DUKE ELLINGTON – Jungle Nights In Harlem 1927-1931

Frémeaux & Associés / Socadisc
Jazz
DUKE ELLINGTON - Jungle Nights In Harlem 1927-1931

Ce nouveau coffret projette l’auditeur un siècle en arrière, dans une Amérique où la ségrégation battait encore son plein, en dépit du XIIIème amendement de la Constitution, qui y avait aboli l’esclavage en l’an 65 du précédent. Au cœur de sa déjà bouillonnante capitale culturelle, au terme des désormais mythiques roaring twenties, la scène musicale bruissait d’un exotisme racialisé où éclosaient des substantifs fleuris tels que Cotton Club, Black & Tan ou Jungle Band, transposant au sein de certains clubs huppés une discrimination plus “civilisée” en apparence que celle qui sévissait dans les anciens États esclavagistes. À un public monochrome Blanc se pavanant au bras de ses légitimes (voire de ses maîtresses), des orchestres Noirs en frac (et parfois métissés) dispensaient alors des musiques enjouées aux rythmes souvent endiablés, et sur les travées de l’ensemble d’un Fletcher Henderson (qui dominait alors le marché), un jeune pianiste et band leader de Washington, débarqué en 1923 dans la Grosse Pomme, se produisait au Kentucky Club de Broadway à la tête de ses propres Washingtonians. Surnommé le Duke en raison de ses excellentes manières, Edward Kennedy Ellington était issu de la petite bourgeoisie noire de la capitale fédérale, et avec l’appui de son trompettiste Bubber Miley, il ne tarda pas à assembler une formation de premier ordre, parvenant prendre au Cotton Club la relève d’un Henderson fort dépourvu par la défection de son arrangeur vedette, Don Redman. C’est précisément à cette période fondatrice (que d’aucuns désignent encore comme son premier âge d’or) que le tandem Alain Pailler et Tony Baldwin consacre ce coffret. Sans conteste l’un des érudits les plus affûtés en Dukologie, Pailler n’en est certes pas à son coup d’essai en la matière, puisque après avoir déjà publié trois ouvrages sur la question, il a notamment assuré la direction artistique de l’anthologie “Plaisir d’Ellington” pour la même maison, ainsi que celle du magistral quadruple CD “Duke At His Very Best/ Legendary Works 1940- 1942”, et la mise à jour de sa propre (et non moins foisonnante) exégèse, “Duke Ellington En Son Chef-d’Œuvre” (tous deux parus simultanément il y a deux ans et demi, et dûment chroniqués ICI). Outre la présence de maints standards incontournables de son répertoire, alors en plein essor (“Creole Love Call”, “The Mooche”, “Saturday Night Function”, “Jungle Jamboree”, “Wall Street Wail”, “Jungle Nights in Harlem”, “Echoes Of The Jungle”, “East St. Louis Toodle-Oo”…), ce recueil de 36 titres se distingue par son inestimable travail de restauration sonore. Alors que la plupart des rééditions de ce type de matériel donnaient, jusqu’à récemment encore, l’impression surannée d’ouïr d’antiques 78 tours qui grattent via le pavillon réduit d’un poste de radio à lampes, c’est un régal que de pouvoir à présent distinguer avec une scintillante clarté, sur le “Haunted Nights” du 16 septembre 1929, le chorus de banjo de Fred Guy, ainsi que ceux de Cootie Williams, Teddy Bunn et Barney Bigard, et sur la plage titulaire de ce recueil (datée du 4 juin 1930) celui du patron, de même que ceux de Bigard, Johnny Hodges, Joe Nanton et Freddy Jenkins… Au point que l’on se surprend à vérifier s’il ne s’agit pas là d’une habile transcription stéréo! Ajoutons à la corbeille de ces louanges l’indispensable livret détaillé qui s’en avère le compagnon dédié, et vous réaliserez bientôt avec ravissement et stupéfaction que le Duke et son orchestre peuvent désormais se produire en direct, avec un relief inespéré et à volonté, dans votre salon. Si après ça, on se demande encore à quoi bon exister…

Patrick DALLONGEVILLE
Paris-Move, Illico & BluesBoarder, Blues & Co

PARIS-MOVE, August 22nd, 2026

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