Geof Bradfield, Myra Melford, Ben Goldberg, Dana Hall – Open or Close (FR review)

Calligram Records – Street date : September 4, 2026
Jazz moderne
Geof Bradfield, Myra Melford, Ben Goldberg, Dana Hall - Open or Close

Geof Bradfield, Open Or Close: le jazz comme art de l’écoute

Il existe, dans Open Or Close, un instant où la musique semble vaciller avant de retrouver presque aussitôt un nouvel équilibre. Une phrase de clarinette demeure suspendue, le piano lui répond, la batterie modifie imperceptiblement la tension du morceau et, en quelques secondes, ce qui paraissait relever d’une composition soigneusement construite se transforme en une aventure dont personne ne semble connaître exactement l’issue. Rien ne paraît livré au hasard, mais rien ne semble non plus définitivement écrit. C’est dans cet espace fragile, entre ce qui est prévu et ce qui demeure à inventer, que Geof Bradfield a trouvé l’un des ressorts les plus convaincants de son nouvel album.

Enregistré en public au Green Mill de Chicago le 26 novembre 2025, Open Or Close réunit Bradfield, Ben Goldberg, Myra Melford et Dana Hall. Quatre musiciens expérimentés, quatre personnalités suffisamment affirmées pour imposer chacune leur propre langage, mais qui ont choisi ici de faire de l’écoute le véritable centre de leur travail. Dans leur conception du jazz, improviser ne signifie pas simplement jouer sans partition ou abandonner la forme à l’inspiration du moment. Il s’agit plutôt de savoir écouter ce qui vient de se produire, d’en mesurer les possibilités et de décider, presque instantanément, ce que l’on peut en faire.

Cette dimension est essentielle parce que l’enregistrement est public. Le Green Mill n’est pas seulement le décor de la séance. La salle, son acoustique, le public et la présence physique des quatre musiciens participent à l’événement. Chaque intervention comporte une part de risque. Une idée peut être prolongée, abandonnée, détournée par un autre instrumentiste. Une phrase peut ouvrir une direction que personne n’avait envisagée quelques secondes auparavant. Le studio permet souvent de corriger, de reprendre, de perfectionner. Ici, la musique doit vivre avec ses décisions. C’est précisément ce qui lui donne cette impression de respiration.

L’histoire de cette formation remonte à 2020 avec General Semantics, lorsque Bradfield, Goldberg et Hall travaillaient encore en trio. La combinaison de deux instruments à vent et de la batterie constituait déjà une proposition peu conventionnelle, suffisamment singulière pour attirer l’attention de DownBeat et de l’émission Fresh Air de NPR. Avec l’arrivée de Myra Melford, le trio devient un quartet, mais le changement est plus profond qu’un simple élargissement de l’effectif. Le piano ne vient pas seulement ajouter une couleur harmonique. Il modifie les rapports de force, les espaces disponibles et les possibilités de dialogue.

C’est peut-être là que réside l’une des réussites majeures de Open Or Close. La question n’est jamais de savoir lequel des quatre musiciens va prendre le dessus. Au contraire, chacun semble constamment chercher ce que les autres sont en train de proposer. La musique se construit ainsi moins par accumulation que par réaction. Une idée apparaît, quelqu’un la prolonge, un autre la contredit, un quatrième musicien la déplace. Le morceau devient alors une conversation dont le sens se transforme au fur et à mesure qu’elle avance.

Dès le morceau d’ouverture, «Open Or Close», arrangement par Dana Hall d’une composition d’Ornette Coleman enregistrée en 1979 par Old and New Dreams, cette conception est immédiatement perceptible. La mélodie apparaît avec une souplesse presque désinvolte avant que le quartet ne commence à se fragmenter. L’ensemble laisse place à des trios, des duos, des solos, puis retrouve sa forme collective. Ce qui pourrait, sur le papier, apparaître comme une construction savante est si naturellement intégré à l’interprétation que l’auditeur cesse rapidement de chercher à comprendre comment elle fonctionne.

Il faut insister sur ce point. Open Or Close est une musique très organisée, mais elle ne donne presque jamais le sentiment d’être organisée. Les compositions servent de repères plutôt que de contraintes. Elles indiquent un territoire, puis laissent les musiciens décider de la manière de le parcourir. C’est une conception de l’improvisation qui rappelle, par certains aspects, celle de Satoko Fujii. Non que Bradfield et ses partenaires ressemblent à la pianiste japonaise, leur langage est très différent, mais parce qu’ils partagent cette confiance dans l’idée qu’une intuition musicale mérite parfois d’être suivie simplement parce qu’elle ouvre une possibilité intéressante.

Il serait d’ailleurs dommage d’écouter cet album uniquement à la recherche des thèmes et des structures. Une première écoute peut se faire sans chercher à tout identifier. Il vaut mieux accepter de se laisser porter par les déplacements de la musique. Une deuxième écoute permettra ensuite de comprendre comment certains éléments, qui semblaient secondaires au départ, annoncent ou prolongent des événements qui apparaîtront plus tard. C’est l’une des caractéristiques les plus séduisantes du disque: il ne livre pas immédiatement tous ses secrets, mais il ne les dissimule jamais artificiellement.

Sur «Lonely Flowers», arrangement par Bradfield d’une composition du contrebassiste sud-africain Johnny Dyani, le quartet introduit une autre histoire musicale. Bradfield connaît depuis longtemps les traditions musicales africaines et cette influence apparaît ici sans jamais devenir une démonstration érudite. Il ne s’agit pas de reproduire une musique du passé ni d’en proposer une version muséifiée. Les références sont absorbées, transformées et réintroduites dans le langage du groupe. Ben Goldberg, en utilisant la clarinette contre alto pour assurer une fonction proche de celle d’une basse, accentue encore cette impression. L’instrument devient plus sombre, plus lourd, presque charnel.

«No Brand», hommage à Abdullah Ibrahim, poursuit cette réflexion. Myra Melford et Bradfield y tissent leurs lignes autour d’un groove syncopé qui reste fermement ancré tout en refusant la répétition prévisible. Là encore, le passé est présent sans devenir une prison. Le quartet connaît l’histoire du jazz, mais il n’éprouve aucune nécessité de lui rendre une déférence excessive. Il préfère dialoguer avec elle.

Cette attitude explique peut-être pourquoi Boris Vian vient naturellement à l’esprit au fil de l’écoute. Vian avait compris que le jazz pouvait être bien davantage qu’un genre musical. Il y voyait une forme de liberté, une manière de remettre en question les règles que la musique avait progressivement accumulées. Lui-même trompettiste et chanteur de jazz, il aurait sans doute reconnu dans Open Or Close cette volonté de ne jamais considérer la forme comme définitive. Mais surtout, il aurait probablement apprécié le fait que cette recherche ne se transforme pas en exercice de sérieux académique. Car l’album est curieux sans être prétentieux. Il cherche, mais il joue. Il réfléchit, mais il respire.

«Study of the Blues» en fournit peut-être le meilleur exemple. Le titre pourrait annoncer une exploration familière du blues. Pourtant, Goldberg et Bradfield commencent par un échange dépouillé, presque silencieux par endroits, qui oblige à entendre non seulement les notes mais aussi les espaces qui les séparent. Les deux clarinettes ne se contentent pas de raconter une mélodie. Elles semblent examiner ce qui se trouve autour d’elle, comme si le blues était devenu une matière que l’on pouvait observer sous plusieurs angles.

C’est à ce moment que Open Or Close réclame véritablement l’attention de son auditeur. Il existe des disques que l’on peut écouter en conduisant, en travaillant ou en discutant sans perdre le fil. Celui-ci n’appartient pas vraiment à cette catégorie. Il demande que l’on soit présent. Non pas parce qu’il chercherait à impressionner par sa complexité, mais parce que son sens peut changer d’un instant à l’autre.

L’écoute ressemble alors à celle d’une pièce de théâtre contemporaine dont certaines significations n’apparaissent qu’après coup. Il faut accepter les silences, les répétitions, les changements de texture, les bifurcations soudaines. Il faut surtout renoncer à l’idée qu’une musique réussie serait nécessairement une musique qui explique immédiatement ce qu’elle veut dire. Cette patience est récompensée par les images que le disque finit par susciter. À certains moments, les clarinettes évoquent des oiseaux qui se répondraient à distance. Puis le piano entre dans le dialogue avec davantage d’insistance, la batterie se rapproche et l’atmosphère change, comme si un orage se préparait. Il ne s’agit évidemment pas d’un programme caché dans la musique. Ces images appartiennent à l’auditeur. Elles apparaissent lorsqu’on cesse de vouloir immédiatement interpréter et que l’on accepte simplement d’écouter.

Myra Melford joue un rôle déterminant dans cette liberté. Sur «A Line With a Mind of Its Own», sa composition trouve son inspiration dans les arts visuels et notamment dans l’œuvre de Cy Twombly. Le rapprochement est particulièrement pertinent. Chez Melford, la ligne pianistique ne semble pas toujours savoir où elle va, et c’est précisément ce qui la rend intéressante. Elle apparaît, hésite, bifurque, revient parfois sur elle-même avant de disparaître. Les autres musiciens doivent alors décider s’ils la suivent, la prolongent ou la laissent partir.

Cette sensation peut rappeler, de manière plus inattendue, Salvador Dalí. Non pas par une quelconque ressemblance stylistique, mais par cette capacité à rendre étrange ce que nous pensions connaître. Une image familière, placée dans un contexte inattendu, cesse soudain d’être familière. La musique de Melford possède parfois cette même faculté. Elle déplace les repères sans les détruire. Le souvenir d’une exposition Dalí au Centre Pompidou à Paris au début des années 1980 peut alors revenir à l’esprit. Il y avait dans cette peinture cette étrange sensation de reconnaître les éléments tout en ne les reconnaissant plus vraiment. «Study of the Blues» provoque quelque chose de comparable. La comparaison ne cherche pas à établir une filiation. Elle décrit simplement un même plaisir, celui de voir nos attentes légèrement déplacées et de découvrir que le familier peut redevenir mystérieux.

L’album n’est pourtant jamais dépourvu d’humour. C’est une qualité précieuse, notamment dans le jazz expérimental, où la complexité est parfois confondue avec la gravité. «The Kitchen», de Dana Hall, commence par un solo de batterie puissant avant de s’ouvrir progressivement à une série d’improvisations. Puis «Aargh», qui clôt l’album, se tourne vers les rythmes de rue de La Nouvelle Orléans et introduit une énergie nouvelle. Cette conclusion a quelque chose de libérateur. Après tant de concentration, d’écoute et de recherche, les musiciens semblent rappeler que l’exigence artistique n’interdit nullement le plaisir. Ils jouent avec sérieux, mais ils ne jouent jamais comme s’ils étaient condamnés à être sérieux.

La personnalité de chacun contribue à cet équilibre. La clarinette basse de Bradfield apporte chaleur et profondeur. Goldberg peut rendre son instrument presque confidentiel avant de lui donner une brusquerie inattendue. Melford modifie parfois l’atmosphère d’un morceau avec quelques notes seulement. Hall, lui, possède cette qualité assez rare qui consiste à savoir quand pousser la musique et quand lui laisser suffisamment d’espace pour que les autres puissent intervenir. Aucun ne semble chercher à occuper tout le terrain. C’est peut-être ce qui distingue les quatre musiciens accomplis des quatre véritables partenaires de musique. Dans beaucoup d’enregistrements réunissant des personnalités fortes, la rencontre finit par ressembler à une compétition discrète. Ici, il n’en est rien. Les musiciens se donnent de l’espace, se répondent, se coupent lorsque cela devient nécessaire et récupèrent les idées que les autres abandonnent en chemin.

Sur un enregistrement en public, cette qualité est particulièrement précieuse. Il est difficile de simuler une telle forme de communication. On entend que les musiciens sont attentifs les uns aux autres. On entend aussi qu’ils acceptent la possibilité de se tromper, de changer d’avis et de partir ailleurs. C’est finalement ce qui rend Open Or Close plus intéressant qu’une simple démonstration de virtuosité. Le disque ne cherche pas à montrer ce que quatre musiciens extraordinaires sont capables de faire séparément. Il montre ce qu’ils peuvent devenir lorsqu’ils acceptent de dépendre les uns des autres. Cette distinction peut sembler subtile, mais elle est fondamentale. Le jazz regorge de musiciens techniquement irréprochables. Il est beaucoup plus rare de rencontrer une musique dans laquelle la virtuosité cesse d’être le sujet principal pour devenir un moyen de communication. Bradfield, Goldberg, Melford et Hall ne demandent pas à l’auditeur d’admirer leur difficulté technique. Ils lui demandent quelque chose de beaucoup plus simple et de beaucoup plus exigeant: écouter.

C’est pourquoi l’album mérite plusieurs écoutes. La première peut déstabiliser. La seconde commence à révéler des correspondances. La troisième permet parfois de découvrir qu’un détail entendu quelques minutes auparavant avait déjà préparé ce qui allait suivre. Peu à peu, un vocabulaire se met en place. Le disque devient plus familier sans jamais devenir complètement prévisible. Cette résistance à la familiarité immédiate constitue aujourd’hui une qualité presque subversive. Une grande partie de la musique enregistrée contemporaine est conçue pour être comprise très rapidement. Les premières secondes doivent accrocher, le refrain doit arriver au bon moment, l’auditeur doit savoir où il se trouve. Open Or Close refuse cette logique. Il accepte que l’auditeur puisse se perdre un peu. Et cette perte n’est pas un défaut. Elle fait partie de l’expérience.

La complexité, en elle-même, n’est plus particulièrement impressionnante. Ce qui compte est ce que l’on en fait. Une musique peut être complexe et froide, expérimentale et narcissique, savante et finalement ennuyeuse. Elle peut aussi être complexe sans perdre sa chaleur, expérimentale sans devenir démonstrative et intellectuellement exigeante tout en conservant cette joie élémentaire qui consiste à produire un son et à entendre quelqu’un y répondre. Open Or Close appartient clairement à cette seconde catégorie.

Le public du Green Mill joue ici un rôle plus important qu’il n’y paraît. On sent que les spectateurs ne sont pas simplement venus assister à l’exécution d’un programme. Ils écoutent. Ils attendent le prochain échange, le prochain changement de direction, le moment où la musique pourrait devenir quelque chose que même les quatre musiciens n’avaient pas anticipé.

C’est peut-être l’une des dernières grandes promesses de l’improvisation: réunir des individus autour d’un événement qui ne peut pas être entièrement reproduit. Dans un monde où tant de choses sont enregistrées, corrigées, répétées, optimisées et immédiatement disponibles, il reste quelque chose de profondément humain dans le fait de prendre le risque de jouer maintenant, devant d’autres personnes, et de ne pas savoir exactement ce qui va arriver ensuite. Voilà pourquoi la dimension publique de Open Or Close n’est pas un simple détail documentaire. Elle est au cœur de son esthétique.

L’album n’est pas facile, et il ne devrait probablement pas chercher à le devenir. Son ambition n’est pas de résoudre toutes les questions musicales avant que l’auditeur ait eu le temps de les poser. Il propose plutôt une autre relation avec l’écoute. Il invite à ralentir, à accepter l’incertitude, à suivre une idée même lorsqu’elle semble s’éloigner de ce que l’on attendait. Il rappelle aussi quelque chose que la culture contemporaine oublie parfois : une œuvre n’a pas besoin d’être immédiatement comprise pour être immédiatement ressentie. Certaines musiques demandent du temps non parce qu’elles souhaitent se rendre importantes, mais parce qu’elles possèdent suffisamment de liberté pour ne pas pouvoir être résumées en quelques secondes.

C’est finalement le titre de l’album qui fournit la meilleure clé. Open Or Close n’est pas seulement le nom d’une composition. C’est une question. Que faisons-nous lorsque la musique cesse de suivre le chemin que nous avions prévu pour elle? Sommes-nous prêts à ouvrir la porte sur un territoire inconnu, ou préférons-nous la refermer dès que nous ne reconnaissons plus les repères habituels?

Bradfield, Goldberg, Melford et Hall ne répondent pas à notre place. Ils nous laissent cette responsabilité, et c’est peut-être leur geste le plus généreux. Ils ne cherchent ni à simplifier leur musique pour nous séduire, ni à la compliquer pour nous impressionner. Ils nous proposent simplement de les accompagner. Il faut alors accepter de ne pas toujours savoir où l’on va.

Écouter Open Or Close, c’est peut-être cela avant tout : accepter qu’une musique puisse nous perdre pendant quelques instants pour mieux nous faire découvrir un endroit où nous ne pensions pas arriver. Dans cette époque saturée de réponses immédiates, cette invitation à rester attentif, à écouter encore et à laisser une œuvre nous surprendre, possède une valeur singulière. Il suffit probablement, pour commencer, d’ouvrir la porte.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, August 15th, 2026

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To Buy this album

Track Listing :
Open or Close
A Line With a Mind of Its Own
No Brand
Study of the Blues
Three Ingredients
Lonely Flowers
The Kitchen
Aargh

Recorded by Ken Christianson at the Green Mill, Chicago, November 26, 2025.
Mixed and mastered by Ken Christianson at Pro Musica Audio, Chicago.
Produced by Geof Bradfield.
Photography, layout, and design by Chad McCullough