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Sullivan Fortner, Leave That In There : la mémoire comme matière musicale
Avec «Sugarcane», Sullivan Fortner ne choisit pas la facilité. Le morceau qui ouvre Leave That In There commence pourtant avec une évidence presque trompeuse. Les rythmes s’installent, le piano trouve sa place, les percussions de Kayvon Gordon donnent au morceau une pulsation immédiatement perceptible. Puis la musique se densifie. Les références se croisent, les rythmes se superposent et l’on comprend progressivement que la canne à sucre évoquée par le titre n’est pas seulement un élément du paysage louisianais. Elle est un souvenir d’enfance, mais aussi le point de départ d’une réflexion sur l’histoire d’un territoire.
Sullivan Fortner, pianiste et compositeur né à La Nouvelle-Orléans, a grandi à LaPlace, en Louisiane, dans une région où l’histoire de la canne à sucre est indissociable de celle du travail forcé, des migrations et de la présence africaine. Dans « Sugarcane », cette histoire apparaît sans être transformée en commentaire politique ou en récit didactique. Elle est intégrée au langage musical du compositeur.
Le choix est révélateur de l’ensemble de Leave That In There, qui sortira le 28 août 2026 chez Artwork Records. Le disque semble d’abord appartenir au territoire familier du piano jazz contemporain. Il faut cependant quelques minutes pour comprendre qu’il s’agit d’un projet beaucoup plus construit, dans lequel Fortner fait dialoguer son histoire personnelle, la mémoire de La Nouvelle-Orléans, les traditions de la diaspora africaine et plusieurs étapes de son propre parcours artistique. Ce n’est pas un album qui cherche à raconter une histoire de manière linéaire. Il fonctionne plutôt par associations, souvenirs et correspondances.
La canne à sucre et l’histoire de la Louisiane
Le choix de «Sugarcane» comme ouverture n’est pas anodin. Fortner a raconté le souvenir de sa grand-mère rapportant à la maison des morceaux de canne à sucre. Pour l’enfant, il s’agissait d’un geste quotidien, presque banal. Avec le temps, cette image s’est chargée d’une autre signification. La canne à sucre renvoie à une économie qui a profondément façonné la Louisiane et à une histoire marquée par l’exploitation des populations réduites en esclavage.
Le morceau fait également référence à la révolte de 1811 dans la région connue sous le nom de German Coast, non loin de LaPlace. Cette insurrection de personnes réduites en esclavage constitue l’un des épisodes les plus importants de l’histoire des révoltes serviles aux États-Unis. Fortner n’illustre pas cet événement. Il ne cherche pas à faire entendre une reconstitution imaginaire de 1811. La référence agit autrement. Elle donne au morceau une profondeur supplémentaire et transforme un souvenir familial en point de rencontre avec une histoire collective. Cette façon de procéder est importante pour comprendre le disque. Fortner ne sépare pas sa mémoire personnelle de celle du territoire dans lequel il a grandi. Chez lui, les deux semblent constamment se répondre.
La Nouvelle-Orléans n’est donc pas seulement présente dans les couleurs musicales du disque. Elle est présente dans la manière même dont Fortner pense la musique.
Un pianiste qui n’a plus besoin de se présenter
Sullivan Fortner appartient à une génération de musiciens qui a grandi avec une connaissance très large de l’histoire du jazz, tout en refusant d’en respecter les frontières de manière trop stricte. Son parcours suffit à mesurer l’étendue de cette curiosité. Il a travaillé avec Wynton Marsalis, Paul Simon, Dianne Reeves, Étienne Charles et John Scofield, entre autres. Il a également partagé régulièrement la scène ou le studio avec Ambrose Akinmusire, Dee Dee Bridgewater, Stefon Harris, Kassa Overall, Tivon Pennicott, Peter Bernstein, Nicholas Payton, Billy Hart, Gary Bartz, Chief Adjuah, Fred Hersch et Roy Hargrove. Ces collaborations pourraient donner l’image d’un musicien avant tout recherché pour sa polyvalence. Leave That In There montre quelque chose de différent. Fortner semble désormais moins préoccupé par la nécessité de démontrer qu’il peut jouer dans tous les contextes que par celle de déterminer ce qu’il veut conserver de ces expériences. Cette évolution est importante.
Fortner a reçu le Grammy du meilleur album de jazz instrumental pour Southern Nights, tandis que son travail avec Samara Joy lui a également valu une récompense majeure. La reconnaissance institutionnelle est désormais acquise. Le nouvel album paraît pourtant plus personnel que démonstratif. Le musicien regarde derrière lui, mais il ne revient pas en arrière.
Le trio comme laboratoire
Pour Leave That In There, Fortner s’appuie sur son trio actuel, avec Tyrone Allen II à la contrebasse et Kayvon Gordon à la batterie. Il s’agit de leur premier enregistrement studio dans cette configuration. La relation entre les trois hommes constitue l’un des points forts du disque. Leur jeu repose moins sur une hiérarchie traditionnelle que sur une circulation permanente de la responsabilité musicale. Fortner ne dirige pas constamment la conversation depuis le piano. Allen et Gordon interviennent dans la construction des morceaux et peuvent modifier leur trajectoire.
Kayvon Gordon joue notamment un rôle essentiel dans la dimension rythmique de l’album. Son utilisation des percussions bàtá donne à certaines compositions une profondeur qui dépasse le simple accompagnement. Les rythmes ne sont plus seulement là pour faire avancer la musique. Ils deviennent une partie du récit. Tyrone Allen II, de son côté, contribue à cette sensation de mouvement. Sa basse ne se contente pas de soutenir les harmonies de Fortner. Elle participe à la définition des espaces dans lesquels le piano peut évoluer.
Cette relation permet au pianiste de multiplier les changements de perspective. Le trio acoustique apparaît, disparaît, puis revient sous une autre forme. L’orgue Hammond B3, les synthétiseurs et la marimba viennent modifier les couleurs sans faire perdre au disque son identité. Le résultat est parfois surprenant. Une composition peut commencer comme un morceau de piano trio relativement classique avant de se transformer progressivement en une construction rythmique beaucoup plus complexe. Ailleurs, les textures électroniques prennent davantage de place et déplacent la musique vers un territoire qui n’est plus tout à fait celui du jazz traditionnel. Fortner ne semble pas chercher à résoudre cette contradiction. Il préfère la maintenir.
Entre composition et improvisation
C’est probablement là que Leave That In There devient le plus intéressant. Fortner possède une connaissance suffisamment solide de la forme pour pouvoir s’en éloigner sans perdre l’auditeur. Certaines pièces sont très écrites. D’autres donnent l’impression d’être nées d’une improvisation prolongée. Entre les deux, la frontière devient volontairement difficile à déterminer. Cette ambiguïté explique le caractère parfois intellectuel de l’album.
Fortner ne construit pas simplement une suite de morceaux. Il organise des relations entre eux. Des motifs réapparaissent, certaines idées musicales renvoient à des compositions plus anciennes et plusieurs références extérieures sont intégrées au langage du disque. Le pianiste revient notamment à «Aria», une composition associée à son premier album, paru en 2015, avec «Aria II». Il ne s’agit pas d’une simple reprise. Le matériau ancien est déplacé dans un contexte nouveau, comme si Fortner cherchait à mesurer la distance entre le musicien qu’il était alors et celui qu’il est devenu. Cette démarche donne au disque une dimension autobiographique sans jamais le transformer en journal intime.
Un album construit autour de la mémoire
Le titre Leave That In There vient d’une phrase entendue dans le documentaire de Spike Lee When the Levees Broke: A Requiem in Four Acts, consacré à la catastrophe provoquée par l’ouragan Katrina à La Nouvelle-Orléans en 2005. Le rapport à Katrina est important, mais il faut éviter de réduire l’album à cette catastrophe. Fortner s’intéresse davantage à ce que la mémoire conserve après un événement qu’à l’événement lui-même.
Le deuil, la survie, l’humour, la transmission et la résilience apparaissent ainsi comme des éléments d’une même histoire. Ils ne sont jamais présentés séparément. La musique permet précisément de les faire cohabiter. Cette approche donne au disque une certaine complexité. Il y a de la gravité, mais jamais de solennité permanente. Les références historiques sont nombreuses, mais elles ne prennent pas le dessus sur le plaisir d’écoute. L’album peut être compris à plusieurs niveaux. C’est une qualité, mais aussi une exigence.
Le disque demande davantage de temps qu’une production destinée à séduire immédiatement. Certaines compositions sont accessibles dès la première écoute. D’autres semblent plus difficiles à saisir, particulièrement lorsque Fortner privilégie les textures, les superpositions rythmiques ou les passages improvisés. Cette inégalité relative n’est pas nécessairement un défaut. Elle est même cohérente avec le projet. Fortner semble accepter que toutes les idées ne produisent pas le même effet immédiatement.
Les références comme mémoire, pas comme démonstration
Le disque est traversé par de nombreuses références musicales. Thelonious Monk apparaît notamment dans «Swirl». Stevie Wonder, George Duke ou Bernie Worrell appartiennent également à l’univers sonore auquel Fortner se réfère. L’intérêt ne réside cependant pas dans la reconnaissance de ces influences. Elles montrent plutôt comment le musicien a construit son propre langage.
Fortner appartient à une culture musicale dans laquelle les frontières entre jazz, funk, soul, musique populaire et traditions afro-américaines sont depuis longtemps poreuses. Son travail ne cherche pas à restaurer ces frontières. L’orgue Hammond peut ainsi cohabiter avec les synthétiseurs. La marimba rencontre les percussions bàtá. Le piano acoustique peut céder momentanément sa place à des textures électroniques. Les passages improvisés ne viennent pas interrompre la composition : ils en font partie. Cette absence de séparation entre les styles est l’un des traits les plus convaincants du disque. Fortner ne donne jamais l’impression de collectionner les influences pour montrer son érudition. Elles semblent plutôt avoir été suffisamment assimilées pour devenir une partie de son vocabulaire.
Une musique qui reste mélodique
C’est peut-être ce qui sauve l’album d’une certaine forme de cérébralité. Fortner pense beaucoup sa musique. Les structures sont travaillées, les références nombreuses et les choix d’instrumentation rarement gratuits. Pourtant, il revient régulièrement à la mélodie. Cette présence de la mélodie est essentielle. Elle permet à l’auditeur de retrouver un point d’appui lorsque la musique devient plus complexe. Même dans les passages les plus abstraits, une phrase musicale finit généralement par apparaître et ramener le morceau vers quelque chose de plus immédiat. Cette alternance entre sophistication et simplicité donne au disque son équilibre.
Il serait facile pour un musicien aussi attentif aux questions historiques et formelles de produire une œuvre trop consciente d’elle-même. Fortner évite largement cet écueil parce qu’il garde toujours une place pour le jeu. C’est particulièrement perceptible dans le trio. Allen et Gordon ne semblent jamais écrasés par le poids conceptuel du projet. Ils jouent. Ils prennent des risques. Ils laissent les morceaux respirer. Cette dimension physique de la musique est indispensable.
La question de l’héritage
Ce qui se dessine finalement derrière Leave That In There, c’est une réflexion sur l’héritage. Fortner ne semble pas chercher à déterminer quelle serait la véritable tradition de la Nouvelle-Orléans. Il montre plutôt que cette tradition est faite de mélanges successifs. L’Afrique, les Caraïbes, le blues, le gospel, le jazz, le funk, la musique populaire américaine et les expériences individuelles ont contribué à créer ce que l’on appelle aujourd’hui la musique de La Nouvelle-Orléans. Cette histoire ne peut pas être figée. Elle continue de changer parce que les musiciens eux-mêmes changent.
Fortner en est une illustration particulièrement intéressante. Il peut jouer avec les représentants les plus établis du jazz, travailler dans la musique populaire, s’intéresser aux traditions de la diaspora africaine et intégrer les technologies sonores contemporaines sans considérer ces pratiques comme contradictoires. Leave That In There devient alors une réflexion musicale sur cette continuité. L’héritage n’est pas quelque chose que l’on reçoit intact. Il faut le transformer pour pouvoir le transmettre.
Un album qui demande plusieurs écoutes
Il reste cependant une réserve importante : Leave That In There n’est pas toujours immédiatement lisible. Certains passages paraissent plus convaincants que d’autres. Certaines constructions sont d’une grande précision tandis que quelques développements peuvent donner l’impression de s’étirer davantage que nécessaire. Le désir de Fortner de multiplier les références et les textures peut également rendre certaines pièces moins accessibles. Mais cette difficulté fait partie de l’identité du disque. Il ne s’agit pas d’un album conçu pour être consommé rapidement. Il demande que l’on revienne vers lui, que l’on écoute les interactions entre les musiciens et que l’on prête attention aux détails.
Avec les écoutes successives, certaines choses apparaissent différemment. Une percussion qui semblait décorative devient essentielle. Une ligne de basse prend une autre importance. Une mélodie entendue précédemment revient sous une forme nouvelle. Un changement de texture révèle une relation entre deux morceaux. Le disque se construit alors progressivement. Cette capacité à résister à la première écoute est devenue relativement rare dans une partie du jazz contemporain, où la virtuosité et l’efficacité immédiate peuvent parfois prendre le dessus sur la construction d’une œuvre. Fortner prend le risque inverse.
Le disque le plus personnel de Fortner
Il serait probablement excessif de présenter Leave That In There comme un aboutissement définitif. Sullivan Fortner n’en est pas encore là, et c’est précisément ce qui rend l’album intéressant. Il semble plutôt se trouver à un moment de sa carrière où ses différentes expériences commencent à produire une vision plus cohérente.
La mémoire familiale rejoint l’histoire de la Louisiane. Les traditions de la diaspora africaine rencontrent le jazz contemporain. Les compositions anciennes dialoguent avec les nouvelles. Katrina apparaît à côté de souvenirs beaucoup plus intimes. Les références à Monk, Stevie Wonder ou George Duke côtoient les rythmes bàtá. Tout cela pourrait produire un disque dispersé. Fortner parvient pourtant à maintenir une direction. Cette direction n’est pas stylistique. Elle est personnelle. C’est sans doute pour cette raison que Leave That In There paraît plus intime que plusieurs de ses travaux précédents. Fortner ne cherche pas à raconter sa vie. Il laisse simplement davantage de traces de son histoire dans la musique.
Le disque est ainsi moins une autobiographie qu’une cartographie. On y retrouve des lieux, des personnes, des souvenirs, des influences et des épisodes historiques. Aucun de ces éléments ne suffit à expliquer l’ensemble, mais leur coexistence permet de comprendre le musicien. Au terme de l’écoute, «Sugarcane» apparaît alors sous un autre jour. Le morceau n’était pas seulement une introduction. Il contenait déjà le principe de tout l’album : partir d’un souvenir personnel, découvrir derrière lui une histoire collective et transformer cette histoire en une musique qui puisse encore appartenir au présent. C’est probablement là que Sullivan Fortner réussit le mieux son pari. Il ne cherche ni à reproduire la Nouvelle-Orléans de son enfance ni à transformer son héritage en monument. Il l’utilise comme une matière vivante, susceptible d’être déplacée, mélangée et réinventée.
Leave That In There n’est donc pas seulement un album sur la mémoire. C’est un album sur ce que l’on fait de la mémoire lorsqu’elle devient une responsabilité artistique. Fortner conserve les traces, y compris celles qui sont douloureuses ou contradictoires, puis les soumet au mouvement du jazz. Le résultat est exigeant, parfois abstrait, mais rarement froid. Sa richesse ne vient pas uniquement de la virtuosité du pianiste ou de la sophistication des arrangements. Elle vient surtout de cette volonté de faire tenir ensemble plusieurs temps, plusieurs cultures et plusieurs histoires sans les réduire à une seule interprétation.
À l’écoute, Sullivan Fortner semble moins chercher à montrer d’où vient sa musique qu’à comprendre ce qu’elle peut encore devenir. C’est ce déplacement, de l’origine vers la transformation, qui donne à Leave That In There sa véritable personnalité et qui en fait, probablement, l’un des enregistrements les plus révélateurs de son parcours.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, August 13th, 2026
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Musicians :
Sullivan Fortner: piano, Hammond B3, organ, synthesizer, marimba
Tyron Allen II: bass, Moog Sub 97
Kayvon Gordon: drums, bata drums
Track Listing :
Sugarcane
Que Diablos
A Poignant Time
Aerobatics Pt. 1
Aerobatics Pt. 2
Sorcerer’s Stick
Swirl
T295
Number 3
12 Gallons
Aria II
A Hymn for Linda
Another Poignant Time
