interesting Girl si attachant. L’album ne semble jamais chercher à fabriquer une image de Vanisha Gould. Il donne plutôt le sentiment de recueillir les choses qu’elle a vues, entendues, aimées, mal comprises ou simplement remarquées et qu’elle n’a pas réussi à laisser derrière elle. Ces choses ont d’abord été vécues, puis chantées sur scène, transformées par les musiciens et finalement fixées sur disque.
Le résultat est une musique profondément reliée à l’histoire du jazz et pourtant entièrement présente. Elle ne cherche pas à choisir entre héritage et modernité. Elle les fait dialoguer. Elle rappelle surtout que le jazz n’est vivant que lorsqu’il continue d’être une musique de personnalités, de récits et de points de vue. Au fond, il serait inutile de chercher dans What An Interesting Girl une théorie plus ambitieuse que celle que Gould propose elle-même. Elle écrit sur ce qui retient son attention. Et ce qui retient notre attention révèle souvent davantage de nous que les déclarations que nous pouvons faire sur nous-mêmes.
Chez Vanisha Gould, ce portrait est particulièrement riche. Il y a les hommes, les chats, l’alcool, le désir, les maladresses, les souvenirs, les références musicales, les petites humiliations, les moments de solitude et les plaisanteries. Mais derrière cette accumulation de détails se dessine quelque chose de beaucoup plus cohérent : une façon de regarder. C’est cette façon de regarder qui donne à What An Interesting Girl sa véritable unité.
Vanisha Gould n’est pas seulement une chanteuse exceptionnelle dotée d’un instrument vocal remarquable. Elle est une musicienne, une compositrice, une conteuse et une observatrice des comportements humains. Son talent consiste à faire entrer dans une chanson ce que beaucoup d’entre nous laissons filer sans même nous en apercevoir. Sa musique transforme le détail en récit et le récit en portrait.
C’est pourquoi cet album mérite une écoute attentive. Il faut entendre les mots, bien sûr, mais aussi les inflexions, les silences, les changements de perspective et cette ironie discrète qui empêche presque toujours les chansons de se refermer sur une seule interprétation. Il faut surtout écouter cette artiste comme elle semble regarder le monde, avec curiosité, humour, tendresse et une légère distance à l’égard des apparences. What An Interesting Girl est finalement un disque qui ne cherche pas à proclamer l’importance de son auteure. Il fait quelque chose de plus convaincant : il la laisse apparaître. Au fil des chansons, une voix devient une personnalité, une personnalité devient un regard, et ce regard finit par donner au jazz une matière profondément humaine.
Lorsque la dernière chanson s’achève, il reste alors cette impression rare d’avoir non seulement écouté un album, mais d’avoir rencontré une personnalité. Dans une musique où la maîtrise technique peut parfois prendre toute la place, cette rencontre est peut-être la chose la plus précieuse que Vanisha Gould puisse offrir. Et c’est ce qui fera de What An Interesting Girl bien davantage qu’un nouvel album de jazz vocal : le portrait vivant d’une artiste qui a compris que les histoires les plus intéressantes sont souvent celles que la vie dépose devant nous, à condition de savoir les regarder.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, August 31st, 2026
Follow PARIS-MOVE on X
::::::::::::::::::::::::
Musicians :
Vanisha Gould, composer, vocalist
Chris McCarty, pianist
Charlie Lincoln, bassist
Samuel Bolduc, drummer on 10 track album
Gould and Cory Weeds produced the session, with Weeds serving as executive producer.
Track Listing :
Go-To Girl
Ginsong
My Sweet Kitty
What An Interesting Girl
Who Knows
Look This Way
Fool Me Twice
Borough Blues
I Like A Boy
Lament/ The Devil
