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“Peace Anthems”, Red Hook Records ou la musique comme espace de paix
Partie I : Le hasard d’une écoute et la naissance d’un voyage sonore
C’était un dimanche d’été, le 2 août 2026, je crois. Les dates ont parfois moins d’importance que les sensations qu’elles laissent derrière elles. Ce jour là, la chaleur de l’après midi semblait déjà avoir envahi la pièce. Le soleil, puissant, cherchait à traverser l’épaisseur des rideaux de coton blanc, dessinant sur les murs une lumière douce et presque immobile. À quelques mètres de là, une grande table de mixage occupait son territoire habituel, entourée de câbles, de carnets de notes et de quelques disques en attente d’écoute.
Cette pile de disques représente toujours une promesse. Elle contient des histoires que l’on ne connaît pas encore, des univers qui attendent simplement quelques minutes d’attention pour révéler leur singularité. Parmi ces albums, une simple feuille promotionnelle attira mon regard. Quelques noms suffirent à interrompre le mouvement automatique de la main : Wadada Leo Smith, Amina Claudine Myers, Taylor Deupree.
Des noms qui ne sont jamais anodins. Des artistes dont les parcours ne se résument pas à une discographie, mais à une recherche permanente, une manière d’habiter la musique avec une exigence rare. Taylor Deupree, également coproducteur de cet album intitulé « Peace Anthems », appartient à cette génération de créateurs capables de construire des ponts entre musique électronique, minimalisme, improvisation et contemplation.
Le label Red Hook Records célébrait alors ses cinq années d’existence avec un projet ambitieux: réunir treize musiciens autour d’une œuvre collective consacrée à une idée aussi ancienne que fragile, celle de la paix.
Je décidai pourtant de ne pas lire davantage l’affichette qui accompagnait le disque. Il existe parfois une forme de résistance nécessaire face aux informations qui entourent les œuvres avant même qu’elles soient entendues. Les biographies, les communiqués de presse, les intentions annoncées peuvent éclairer une création, mais ils peuvent aussi influencer notre écoute avant que celle ci n’ait véritablement commencé. Il fallait entrer dans cet album sans protection, sans attente particulière, simplement avec la curiosité d’un auditeur face à une œuvre inconnue.
Car «Peace Anthems» est d’abord une rencontre. Une rencontre entre des personnalités musicales fortes, des générations différentes, des cultures sonores éloignées en apparence. Le danger d’un projet réunissant autant d’artistes aurait pu être celui de l’accumulation, d’une succession de signatures individuelles cherchant chacune à imposer leur identité. Il n’en est rien.
Ce qui frappe immédiatement est au contraire une forme d’humilité collective. Le mot «talent» revient souvent lorsque l’on parle des grands artistes. Pourtant, il est parfois insuffisant, presque réducteur. Il donne l’impression d’un don naturel, presque mystérieux, alors que la réalité est beaucoup plus complexe. Derrière chaque musicien présent sur cet album se trouvent des milliers d’heures de travail, des années d’expérimentation, des moments de doute, des remises en question, des collaborations qui transforment progressivement une intuition en langage artistique.
La création n’est jamais seulement une inspiration soudaine. Elle est aussi une discipline, une patience, une capacité à accepter l’incertitude. C’est probablement ce qui donne à «Peace Anthems» sa profondeur particulière. L’album ne cherche pas à démontrer la virtuosité de ses participants. Il cherche plutôt à créer un espace commun où chaque voix peut exister sans effacer les autres.
Dès les premières secondes de «Al Badawi», composition de Naqvi, l’auditeur est invité à ralentir. Des nappes de synthétiseur longues et enveloppantes installent une atmosphère suspendue. Ces drones, loin d’être de simples textures électroniques, deviennent un environnement sonore. Ils semblent ouvrir une porte vers un autre rythme du temps, plus intérieur, presque méditatif. Cette entrée en matière est essentielle. Elle indique que l’album ne sera pas une succession de morceaux indépendants mais un voyage, une réflexion musicale construite par étapes.
Puis arrive «Wither Light and Airy», collaboration entre Taylor Deupree, Vandever et Morgan. Ici, la musique fonctionne comme une architecture en mouvement. Les motifs mélodiques apparaissent, disparaissent, reviennent transformés. La basse de Morgan et le trombone de Vandever ne viennent pas simplement ajouter des couleurs à la composition. Ils semblent chercher leur place dans un espace déjà dessiné par les textures électroniques de Deupree.
Chaque son paraît avoir été choisi pour ce qu’il laisse entendre, mais aussi pour ce qu’il laisse respirer. Cette attention au silence et à l’espace est peut-être l’une des grandes forces de l’album. Dans une époque musicale souvent dominée par l’immédiateté, la répétition et la recherche d’un impact instantané, «Peace Anthems» propose une autre relation à l’écoute. Une écoute plus lente, plus attentive, qui demande au public de participer à la construction du sens.
Le troisième morceau, «Imaginary Lines», confirme cette orientation. Avec Moor Mother et BlankFor.ms, la voix humaine cesse progressivement d’être seulement porteuse de mots. Elle devient matière sonore. Les phrases, les fragments, les respirations se mêlent aux textures électroniques jusqu’à créer un paysage où le langage et la musique deviennent indissociables. C’est probablement l’un des moments où le projet révèle le plus clairement son ambition.
La paix n’est pas présentée comme une idée abstraite ou un slogan. Elle apparaît comme quelque chose de fragile, traversé par les contradictions du monde réel. Les voix semblent parfois venir de loin, comme captées par une radio ancienne, un signal incertain provenant d’un lieu difficile à atteindre. Cette sensation évoque naturellement les populations déplacées par les conflits, celles pour qui une simple fréquence radio peut encore représenter un lien avec le monde extérieur, une tentative de comprendre ce qui arrive, de conserver une forme de présence dans un environnement bouleversé.
À travers cette approche, « Peace Anthems » pose déjà une question fondamentale : quel rôle peut encore jouer la création artistique dans un monde marqué par les crises et les divisions?
La réponse de cet album n’est jamais spectaculaire. Elle ne cherche pas à imposer une vérité. Elle propose simplement un espace où l’écoute redevient possible. Et peut-être est-ce là que commence véritablement son propos.
Partie II : Treize artistes, une même aspiration, composer la paix
Il existe des albums dont le propos apparaît immédiatement, presque frontalement. D’autres avancent avec davantage de retenue, laissant progressivement apparaître leur intention profonde. «Peace Anthems» appartient à cette seconde catégorie. L’album ne proclame pas la paix, il tente de l’explorer. Il ne cherche pas à transformer la musique en manifeste, mais à faire de chaque composition un espace de réflexion.
Cette nuance est essentielle. Dans l’histoire de la musique engagée, la frontière entre création artistique et discours politique a toujours été délicate. Certains projets vieillissent parce qu’ils restent attachés à un contexte précis, à une actualité particulière. D’autres traversent les décennies parce qu’ils dépassent leur époque pour atteindre quelque chose de plus universel. «Peace Anthems» semble vouloir appartenir à cette seconde famille.
Son ambition n’est pas de fournir une réponse simple aux tragédies du monde. La musique ne peut évidemment pas arrêter une guerre, reconstruire une ville détruite ou effacer les traumatismes d’une population déplacée. Mais elle peut faire autre chose. Elle peut préserver une capacité d’écoute, rappeler la valeur d’une rencontre et maintenir vivant un espace où l’humain ne disparaît pas derrière les chiffres, les stratégies et les discours.
C’est dans cette perspective que les collaborations entre Wadada Leo Smith et Amina Claudine Myers prennent une dimension particulière. Avec «Sonic Requiem X» et «Reflections on Palestine», les deux artistes semblent dialoguer au-delà des notes elles-mêmes. Leur relation musicale s’inscrit dans une histoire longue, celle d’une génération d’artistes pour lesquels le jazz n’a jamais été seulement une forme esthétique mais également une manière de penser le monde.
Wadada Leo Smith occupe depuis plusieurs décennies une place singulière dans la musique contemporaine. Son travail a toujours été traversé par une recherche spirituelle, philosophique et politique. Sa trompette ne cherche pas uniquement la beauté du son. Elle interroge la mémoire, la dignité humaine, les luttes collectives et les blessures de l’histoire.
Amina Claudine Myers, pianiste, organiste et compositrice, partage cette approche où l’improvisation devient un langage de liberté. Chez elle, chaque phrase musicale semble porter une mémoire, comme si le piano pouvait conserver les traces des expériences humaines qui l’ont précédé.
Leur rencontre sur cet album ne relève donc pas d’une simple association prestigieuse de noms. Elle représente une continuité artistique. Deux voix qui connaissent le poids du silence et la puissance d’un son placé au moment juste.
Dans «Reflections on Palestine», le titre lui-même indique une volonté de regarder une réalité contemporaine avec gravité, mais sans simplification. L’œuvre ne transforme pas la musique en commentaire journalistique. Elle choisit une autre voie: celle de la contemplation, de la mémoire et de l’interrogation.
Cette démarche rappelle une idée fondamentale de l’art : une œuvre n’est pas nécessairement obligée de donner une conclusion. Elle peut simplement ouvrir un espace où les questions deviennent audibles. Et cette philosophie traverse l’ensemble de «Peace Anthems». Chaque musicien apporte sa propre manière de comprendre la notion de paix. Pour certains, elle passe par la méditation sonore. Pour d’autres, par la fragmentation, l’improvisation ou la confrontation des textures. Le disque ne cherche pas à créer une esthétique unique, mais une conversation.
C’est probablement ce qui rend le projet particulièrement intéressant dans le paysage musical actuel. À une époque où les algorithmes tendent souvent à rapprocher les artistes qui se ressemblent déjà, «Peace Anthems» choisit volontairement la diversité. Il ne rassemble pas des musiciens pour effacer leurs différences, mais pour observer ce qui peut naître de leur rencontre.
Cette approche pourrait sembler paradoxale. Comment treize personnalités fortes peuvent-elles créer une œuvre commune sans perdre leur identité? La réponse se trouve dans une forme d’écoute mutuelle. Chaque intervention semble accepter de laisser une place aux autres. L’album devient alors une métaphore de ce qu’il cherche à défendre. La paix n’est pas l’absence de différence. Elle n’est pas une uniformité imposée. Elle est la capacité à faire coexister des voix multiples dans un même espace.
Cette idée apparaît également dans le travail de production. Produit par Sun Chung et enregistré, mixé puis masterisé par Rick Kwan et Taylor Deupree, « Peace Anthems » bénéficie d’une réalisation qui ne cherche jamais à dominer la musique. La technique reste discrète, presque invisible, au service de l’intention artistique. Chaque détail sonore semble avoir une fonction. Les silences, les réverbérations, les imperfections assumées et les superpositions de couches musicales participent à une même architecture. L’auditeur n’est pas placé devant une démonstration de production sophistiquée, mais invité à pénétrer dans un environnement sonore cohérent.
Cette qualité de réalisation rappelle également une réalité souvent oubliée: derrière chaque grand album existe une communauté de créateurs. Les musiciens sont évidemment au premier plan, mais les producteurs, ingénieurs du son et personnes qui accompagnent la naissance d’une œuvre jouent un rôle déterminant.
Un disque collectif est toujours une aventure humaine avant d’être un objet musical. Dans le texte accompagnant l’album, Moor Mother exprime clairement cette volonté. Face aux guerres qui continuent de toucher plusieurs régions du monde, elle observe la peur et la confusion présentes sur les visages de nombreuses populations. Pour elle, l’urgence de penser la paix n’appartient pas au futur, mais au présent.
«Peace Anthems» ne prétend pas résoudre cette contradiction entre l’aspiration humaine à la paix et la permanence des conflits. Il propose plutôt douze compositions comme autant de chemins possibles pour réfléchir à cette aspiration. Cette absence de réponse définitive constitue peut-être sa plus grande force.
L’album ne donne pas de leçon. Il ne place pas l’artiste au-dessus du monde. Il rappelle simplement qu’au milieu du bruit, de la violence et de la rapidité permanente, il existe encore un lieu où l’être humain peut ralentir, écouter et tenter de comprendre. Ce lieu s’appelle ici la musique.
Partie III : La musique comme mémoire, résistance et langage universel
Depuis toujours, la musique accompagne les périodes de bouleversement. Elle naît souvent dans les moments où les mots semblent insuffisants, lorsque les discours officiels échouent à exprimer la complexité d’une époque. Elle devient alors un autre langage, moins immédiat peut-être, mais parfois plus profond. Un langage capable de conserver la mémoire, de transmettre une émotion collective et de créer un lien entre des expériences humaines éloignées.
«Peace Anthems» s’inscrit dans cette longue histoire.
L’album ne revendique pas une filiation directe avec les grandes œuvres musicales engagées du passé, mais il partage avec elles une même conviction : la création artistique n’est jamais totalement séparée du monde qui l’entoure. Même lorsqu’elle choisit l’abstraction, même lorsqu’elle refuse le commentaire explicite, elle porte toujours les traces de son époque.
Le jazz a souvent occupé une place particulière dans cette relation entre musique et société. Né d’une histoire marquée par la souffrance, l’exclusion et la résistance culturelle, il a toujours été un espace où l’expression individuelle pouvait devenir une affirmation collective. De la spiritualité de certains courants du jazz des années 1960 aux recherches contemporaines de l’improvisation libre, de nombreux artistes ont utilisé leur instrument comme un moyen de questionner le monde.
Wadada Leo Smith appartient à cette tradition d’artistes pour lesquels la musique est inséparable d’une réflexion sur l’existence humaine. Son parcours rappelle que l’improvisation n’est pas simplement une liberté technique. Elle est aussi une responsabilité. Chaque note devient un choix, chaque silence une possibilité de réflexion.
Dans «Peace Anthems», cette philosophie rejoint celle d’une nouvelle génération de créateurs qui travaillent entre plusieurs univers: musique électronique, ambient, poésie sonore, improvisation et composition contemporaine. Taylor Deupree, BlankFor.ms ou Moor Mother représentent cette évolution d’une musique qui ne cherche plus nécessairement à appartenir à une catégorie précise.
Le disque fonctionne ainsi comme un territoire commun entre plusieurs époques. Il y a d’un côté l’héritage du jazz, avec son importance accordée à l’écoute, au dialogue et à l’instant présent. De l’autre, les possibilités offertes par les technologies contemporaines, capables de transformer le son en espace, en texture, en environnement.
La rencontre de ces deux mondes donne à «Peace Anthems» une identité particulière. L’album ne regarde pas vers le passé avec nostalgie et ne célèbre pas non plus la technologie pour elle-même. Il utilise chaque outil disponible pour servir une idée plus ancienne que toutes les innovations: la nécessité de communiquer.
Cette dimension apparaît avec force dans «Imaginary Lines». Le titre lui-même évoque ces frontières invisibles que les êtres humains construisent entre eux. Des lignes imaginaires qui deviennent pourtant terriblement réelles lorsqu’elles séparent des populations, empêchent des déplacements ou nourrissent des conflits. La musique propose ici une autre lecture de ces frontières. Elle les traverse.
La voix de Moor Mother, parfois claire, parfois fragmentée, semble chercher un passage à travers les obstacles. Les sons électroniques de BlankFor.ms ne créent pas un simple décor, mais un environnement instable où la parole tente de trouver sa place. Cette tension entre clarté et confusion reflète peut-être une réalité contemporaine : nous vivons entourés d’informations, mais rarement avec une véritable compréhension du monde. La musique devient alors un espace où l’on accepte de ne pas tout résoudre immédiatement.
Cette approche est particulièrement intéressante aujourd’hui, à une époque où la culture est souvent soumise à une logique de rapidité. Les œuvres doivent être identifiées rapidement, classées, expliquées, résumées. «Peace Anthems» résiste à cette tendance. Il demande du temps. Il ne s’écoute pas comme une simple succession de morceaux. Il se découvre comme une architecture émotionnelle.
Chaque pièce ajoute une perspective différente sur la notion de paix. Certaines évoquent la méditation, d’autres la mémoire, d’autres encore la nécessité de témoigner. Mais toutes semblent partager une même intuition : la paix n’est pas uniquement un état politique ou diplomatique. Elle est également une manière d’être au monde.
Cette idée mérite d’être développée. Dans le langage courant, la paix est souvent associée à l’absence de conflit. Pourtant, les artistes réunis ici semblent proposer une vision plus large. La paix pourrait aussi être une capacité à écouter l’autre, à accepter la différence, à reconnaître la complexité humaine.
En ce sens, la forme même de l’album devient son message. Treize artistes, treize histoires, treize sensibilités différentes. Pourtant, aucune ne cherche à prendre le dessus. L’œuvre avance grâce à la coexistence, non grâce à l’effacement des différences.
Cette conception du collectif est particulièrement rare dans une époque où la visibilité individuelle occupe une place considérable. La musique contemporaine valorise souvent la signature personnelle, le nom, l’image, la carrière. «Peace Anthems» propose presque l’inverse: la disparition partielle de l’ego au profit d’un objectif commun.
Cela ne signifie pas que les personnalités disparaissent. Au contraire, elles deviennent plus visibles parce qu’elles acceptent de dialoguer. C’est peut-être là l’une des leçons les plus intéressantes de cet album. La collaboration véritable ne consiste pas à additionner des talents, mais à créer les conditions permettant à chacun de transformer sa propre pratique au contact des autres.
Cette philosophie rejoint également la question de la liberté artistique. Un projet de cette ampleur aurait facilement pu devenir un exercice institutionnel, un album anniversaire destiné à célébrer un catalogue ou une réussite commerciale. Red Hook Records fait un choix différent. Le label célèbre son histoire en prenant un risque artistique.
Il préfère une œuvre ouverte, complexe et exigeante à un objet immédiatement accessible. Ce choix en dit beaucoup sur la place que peuvent encore occuper les labels indépendants aujourd’hui. Dans une industrie musicale largement dominée par la recherche de rentabilité rapide, certains continuent de défendre une vision plus proche de l’édition artistique: accompagner des créateurs, favoriser l’expérimentation et accepter que certaines œuvres demandent du temps pour révéler leur richesse.
«Peace Anthems» devient alors plus qu’un album. Il devient un témoignage sur la possibilité même de créer autrement.
Dans un monde où les divisions semblent parfois devenir la norme, treize musiciens choisissent de construire ensemble un espace sonore où les différences ne sont pas un obstacle mais une matière première. Et peut-être est-ce finalement la définition la plus simple de la paix : non pas l’absence de voix, mais la possibilité pour plusieurs voix d’exister ensemble.
Partie IV : Red Hook Records, cinq ans de liberté artistique et l’avenir de la création indépendante
Un anniversaire de label est souvent un moment de bilan. On regarde le chemin parcouru, on célèbre les artistes accompagnés, on rassemble les souvenirs et les réussites qui ont construit une identité. Mais certains anniversaires peuvent aussi devenir autre chose : une déclaration d’intention. Avec «Peace Anthems», Red Hook Records choisit clairement cette seconde voie.
Pour ses cinq années d’existence, le label aurait pu se contenter d’un objet commémoratif, d’une compilation réunissant quelques noms importants de son catalogue ou d’un projet destiné à rappeler son parcours. Il propose au contraire une œuvre ambitieuse, exigeante, parfois difficile d’accès, mais profondément cohérente avec l’esprit qui semble guider son existence.
Ce choix est loin d’être anodin. Dans une industrie musicale transformée par les plateformes numériques, les recommandations automatisées et la consommation rapide, défendre une musique qui demande du temps est déjà un acte en soi. Un disque comme «Peace Anthems» ne cherche pas simplement à attirer l’attention pendant quelques instants. Il invite l’auditeur à ralentir, à revenir plusieurs fois vers l’œuvre, à accepter qu’une création puisse conserver une part de mystère.
C’est peut-être l’une des grandes responsabilités des labels indépendants aujourd’hui : protéger des espaces où la musique peut encore prendre des chemins inattendus. Un label n’est pas seulement une structure qui distribue des albums. Historiquement, les labels les plus importants ont souvent joué un rôle d’éditeur, parfois même de laboratoire artistique. Ils ont accompagné des artistes lorsqu’ils exploraient des territoires nouveaux, sans nécessairement savoir immédiatement comment ces œuvres seraient reçues.
Red Hook Records semble s’inscrire dans cette tradition. La liberté accordée aux treize musiciens de « Peace Anthems » apparaît comme l’un des éléments essentiels du projet. L’album ne donne jamais l’impression d’avoir été construit selon une formule prédéfinie. Il laisse entendre une confiance envers les artistes, envers leur capacité à créer un langage commun sans perdre leur identité. Cette confiance est devenue une valeur presque rare.
La musique contemporaine fonctionne souvent dans un environnement où chaque décision artistique est rapidement évaluée selon sa visibilité, son potentiel de diffusion ou sa capacité à atteindre un public immédiat. Pourtant, certaines œuvres importantes ne se révèlent pas dans l’instant. Elles demandent une relation plus longue, comparable à celle que l’on entretient avec certains livres ou certaines peintures.
«Peace Anthems» appartient à cette catégorie d’œuvres qui refusent de se livrer entièrement dès la première écoute. Chaque retour apporte une nouvelle perception. Un détail sonore apparaît, une respiration prend une autre importance, une interaction entre deux musiciens devient plus évidente. L’album évolue avec l’auditeur.
Cette relation particulière entre œuvre et public est au cœur de ce que peut encore offrir la musique physique. Malgré la domination du numérique, malgré la transformation profonde des habitudes d’écoute, un disque conserve une dimension presque intime. Il représente un moment choisi, un engagement volontaire.
Regarder une pochette, lire un texte d’accompagnement, découvrir les noms des musiciens, comprendre la démarche d’un projet : toutes ces étapes participent à une expérience plus large que la simple diffusion d’un fichier sonore. Dans le cas de «Peace Anthems», cette dimension est essentielle. Le disque ne demande pas seulement à être entendu. Il demande à être rencontré.
Le choix du thème de la paix pour célébrer cinq années d’existence pourrait sembler évident. Pourtant, il comporte aussi un risque. Les mots «paix» et «humanité» sont parfois tellement utilisés qu’ils peuvent perdre leur force. Le projet évite cet écueil précisément parce qu’il ne cherche jamais la simplicité. La paix n’est pas présentée comme une image idéalisée. Elle apparaît comme une construction fragile, une nécessité permanente, quelque chose qui doit être continuellement recherché.
Les artistes réunis ici semblent comprendre que la musique ne possède pas le pouvoir de changer directement le cours des événements politiques. Elle ne remplace pas l’action collective, la diplomatie ou les décisions humaines nécessaires pour mettre fin aux conflits. Mais elle possède une autre capacité : celle de préserver notre sensibilité.
Dans un monde saturé d’images de violence, de crises répétées et d’informations immédiates, la musique peut encore créer un moment de suspension. Elle peut rappeler que derrière chaque événement se trouvent des vies humaines, des histoires individuelles, des émotions qui ne peuvent jamais être réduites à des statistiques. C’est probablement la réussite principale de « Peace Anthems ». L’album ne transforme pas la paix en slogan. Il la rend sensible.
À travers les textures électroniques de Taylor Deupree, la profondeur spirituelle de Wadada Leo Smith, la richesse expressive d’Amina Claudine Myers, la force poétique de Moor Mother et les contributions de l’ensemble des participants, le projet construit un espace où la musique devient une forme de dialogue. Un dialogue entre les générations. Entre les traditions et les technologies. Entre l’intime et le collectif. Entre la mémoire du passé et les inquiétudes du présent.
Au terme de cette écoute, une impression demeure: «Peace Anthems» n’est pas seulement un album sur la paix. C’est un album sur les conditions nécessaires pour qu’une idée comme celle de la paix puisse exister. L’écoute, la patience, le respect des différences et la volonté de construire ensemble.
Pour Red Hook Records, ce cinquième anniversaire devient ainsi davantage qu’une étape administrative dans l’histoire d’un label. Il devient une affirmation artistique. Dans une époque où beaucoup cherchent à réduire la culture à une marchandise immédiatement consommable, le label rappelle qu’une œuvre peut encore être un lieu de recherche, de doute et de rencontre. La musique ne changera peut-être pas seule le monde. Mais elle peut empêcher que nous devenions indifférents à ce qui s’y passe. Et parfois, cette résistance intérieure est déjà une forme de victoire.
«Peace Anthems» est une œuvre qui demande du temps, mais qui offre en retour une expérience rare: celle d’un album qui ne cherche pas seulement à être apprécié, mais à être compris. Il célèbre cinq années d’existence d’un label indépendant, mais il célèbre surtout une idée plus vaste: celle que la création artistique demeure un espace de liberté.
Dans les silences, les voix fragmentées, les longues nappes sonores et les dialogues instrumentaux, les treize artistes réunis ici rappellent une vérité simple: la musique est née de la rencontre entre les êtres humains. Et tant qu’elle continuera à créer des liens plutôt qu’à construire des frontières, elle conservera une force que rien ne pourra remplacer.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, August 3rd, 2026
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Musicians :
Moor Mother: voice
Qasim Navqi: modular synthesizer
Taylor Deupree: guitar, percussion
Kalia Vandever: trombone
Thomas Morgan: bassBlankFor.ms: electronics, tape loops, processing
Wadada Leo Smith: trumpet
Amina Claudine Myers: piano
Sungjae Son: tenor saxophone, bass clarinet, pump organ
Martha Deribe: voice
Simone Maggio: Fender Rhodes
Andrew Cyrille: drums
Kit Downes: pipe organ
Track Listing :
1. Al Badawi – Qasim Naqvi
2. Wither Light and Airy – Taylor Deupree, Kalia Vandever, Thomas Morgan
3. Imaginary Lines – Moor Mother, BlankForms
4. Sonic Requiem X – Wadada Leo Smith, Amina Claudine Myers
5. The River of Imjin – Sungjae Son
6. War is Over – Martha Deribe, Simone Maggio
7. Three Years Later – Qasim Naqvi, Wadada Leo Smith, Andrew Cyrille
8. Into the Woods – 3 Weary Calls – Kit Downes
9. Reflections on Palestine – Wadada Leo Smith, Amina Claudine Myers
10. Closing Meditation for OM – Kit Downes
Recorded: 2026, various locations
Engineer: Rick Kwan
Mastering: Taylor Deupree
Photos: IJ Biermann, Macha Rose, Tae Cimarosti,
Cover Art: Guk Hwa
Design: Matthew Appleton
Produced by Sun Chung
