BAPTISTE TROTIGNON – Art Is Simple

Naïve / Believe
Jazz

Après avoir dernièrement alterné collaborations émérites (“PianoForte” en 2024, avec Éric Legnini, Bojan Z et Pierre de Bethmann) et hommage à la pop anglo-saxonne (“Brexit Music”), le pianiste Baptiste Trotignon nous revient en trio, pour ce dépouillé, accessible et judicieusement intitulé “Art Is Simple”, sur lequel, comme une déclinaison musicale du fameux Dogme 95 édicté jadis par les réalisateurs Thomas Vinterberg et Lars Von Trier, il s’est imposé quelques contraintes, qu’il énonce comme suit: “Après plusieurs albums ces dernières années autour de reprises/covers, j’avais le désir d’écrire beaucoup de musique, et je me suis amusé à me fixer cette règle: 1h max de temps pour composer chaque titre. Ça permet de ne pas se disperser et de ne pas succomber à la tentation de charger trop le langage, et surtout de rester dans mon intuition, d’accueillir l’idée qui arrive avec confiance et de s’y tenir!.. Arriver à quelque chose de simple mais pas simpliste, épuré et lisible, essayer de rester élégant mais pas “pauvre d’esprit” pour autant… ça c’est un challenge. Pour accompagner cette idée, j’ai voulu qu’il y ait moins d’improvisation que d’habitude: l’atmosphère est très peaceful, relax, souvent assez planante en fait, il y a pas mal de lenteur dans les couleurs… Pour utiliser des termes de la musique classique, l’énergie est clairement plus “andante” que “agitato”. Il y a aussi plus de réalisation sur “Art Is Simple”, ce qu’on appelle la “post-prod” dans le jargon, c’est-à-dire comment on triture les morceaux une fois qu’ils ont été enregistrés pour mélanger, restructurer, arranger la musique, comme c’est l’usage dans d’autres musiques mais assez rarement dans le jazz. En terme d’inspirations, il y a dans cet album beaucoup de musiques qui ne sont PAS dans cette case “musiques savantes”: la chanson, la folk ou pop music, mais aussi tout ce qui découle de la nu-soul aujourd’hui … Toutes ces musiques tendent elles aussi à une forme de simplicité la plupart du temps, et donc forcément il y a quelques touches de ces musiques là dans “Art Is Simple”…”
Que ce soit au piano ou au Fender Rhodes, les mélodies que déploie Baptiste (“La Route”, “L’Absence”, “Finalement”) renvoient ainsi, que ce soit par leurs arrangements ou leur registre, au grand songbook commun des musiques actuelles (“Black” sonne ainsi comme un instrumental de Nina Simone, Aretha Franklin ou Roberta Flack, et avec ses balais effectivement simples, “Simplifier” évoque pour sa part le répertoire de Norah Jones et Diana Krall). Les pizzicati qui rythment “Sanza Prayer” s’appuient sur des patterns ouest-africains, et “Une Ligne”(ainsi que “Aldo” et “Azul”) sur certains motifs du Maître brésilien Heitor Villa-Lobos, via Nelson Freire et Joào Gilberto (tandis que la plage titulaire emprunte les atours funèbres d’un requiem de Fauré). Alors, on est certes parfois plus proche ici de Brad Mehldau et Jamie Cullum (en ce qu’ils produisirent de plus grand public) que de Glenn Gould, Keith Jarrett, Bud Powell et Bill Evans, mais tout de même pas chez Richard Clayderman non plus. Bref, Baptiste Trotignon s’octroie une récréation, et voici donc un album qui tombe à pic pour prolonger l’esprit des vacances… Que certains puristes ou exégètes ne se piquent donc pas de l’accuser de compromission pour autant: en leur temps, Ravel et Satie eux-mêmes eurent à affronter ce type de procès en infamie, mais le temps n’en sut pas moins leur rendre grâce.

Patrick DALLONGEVILLE
Paris-Move, Illico & BluesBoarder, Blues & Co

PARIS-MOVE, August 8th, 2026

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