JUSTIN TOWNES EARLE – Kids In The Street

New West Records
Americana, Blues
JUSTIN TOWNES EARLE - Kids In The Street

Il y a six ans, jour pour jour, disparaissait prématurément l’un des singers-songwriters les plus sous-estimés de son vivant (du moins hors du cercle de ses pairs, dont la plupart le tenaient déjà en haute estime). Car comme certains James McCartney et autres Julian Lennon, le dénommé Justin Townes Earle était affligé depuis sa naissance d’une sourde malédiction, de celles dont ne se relève que très rarement. À savoir, celle d’être le rejeton d’une légende de la musique populaire contemporaine, et de se trouver à ce titre sans cesse dénigré au regard des mérites comparés de son propre géniteur. Pour un Rufus Wainwright (et dans une moindre mesure, un Jakob Dylan ou un Devon Allman), combien en effet de Mike McGear et de Chris Jagger (certes, pour leur part, “simples” frangins de stars planétaires)? De surcroît, comme pour bien lui enfoncer d’emblée les clous dans les paumes, le paternel de Justin l’avait affublé, pour second prénom, de celui de son idole (au moins aussi tragique et inaccessible que lui), Townes Van Zandt. Là où la plupart des enfants dotés d’un quelconque instinct de survie (tels Zowie Bowie, Stella McCartney ou Marlon Richards) se seraient empressés d’embrasser des trajectoires susceptibles de les mettre à l’abri de telles assignations, le jeune Justin opta crânement pour en relever le défi. Son père était junkie et alcoolo dès son quatorzième anniversaire? J.T. le devint deux ans plus tôt encore, et lors du retour au foyer de son paternel (dont les turpitudes l’avaient tenu éloigné une décennie durant), il entreprit de lui emboîter également le pas dans la carrière. À la suite d’un premier EP publié en 2007 (“Yuma”), notre jeune impétrant enregistra encore huit LPs, dont voici l’avant-dernier (si l’on excepte l’inévitable “All In: Unreleased & Rarities (The New West Years)” posthume). Entre fréquents déménagements (de New-York à Chicago, puis un séjour sur la West-Coast, avant de revenir à son Nashville natal) et cures de désintoxication à répétition, Justin Townes avait eu le temps de bâtir une œuvre, et ce “Kids In The Street” (son premier sur New West) clôturait une trilogie entamée en  2014, avec “Single Mothers” puis “Absent Fathers” (deux thèmes qu’il connaissait par cœur). En l’occurrence, après un long parcours d’auto-production, Earle Jr. avait enfin consenti à s’en remettre aux bons soins d’un producteur, Mike Mogis (First Aid Kit, M.Ward, Conor Oberst), qu’il rejoignit aux ARC Studios d’Omaha, dans le Nebraska. Temporairement sobre et apaisé, il s’apprêtait à devenir père à son tour par les œuvres de Jenn Marie Maynard, avec laquelle il avait convolé en justes noces quatre ans plus tôt. S’ouvrant sur le remuant single “Champagne Corolla” (pastiche humoristique de chansons sur la bagnole et la fille qui va avec), cet album reflétait une assurance et une spontanéité qui démentaient l’expression d’hébétude que reflétait sa front cover. D’une production plus riche et étoffée que d’ordinaire, des plages telles que “Maybe A Moment” (et son orgue zinzinant sur up-tempo), “Trouble Is” et le soulful, délicatement cuivré et évanescent “There Go A Fool” pouvaient alors rivaliser avec des cadors de la stature des Petty, Mellencamp et autres Zevon, tandis que “What’s She Crying For” (pedal-steel en sautoir) et “Faded Valentine” (mandoline et honky piano) auraient pu figurer sans pâlir au répertoire d’un George Jones, et que les surprenants mambos louisianais “15-25” et “Short Hair Woman” eûssent pu en faire autant chez Little Feat (cf. les ivoires gigoteuses, l’orgue et le vibraphone inattendu de Ben Brodin, ainsi que le drumming irrépressiblement chaloupé de Scott Seiver). L’émouvante plage titulaire renoue avec le folk intimiste qui établit la réputation d’old Steve’s kid: entre le Springsteen de “Nebraska” (ce qui s’avérait de circonstance) et le Van Morrison de “Beautiful Vision”, cette chronique nostalgique d’une enfance insouciante exhale toute la puissance d’évocation poétique d’un conteur d’exception. Le low-down blues s’invite sur “If I Was The Devil” (récemment repris par Katie Knipp sur son “Live At Theatre 5150”, chroniqué ICI), et l’on croise également, de-ci, de-là, des accents jazzy ragtime mâtinés de western-swing (“What’s Going Wrong”, où la pedal-steel et les balais se marient à un cornet, une clarinette et des chœurs), ainsi que ceux du regretté Mississippi Joe Hurt (la reprise réactualisée du standard “Stagolee”, explicit swearwords included). Ne vous fiez donc pas à la tête de Goofy que s’était confectionnée J.T. pour l’occasion: voici un grand disque (et un grand artiste) à redécouvrir…

Patrick DALLONGEVILLE
Paris-Move, Illico & BluesBoarder, Blues & Co

PARIS-MOVE, August 20th, 2026

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