Haruna Fukazawa – Plays At The Wrong Time (FR review)

Orange Paw Records – Street date : July 31, 2026
Jazz
Haruna Fukazawa - Plays At The Wrong Time

Haruna Fukazawa, l’élégance d’une fidélité au jazz

Il est des disques qui cherchent à déplacer les lignes et d’autres qui préfèrent les habiter. Le dernier album d’Haruna Fukazawa appartient résolument à cette seconde catégorie. La flûtiste japonaise ne revendique ni manifeste esthétique ni volonté de réinventer le jazz contemporain. Elle choisit une autre voie, plus discrète, celle d’un dialogue patient avec une tradition qu’elle connaît intimement et qu’elle aborde avec une remarquable exigence.

Cette posture n’a rien d’étonnant au regard de son parcours. Formée à la musique classique, installée depuis plusieurs années aux États-Unis, Haruna Fukazawa construit un programme où ses propres compositions côtoient des pages de Thelonious Monk et d’autres figures majeures du répertoire. Le fil conducteur n’est pas l’expérimentation mais la continuité. L’album avance sans effet de rupture, préférant approfondir un langage déjà établi plutôt que d’en déplacer les frontières.

C’est pourtant lorsque la musicienne s’éloigne du patrimoine pour défendre ses propres œuvres que le disque prend une dimension plus personnelle. Ses compositions révèlent une écriture d’une grande cohérence, attentive aux couleurs instrumentales comme aux respirations de l’ensemble. La flûte n’y cherche jamais à dominer le discours. Elle s’inscrit dans une conversation collective dont chaque nuance semble pesée avec soin. Derrière cette retenue apparaît une véritable voix de compositrice, dont on aimerait entendre davantage le développement dans de futurs projets.

La lecture de Let’s Cool One éclaire le parti pris de l’ensemble. Haruna Fukazawa ne cherche pas à déconstruire l’univers de Thelonious Monk ni à le relire à travers un prisme contemporain. Elle en préserve les contours, les équilibres, l’esprit. Ce respect scrupuleux confère à l’interprétation une élégance certaine, même si l’on aurait parfois souhaité que le dialogue avec cette musique s’autorise davantage de liberté. Plus qu’une réappropriation, il s’agit ici d’une conversation empreinte de déférence.

Cette fidélité au langage du jazz classique ne dit cependant pas tout de son parcours. Depuis son installation aux États-Unis, la flûtiste s’est produite dans des lieux emblématiques comme le Blue Note Jazz Club ou Carnegie Hall, mais aussi au The Stone, au 55 Bar, au Bitter End, au Nash ou encore à Edgefest. Elle a également été membre du Karl Berger Improvisers Orchestra, fondé par l’une des grandes figures de l’improvisation contemporaine. À cela s’ajoutent des collaborations internationales qui témoignent d’une curiosité musicale bien plus large que ne le laisse entrevoir cet enregistrement, notamment sa participation en Argentine, en 2024, comme soliste improvisatrice invitée de l’Orquesta de Tango de la UNA.

Les huit pièces qui composent l’album séduisent par leur équilibre et leur qualité d’exécution. Rien n’y paraît laissé au hasard. Le son est ample, les arrangements précis, les échanges constamment maîtrisés. Cette recherche de cohérence constitue à la fois la force et la limite du projet. Les auditeurs familiers des bouleversements esthétiques qui ont marqué le jazz depuis les années 1970 pourront regretter que l’imprévu y trouve si peu d’espace. Tout est juste, rarement surprenant.

C’est sans doute dans Spring Can Really Hang You Up the Most, de Tommy Wolf, que cette esthétique atteint sa pleine maturité. Haruna Fukazawa y laisse respirer la mélodie avec une simplicité qui n’exclut jamais la sophistication. Plus que des références culturelles explicites, son interprétation évoque certaines qualités souvent associées à l’esthétique japonaise : le goût du silence, l’attention portée aux intervalles, une économie de moyens qui laisse affleurer l’émotion sans jamais la souligner. Rien n’y relève du procédé. Tout semble naître naturellement du phrasé. Le morceau devient ainsi le lieu où son identité musicale apparaît avec le plus d’évidence.

Cet album occupe finalement un territoire singulier, à la croisée du jazz traditionnel et de la musique de chambre. Les amateurs d’une écriture précise, d’un jeu collectif particulièrement soigné et d’une conception presque architecturale des arrangements y trouveront de nombreuses raisons d’y revenir. Ceux qui attendent les audaces d’Ali Ryerson, de Nestor Torres, de Najee, d’Alexa Tarantino ou de Naïssam Jalal resteront probablement à distance. Ici, l’improvisation ne cherche jamais à rompre l’équilibre général. Elle en prolonge le mouvement.

Cette réserve ne relève pourtant ni de la prudence ni d’un manque d’imagination. Elle traduit un choix esthétique pleinement assumé. Haruna Fukazawa préfère inscrire chaque phrase dans une continuité plutôt que de rechercher l’effet. La version de When I Fall in Love, signée Victor Young, qui referme le disque, résume parfaitement cette approche. Entre musique de chambre et jazz classique, tout y est affaire de respiration, de mesure et de précision.

À l’heure où une partie du jazz contemporain revendique la rupture permanente, Haruna Fukazawa choisit une autre temporalité. Celle de la transmission, de la nuance et de la permanence. Son album ne cherche pas à faire date. Il rappelle, avec une élégance rarement ostentatoire, que la fidélité à une tradition peut encore produire une musique vivante lorsqu’elle s’appuie sur une véritable personnalité.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, July 31st, 2026

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Haruna Fukazawa Quintet:
Haruna Fukazawa – Flute, Alto and flute
Steve Wilson – Soprano saxophone and Flute
David DeMotta – Piano
Bill Moring – Bass
Steve Johns – Drums

Track Listing :
Plays At The Wrong Time
When I Fall In Love
Mellow Shadow
Hot & Spicy, Sometimes Sweet
Let’s Cool One
Spring Can Really Hang You Up The Most
Fungii Mama
When I Fall In Love

2026 Haruna Fukazawa (BMI) – OPR-0001
Recorded on March 27, 2025 at Trading 8s Recording Studio
​Album Producer: Haruna Fukazawa
Recording Engineer: Chris Sulit
Mixing & Mastering Engineer: Akihiro Nishimura
Art Design & Direction: Akihiro Watanabe