Faye Carol – Faye Sings The Blues (FR review)

Getdown Records – Street Date : August 21, 2026
Blues
Faye Carol - Faye Sings The Blues

Faye Carol à soixante ans de carrière: une immense trajectoire face à un album qui ne tient pas toujours ses promesses

Certains albums arrivent avec un poids historique qui précède largement leur écoute, parce qu’ils ne prétendent pas seulement réunir des chansons, mais aussi conserver la trace d’une existence, d’une communauté et d’une époque dont les contours s’effacent peu à peu. Le nouveau double album de Faye Carol appartient incontestablement à cette catégorie, puisqu’il célèbre six décennies d’une carrière qui a conduit la chanteuse du gospel au rhythm and blues, puis au jazz, au blues, au funk et au cabaret, tout en la plaçant au contact de plusieurs générations de musiciens qui ont profondément contribué à façonner la musique noire américaine. Le projet bénéficie en outre d’une distribution particulièrement impressionnante, avec la présence de Taj Mahal, Eric Gales, James Carter, Wycliffe Gordon, Gerald Albright, Russell Gunn, Nicholas Payton, Kirk Whalum, Jon Faddis, Tia Fuller et Jubu Smith, autant de personnalités dont la seule réunion pourrait laisser espérer un disque capable de dépasser largement le cadre d’une simple célébration anniversaire.

C’est pourtant précisément à ce niveau que le décalage apparaît, car malgré l’importance de la carrière de Faye Carol, malgré la qualité des musiciens réunis autour d’elle et malgré le poids historique que représente une telle longévité artistique, le disque lui même ne se montre pas toujours à la hauteur de la femme qu’il entend célébrer. Le constat peut sembler sévère lorsqu’il concerne une artiste qui atteint soixante années de carrière, mais l’admiration que l’on peut éprouver pour un parcours aussi remarquable ne devrait jamais dispenser d’une véritable exigence critique. Au contraire, plus une carrière est longue et significative, plus il devient nécessaire de considérer chaque nouvelle œuvre pour ce qu’elle est réellement, sans lui accorder automatiquement une indulgence liée au prestige du passé.

Faye Carol a expliqué qu’elle souhaitait, avec ce projet, faire entendre ce qu’elle considère comme le véritable blues en douze mesures, soutenu par de beaux arrangements de cuivres et interprété par de grands musiciens. L’intention est parfaitement légitime, et elle possède même une certaine portée dans une période où le blues est régulièrement transformé en produit culturel facilement identifiable, parfois tellement poli et standardisé qu’il finit par perdre une partie de sa tension originelle. Défendre une conception plus directe du blues, revenir à une forme qui privilégie le rapport entre la voix, le rythme et l’émotion plutôt que l’accumulation des artifices, constitue donc une démarche que l’on peut difficilement contester.

La difficulté vient du fait qu’une intention sincère ne suffit pas à garantir la réussite artistique d’un disque. Le problème n’est pas que Faye Carol ait choisi la tradition, mais plutôt qu’elle semble parfois avoir choisi une conception excessivement sécurisée de cette tradition, alors même que les musiciens réunis autour d’elle auraient permis d’en déplacer les frontières. Le disque possède toutes les ressources nécessaires pour devenir imprévisible, mais il donne trop souvent le sentiment que ces ressources ont été mobilisées avant tout pour renforcer le caractère solennel de la célébration, plutôt que pour provoquer une véritable confrontation musicale.

La liste des invités est à cet égard révélatrice. Il ne s’agit pas de musiciens de studio anonymes dont la fonction serait simplement de remplir les arrangements. Kirk Whalum, Gerald Albright, Nicholas Payton, Tia Fuller, James Carter ou Wycliffe Gordon possèdent chacun une personnalité suffisamment affirmée pour transformer profondément une interprétation lorsqu’on leur accorde la liberté nécessaire. Plusieurs d’entre eux auraient pu, à eux seuls, constituer le centre de gravité d’un album entier. Leur présence crée donc une attente légitime chez l’auditeur, qui espère les entendre non seulement accompagner Faye Carol, mais aussi la pousser vers des territoires qu’elle n’aurait peut être pas explorés sans eux.

Cette attente n’est malheureusement pas toujours satisfaite. Les musiciens jouent avec talent, parfois avec une grande élégance, mais leurs interventions semblent régulièrement enfermées dans des arrangements qui ont déjà déterminé la direction générale du morceau. Ils deviennent alors moins des interlocuteurs capables de modifier le cours de la musique que des personnalités prestigieuses chargées de confirmer la valeur du projet. La différence peut paraître subtile, mais elle est essentielle lorsqu’il s’agit d’un album qui réunit autant de fortes individualités.

On aurait aimé que Nicholas Payton puisse davantage déstabiliser le matériau qui lui est confié, que Tia Fuller dispose d’un espace lui permettant d’imposer plus clairement une sensibilité issue d’une génération différente, que Kirk Whalum puisse laisser apparaître davantage de cette voix très personnelle qu’il a développée entre jazz, soul et musique contemporaine, ou que Gerald Albright puisse sortir des cadres relativement prévisibles dans lesquels son jeu est parfois maintenu. James Carter et Wycliffe Gordon, lorsqu’ils bénéficient d’une liberté plus importante, montrent précisément ce que le projet aurait pu devenir s’il avait accepté davantage de risques.

«The Thrill Is Gone» constitue l’un des exemples les plus convaincants de cette différence. La chanson de B. B. King appartient désormais à un patrimoine tellement vaste qu’une nouvelle interprétation risque facilement de se réduire à un exercice de révérence, dans lequel l’artiste cherche davantage à démontrer son respect envers l’original qu’à trouver une véritable raison de le reprendre. La présence de James Carter permet d’éviter en partie cet écueil, parce que son approche du jazz introduit une tension différente et refuse de considérer le morceau comme un territoire définitivement sanctuarisé du blues.

«Blow Top Blues» bénéficie lui aussi de la présence de Wycliffe Gordon, dont le rapport au rythme, à l’humour et au dialogue instrumental apporte une mobilité qui rompt avec certains des aspects plus figés du projet. De son côté, Taj Mahal donne à «Let the Good Time Roll» une profondeur particulière, non pas simplement en raison de sa réputation, mais parce que son parcours lui permet d’aborder le répertoire traditionnel américain avec une forme d’autorité détendue qui ne peut être fabriquée par la seule production d’un album.

Ces moments sont parmi les plus convaincants précisément parce que les invités cessent d’être de simples participants à une célébration pour devenir de véritables partenaires de jeu. La musique donne alors l’impression de se construire sous nos yeux plutôt que de simplement exécuter un programme préalablement défini, et cette différence se ressent immédiatement.

Le blues supporte d’ailleurs assez mal la volonté de paraître constamment impressionnant. Sa force historique réside rarement dans la sophistication pour elle même, mais dans la manière dont une voix, un instrument ou une phrase musicale parviennent à transformer des moyens limités en une expérience émotionnelle considérable. La tension du blues est née de cette économie, de cette capacité à laisser l’interprète sans véritable refuge derrière lequel dissimuler ce qu’il ressent.

C’est précisément pour cette raison que la voix actuelle de Faye Carol constitue peut être le matériau le plus intéressant du disque. Elle n’est évidemment plus celle qu’elle possédait il y a plusieurs décennies, et il serait regrettable de considérer cette évolution comme une faiblesse que la technologie ou les arrangements devraient chercher à masquer. L’âge est audible, et cette réalité devrait être accueillie comme une donnée artistique plutôt que comme un défaut. La voix porte désormais la fatigue, la mémoire, l’expérience et les conséquences de soixante années passées à chanter.

Lorsque Faye Carol semble moins puissante qu’autrefois, elle devient parfois plus émouvante, précisément parce que l’auditeur perçoit derrière le timbre la présence d’une vie entière. Il arrive que l’on ait l’impression qu’elle ne chante pas seulement les paroles d’une chanson, mais qu’elle dialogue avec la personne qu’elle était lorsqu’elle a découvert cette musique pour la première fois. Cette dimension ne peut évidemment pas être fabriquée par un arrangement, aussi sophistiqué soit il.

C’est donc paradoxalement lorsque la voix révèle ses fragilités que l’album peut atteindre ses moments les plus humains. À l’inverse, lorsque la production cherche à entourer cette voix d’une instrumentation particulièrement imposante, elle donne parfois le sentiment de vouloir expliquer à l’auditeur l’importance de ce qu’il entend, au lieu de laisser la performance imposer naturellement son évidence.

Cette tendance constitue l’une des limites importantes du projet, car elle conduit parfois la célébration à se transformer en autocélébration. La frontière est délicate, surtout lorsqu’une artiste possède une histoire aussi riche que celle de Faye Carol, mais elle existe bel et bien. Un anniversaire artistique peut devenir un moment de transmission, de rencontre et de création nouvelle, ou bien se transformer en cérémonie au cours de laquelle le prestige du passé prend progressivement le pas sur la musique du présent.

Le parcours de Faye Carol mérite pourtant que l’on s’intéresse précisément à cette notion de transmission. Née dans le Mississippi avant de partir avec sa famille pour la Californie du Nord, elle découvre son talent à travers le chant religieux et se produit ensuite avec le groupe de gospel The Angelaires, avec lequel elle entreprend des tournées nationales. Dans les années 1960, elle s’établit dans la scène musicale d’Oakland, où elle travaille notamment aux côtés de Johnny Talbot et de De Thangs, au moment où la ville devient l’un des centres importants de la culture noire de la côte Ouest.

Elle publie son premier single en 1967, une période qui constitue un moment particulièrement chargé de l’histoire américaine, puisque la musique noire évolue alors dans un environnement où les questions d’identité, de représentation, d’indépendance économique et de pouvoir politique sont étroitement liées. Oakland se trouve au cœur de ces transformations, et la scène musicale locale participe à la construction d’une culture qui ne peut être entièrement séparée des bouleversements sociaux qui traversent le pays.

La carrière de Faye Carol croise notamment des événements liés à la campagne pour la libération d’Angela Davis ainsi que des espaces associés au mouvement des Black Panthers. Ces épisodes ne doivent pas être transformés artificiellement en preuve d’un engagement politique permanent de la chanteuse, car ce serait simplifier une trajectoire beaucoup plus complexe. Ils permettent cependant de comprendre l’environnement dans lequel elle a évolué et la manière dont la musique pouvait alors être associée à des formes de solidarité, d’identité collective et de résistance qui dépassaient largement le cadre du divertissement.

Le mouvement des droits civiques avait déjà profondément transformé les États Unis lorsque Faye Carol a commencé à construire sa carrière professionnelle, mais l’adoption des grandes lois fédérales n’a évidemment pas mis fin aux inégalités raciales. À Oakland et dans l’ensemble de la Californie, les questions relatives au logement, à l’éducation, à l’emploi, aux pratiques policières, à la représentation politique et à l’accès aux ressources ont continué à structurer la vie des communautés noires. Le Black Panther Party est né de cet environnement, et la musique faisait partie du langage culturel dans lequel ces communautés exprimaient leur identité et leurs aspirations.

Il serait donc réducteur de considérer Faye Carol comme une simple chanteuse ayant traversé plusieurs genres musicaux au cours d’une longue carrière. Elle appartient à une génération pour laquelle la musique, même lorsqu’elle était destinée à divertir, ne pouvait pas être totalement détachée du contexte social dans lequel elle était produite. Les clubs, les églises, les quartiers, les associations et les scènes locales constituaient des espaces où la culture et la vie collective se rencontraient en permanence.

Cette dimension permet également de comprendre l’importance de son travail auprès des jeunes musiciens. Faye Carol a consacré une partie de son parcours à transmettre ce qu’elle sait de cette histoire, en rappelant que le blues, le jazz, le gospel et les autres formes de musique noire américaine ne sont pas apparus spontanément dans les catalogues des maisons de disques, mais qu’ils sont nés de communautés, de familles, d’églises, de clubs et de réseaux indépendants qui ont construit leurs propres institutions dans des conditions économiques souvent difficiles.

Son parcours professionnel constitue lui même une illustration de cette réalité. En participant à la création d’un label indépendant, elle a cherché à conserver une maîtrise sur sa musique et sur les conditions dans lesquelles elle était produite. Cette indépendance mérite d’être soulignée, car elle signifie également que les choix artistiques du présent ne peuvent pas être facilement attribués aux contraintes d’une industrie qui aurait imposé ses propres priorités.

Ce double album n’est pas le résultat d’une commande passée par une grande maison de disques désireuse de transformer un anniversaire en produit commercial. Il s’agit d’un projet réalisé sous l’autorité artistique de Faye Carol et de ses collaborateurs, ce qui rend d’autant plus légitime la question de savoir pourquoi un ensemble de musiciens aussi remarquable n’a pas été davantage poussé vers l’inattendu.

Si cet album avait été enregistré par une jeune chanteuse inconnue entourée de quelques invités prestigieux, nous aurions probablement évalué son contenu avec beaucoup moins de complaisance. Nous nous demanderions si les chansons proposent quelque chose de nouveau, si les arrangements sont réellement inventifs et si les musiciens sont utilisés de manière suffisamment créative. Le fait que Faye Carol chante depuis soixante ans ne devrait pas modifier ces critères. Son parcours ne la protège pas de la critique, et il ne devrait d’ailleurs pas le faire.

Le fait qu’elle ait partagé des scènes avec Marvin Gaye, Ray Charles, Albert King, Bobby Hutcherson, Joan Baez et Sister Rosetta Tharpe témoigne de l’ampleur de son univers musical. Ses collaborations ou apparitions aux côtés d’Otis Redding, de James Brown, du Grateful Dead ou de Jefferson Airplane montrent également qu’elle a évolué dans un environnement beaucoup plus large que celui d’un seul genre. Elle a circulé entre gospel, blues, jazz, rhythm and blues, funk et musique latine avec une liberté qui rend certaines classifications contemporaines particulièrement artificielles. Mais aucune de ces expériences ne garantit qu’un nouvel album sera exceptionnel. Une carrière peut être immense et produire à un moment donné un disque simplement correct. Cette réalité n’enlève rien à la carrière, pas plus qu’elle ne constitue une condamnation définitive de l’artiste.

C’est probablement en acceptant cette distinction que l’on peut écouter ce double album avec le plus d’intérêt. Plutôt que d’y chercher une œuvre définitive destinée à résumer soixante années de musique, il est plus pertinent de le considérer comme un document de transmission, un rassemblement de générations et une tentative de faire circuler une mémoire musicale entre des artistes qui ne partagent pas nécessairement le même langage. Sous cet angle, le disque devient plus intéressant.

Faye Carol n’a plus besoin de démontrer qu’elle appartient au monde de la musique. Elle y a déjà inscrit son nom. Ce qu’elle peut désormais faire, c’est inviter de nouveaux musiciens à entrer dans cet univers et leur permettre de rencontrer une histoire qu’ils ne connaissent parfois qu’à travers des enregistrements anciens ou des récits transmis par d’autres.

Taj Mahal représente une génération, James Carter, Nicholas Payton et Tia Fuller en représentent d’autres, et leur présence permet d’établir une continuité entre différentes périodes de l’histoire du jazz, du blues et de la musique noire américaine. Il ne s’agit pas de faire croire que ces artistes partagent les mêmes références ou les mêmes préoccupations, mais de leur permettre de dialoguer à partir d’un même matériau. C’est peut être là que se trouve la véritable valeur du projet, même si elle ne correspond pas toujours à sa réussite musicale.

Il faut en effet éviter de confondre l’importance historique d’un artiste avec la qualité de chacun de ses enregistrements. Les deux notions peuvent se rejoindre, mais elles ne sont jamais automatiquement équivalentes. Faye Carol possède une importance historique indéniable dans l’histoire musicale de la baie de San Francisco, mais ce double album ne peut pas raisonnablement être présenté comme un chef d’œuvre simplement parce que la carrière qui le précède est exceptionnelle.

Le disque contient des performances solides, quelques véritables réussites et des invités dont la présence justifie à elle seule plusieurs écoutes. Il souffre cependant d’une certaine prudence, d’une production parfois trop soucieuse de grandeur et d’un manque de prise de risque qui devient particulièrement visible lorsque l’on mesure la qualité des musiciens disponibles.

Cette prudence est d’autant plus regrettable que le blues n’a jamais reposé sur la perfection. Il repose sur la présence, sur la relation entre une voix et une chanson, sur cette capacité de l’interprète à faire entendre quelque chose de personnel même lorsqu’il utilise une forme musicale ancienne.

C’est pourquoi la voix actuelle de Faye Carol peut parfois toucher davantage que les arrangements les plus élaborés du disque. Lorsqu’elle laisse apparaître ses fragilités, elle laisse aussi apparaître le temps qui s’est écoulé depuis ses débuts. Aucun chanteur plus jeune ne peut reproduire cette expérience simplement en imitant le style d’un blues ancien, parce que ce qui est entendu ici n’est pas seulement une esthétique, mais une existence. L’album aurait probablement gagné en force s’il avait davantage fait confiance à cette réalité.

Faye Carol n’a pas besoin d’une succession de grands noms pour démontrer son importance, pas plus qu’elle n’a besoin d’un double album saturé de références prestigieuses pour établir sa crédibilité. Elle n’a surtout aucune raison de faire semblant que sa voix est restée identique à celle de 1967. Ce qu’elle possède aujourd’hui est beaucoup plus difficile à reproduire, puisqu’il s’agit d’une mémoire musicale construite au fil de six décennies, nourrie par les rencontres, les scènes, les communautés et les transformations successives de la musique américaine.

Elle possède également une position singulière de passeuse, capable de transmettre aux jeunes artistes une compréhension concrète de ce que signifiait construire une carrière à une époque où les artistes noirs disposaient de possibilités très différentes de celles qui existent aujourd’hui. Cette fonction de transmission pourrait d’ailleurs constituer la direction la plus intéressante pour ses futurs projets.

Plutôt que de chercher à reproduire une formule anniversaire, Faye Carol pourrait utiliser son expérience pour créer des rencontres beaucoup plus ouvertes avec de jeunes musiciens, en leur donnant la possibilité de réinterpréter son répertoire, de le contester, de le transformer et éventuellement de lui faire prendre des directions qu’elle même n’aurait pas envisagées. Un tel projet serait sans doute plus risqué, mais il serait également plus fidèle à l’histoire d’une artiste qui a traversé suffisamment de périodes musicales pour savoir que la tradition ne survit que lorsqu’elle accepte d’être réinterprétée.

Le double album actuel n’est pas nécessairement le disque qui permettra à une nouvelle génération de découvrir Faye Carol. Il ne constitue pas non plus une réinvention artistique spectaculaire et il n’exploite pas toujours pleinement les possibilités offertes par les musiciens exceptionnels qui ont accepté de participer au projet. Il demeure néanmoins un document important, parce qu’il témoigne de la volonté d’une artiste de continuer à travailler, à transmettre et à inscrire sa mémoire dans le présent plutôt que de considérer sa carrière comme définitivement achevée. Après soixante années, cette persistance possède une valeur que les critères habituels de la critique musicale ne permettent pas toujours de mesurer.

Faye Carol a commencé dans le gospel, traversé la scène blues et funk d’Oakland, partagé des scènes avec certains des géants de la musique américaine, évolué dans un environnement profondément marqué par les luttes pour l’égalité raciale et sociale, construit une carrière indépendante et consacré une partie de son énergie à la transmission auprès des générations suivantes. Son parcours se trouve ainsi lié, par de multiples fils, à l’histoire de la baie de San Francisco et à une époque où musique, politique, identité et communauté étaient beaucoup plus étroitement imbriquées qu’elles ne le sont souvent aujourd’hui. L’écouter aujourd’hui revient donc à entendre une chanteuse, mais aussi une forme d’archive vivante.

Cette archive n’est pas parfaite, et elle n’a aucune raison de l’être. Elle contient des moments exceptionnels aux côtés de passages plus ordinaires, des réussites qui côtoient des choix moins convaincants et des traces d’un monde dont une partie a déjà disparu. Sa valeur ne repose pas sur l’idée que chaque enregistrement serait remarquable, mais sur le fait que l’ensemble permet de conserver quelque chose qui autrement risquerait de disparaître. C’est probablement la manière la plus juste d’aborder ce double album.

En tant qu’œuvre musicale, il demeure inégal, parfois trop conventionnel et, compte tenu du talent réuni autour de Faye Carol, souvent moins aventureux qu’il aurait pu l’être. En tant que célébration de six décennies de carrière, il possède une portée beaucoup plus importante, parce qu’il rassemble des générations différentes autour d’une artiste dont l’histoire dépasse largement le cadre des chansons enregistrées ici.

Les moments les plus convaincants sont précisément ceux où les musiciens semblent oublier qu’ils participent à un album anniversaire et se mettent simplement à jouer. Lorsque cela arrive, la musique retrouve une forme de spontanéité et le disque cesse de regarder constamment vers le passé pour devenir une œuvre du présent. C’est également dans ces instants que la voix de Faye Carol apparaît la plus convaincante, parce qu’elle n’a plus besoin d’être entourée par la solennité du projet et peut simplement exister dans toute sa richesse, avec ses forces et ses fragilités.

Pour ceux qui suivent Faye Carol depuis longtemps, ces moments pourront suffire à justifier l’écoute du double album. Pour ceux qui la découvrent, il serait probablement préférable de commencer par d’autres enregistrements ou performances permettant de comprendre plus directement pourquoi cette chanteuse a acquis une telle réputation au cours des décennies. Ce disque ne constitue pas nécessairement la meilleure introduction à son œuvre, précisément parce qu’il porte trop lourdement le poids de la célébration.

La véritable histoire de Faye Carol ne se trouve donc pas entièrement dans ce double album, mais dans les soixante années qui l’ont rendu possible. Elle se trouve dans les églises où elle a commencé à chanter, dans les scènes d’Oakland où elle a construit son identité artistique, dans les rencontres avec les grandes figures de la musique américaine, dans les communautés politiques et culturelles qu’elle a traversées, dans les structures indépendantes qu’elle a contribué à développer et dans le travail de transmission qu’elle poursuit auprès des musiciens qui viennent après elle. Le disque n’est qu’une partie de cette histoire, et une partie qui aurait probablement gagné à prendre davantage de risques.

C’est peut être finalement ce qui rend l’écoute de cet album à la fois frustrante et intéressante. Il rappelle que la longévité artistique ne garantit jamais la perfection d’une nouvelle œuvre, mais qu’elle peut donner à une œuvre imparfaite une profondeur que les critères strictement musicaux ne suffisent pas à mesurer. Faye Carol n’a plus besoin de prouver qu’elle appartient à l’histoire de la musique américaine, mais elle peut encore choisir la manière dont cette histoire sera transmise.

Et c’est précisément là que l’on peut regretter que ce double album ne soit pas allé plus loin, car avec une voix qui porte soixante années d’expérience et une distribution musicale aussi exceptionnelle, il existait les moyens de faire beaucoup plus qu’une célébration respectable. Il aurait été possible de transformer cet anniversaire en véritable confrontation entre générations, de laisser les musiciens prendre davantage de risques, de placer les fragilités actuelles de la chanteuse au centre de l’écriture musicale et de faire de la mémoire non pas un décor, mais une matière vivante.

Le disque ne réalise qu’en partie cette ambition, mais l’histoire de Faye Carol demeure suffisamment riche pour que l’on ait envie de l’écouter encore, non seulement pour ce qu’elle chante aujourd’hui, mais pour tout ce que sa voix permet de comprendre d’un monde musical, social et culturel dont elle est devenue l’une des témoins.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, August 10th, 2026

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To buy this album (August 21, 2026)

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FEATURED ARTISTS
Taj Mahal – vocals (“Let The Good Times Roll”), harmonica (“Woke Up This Morning”)
Gerald Albright – tenor sax (“Driving Wheel”)
Jubu Smith – guitar (“Payin’ The Cost To Be The Boss,” “Chill With You”)
Wycliffe Gordon – soprano trombone & vocals (“Blow Top Blues”)
James Carter – tenor sax (“The Thrill Is Gone”)
Eric Gales – guitar (“Black Nights”)
Robert Randolph – pedal steel guitar (“Never Make Your Move Too Soon”)
Kirk Whalum – tenor sax (“How Long Blues”)
Russell Gunn – trumpet (“The Way You Do The Things You Do”)
Tia Fuller – alto sax (“Driftin’ Blues”)
Jon Faddis – trumpet (“Fine & Mellow”)
Nicholas Payton – trumpet (“Blueberry Hill”)

Track Listing :

DISC 1

  1. Soulful Dress (Maurice McAllister/Terry Vail) (4:12)
  2. Let The Good Times Roll feat. Taj Mahal (Sam Theard/Fleecie Moore) (4:06)
  3. Driving Wheel feat. Gerald Albright (Roosevelt Sykes) (6:22)
  4. Payin’ The Cost To Be The Boss feat. Jubu Smith (Riley B. King) (4:17)
  5. Bad, Bad News (Gerald Lenoir/Faye Carol/Joe Warner) (7:35)
  6. Blow Top Blues feat. Wycliffe Gordon (Leonard Geoffrey Feather) (7:05)
  7. The Thrill Is Gone feat. James Carter (Rick Darnell/Roy Hawkins) (8:44)
  8. He Wants To Sell My Monkey (Hudson Whittaker) (5:27)
  9. Black Nights feat. Eric Gales (Ferdinand Washington) (8:17)
  10. Never Make Your Move Too Soon feat. Robert Randolph (Nesbert Hooper/Will Jennings) (6:14)

DISC 2

  1. Woke Up This Morning feat. Taj Mahal (Riley B. King/Jules Bihari) (4:02)
  2. Chill With You feat. Jubu Smith (Kito Kamili) (6:22)
  3. How Long Blues feat. Kirk Whalum (Leroy Carr/Larry Shayne) (3:50)
  4. The Way You Do The Things You Do feat. Russell Gunn (William Robinson/Robert Rogers) (6:57)
  5. Driftin’ Blues feat. Tia Fuller (Charles Brown/Johnny Moore/Edward Williams) (4:50)
  6. After Hours (Avery Parrish/Buddy Feyne/Robert Bruce) (7:05)
  7. Roll ‘Em Pete (Pete Johnson) (5:24)
  8. Fine & Mellow feat. Jon Faddis (Billie Holiday) (11:01)
  9. I’ll Take Care Of You (Brook Benton) (10:38)
  10. Blueberry Hill feat. Nicholas Payton (Al Lewis/Larry Stock/Vincent Rose) (5:19)

Produced by Faye Carol & Joe Warner
Arrangements by Faye Carol & Joe Warner
Copyright 2026 Getdown Records
Recorded at 25th Street Recording by Gabriel Shepard
Mixed by Charles Haynes & Xian You Ong at The Contrlroom
Mastered by Chris Longwood
Photography by Ariel Nava
Graphic design by Mike Nicholls

Thank You: Kito Kamili, Jennie Clyne, Tarus Mateen, Dante Roberson, Gabriel Shepard, Geechi Taylor, Larry Smith, Laura Ginyard, Ariel Nava, Mike Nicholls, Dr. Gary Bean, Geoffrey Pete, Charles Haynes, Chris Longwood.
“Soulful Dress” is dedicated to the memory of Sugar Pie DeSanto
Eric Gales’ guitars recorded by Benjy Johnson
Earthtones Recording, Greensboro, NC
Gerald Albright appears courtesy of Bright Music Records
Kirk Whalum appears courtesy of Mack Avenue Records
Nicholas Payton appears courtesy of Paytone Record