| Blues |
Comme chacun le sait désormais, pour apprendre à jouer la musique classique, il est recommandé de passer par le conservatoire. Quant au jazz (voire au rock et à la pop), il existe désormais quantité d’universités et d’académies où faire ses classes en vue de son apprentissage, mais pour le blues, depuis ses origines, il n’a longtemps guère existé d’autre école que celle de la vie. Ce qui, en matière de transmission, ne s’est principalement traduit à Austin que par les soirées chez Antone’s, et à Chicago par les clubs rustiques du grouillant South-Side (ainsi que le marché aux puces de Maxwell Street). Et sans exception aucune, de Muddy Waters à Little Water Jacobs et Big Walter Horton, et de Jimmy Rogers et Sammy Lawhorn à Otis Rush, Magic Sam, Lonnie Brooks, Son Seals et Buddy Guy, tout impétrant bluesman a commencé de la sorte, par y payer ses dettes (“pay his dues“, comme ils disent là-bas), au contact (et parfois sous l’égide) de grands anciens, passés eux-mêmes auparavant par les mêmes fourches caudines. Autant dire que l’imprégnation des codes et arcanes de cette musique a de tout temps revêtu la dimension communautaire d’un patrimoine. De ceux qui paraissent d’autant plus précieux aux yeux (et aux oreilles) de ses légataires que ceux-ci appartiennent, le plus souvent, à la caste des laissés pour compte. En 1955, une certaine Theresa Needham, ayant ouvert six ans plus tôt un précaire atelier de confection en contrebas des quartiers sud de la Windy City, se risqua à suivre les conseils d’une amie, et d’en transformer l’usage en celui d’un bar. N’en tirant au départ guère davantage de bénéfices, Miss Needham prêta ensuite l’oreille à une autre de ses relations, une certaine Lena Blakemore, dont le jeune rejeton, Amos (surnommé Junior), arrondissait son ordinaire en se produisant avec succès un peu partout en ville, au chant et à l’harmonica. Bien lui en prit, puisque le garnement ne tarda pas à attirer chez Theresa une clientèle avide de musique live (et de blues en particulier), agrégeant même progressivement, sur la foi du bouche à oreille, d’autres aspirants musiciens, ainsi que quelques figures contemporaines de la scène blues locale, telles que Willie Dixon et Muddy Waters. Pendant trois décennies (et de fait jusqu’en 1985), Theresa’s Lounge fit ainsi office de pépinière pour un blues local alors en pleine effervescence, et l’on ne compte plus les talents confirmés qui y poussèrent leurs premiers accords. Junior Wells en particulier (l’Amos en question) y défendait âprement son rond de serviette, que ce fût aux côtés de ses complices Buddy Guy, Phil Guy, Sammy Lawhorn et Johnny “Big Moose” Walker, ou encore auprès de certains de ses pairs tels que Carey Bell (voire d’aînés comme James Cotton, ou encore de cadets, à l’instar de Billy Branch). Tout nouvel arrivant trouvait ainsi moyen d’y faire ses gammes dans un environnement certes pétri d’émulation, mais également solidaire et bienveillant. C’est ainsi que John Primer y apprit à la dure les bases de son métier (notamment au contact du regretté Sammy Lawhorn, de même qu’au Checkerboard et chez Rosa’s), jusqu’à parvenir, au début des années 80, à endosser les fonctions de guitariste et de band leader au sein du Muddy Waters Band. Désormais octogénaire, il n’a jamais oublié ces années de formation, ni le rôle crucial qu’y jouèrent maints de ces clubs – et Theresa’s en particulier. En mémoire de sa gérante Theresa Newham (disparue en 1992 à l’âge de 80 ans), il a battu le rappel de survivants de cette époque glorieuse où le rythme de la ville pulsait depuis le cœur de ce modeste fleuron de la scène locale. Outre les incontournables vétérans Bob Stroger, Willie Buck et Billy Branch, John a également rameuté la chanteuse Mary Lane, ainsi que les guitaristes John Watkins et Carlos Johnson, de même que les batteurs Twist Turner et Tony Mangiullo, le bassiste Jeff Brinkman et l’harmoniciste Harmonica Hinds. Et tout en s’octroyant le premier rôle sur les deux tiers de cette galette, il cède avec magnanimité le pas à ses invités sur cinq de ces treize titres. Après avoir ouvert sur un “Up In Heah” reprenant le riff du “Messin’ With The Kid” que popularisa le regretté Junior Wells (où il laisse parler une slide éloquente), John se remémore ses laborieuses années d’apprentissage au fil de “7 Nights For 7 Years” (dont le préposé Hinds assure à nouveau les parties d’harmonica), avant de proclamer son indéfectible dévotion, via les inspirés “The Blues Is King” (où son bottleneck rend un hommage appuyé à celui de McKinley Morganfield) et “Blues Survivalist”. C’est Billy Branch qui prend le relais au Mississippi saxophone pour une reprise du “Sugar Sweet” de Mel London (qu’interprétèrent également Muddy Waters et Freddie King), ainsi que sur le “Champagne & Reefer” du Mannish Boy en personne, que chante à son tour Willie Buck sur une trame réminiscente du “Little Red Rooster” de Willie Dixon. Carlos Johnson se charge pour sa part de l’archi-connu “She’s Nineteen Years Old” du grand Muddy, mais feu le patron du label Chief, Mel London (par ailleurs auteur du célèbre “Messin’ With The Kid”) est décidément à l’honneur, puisque John en reprend aussi le “Little By Little” (que Junior Wells érigea en standard), dans la veine qu’il imprimait au sein des Teardrops de Magic Slim, ainsi que l’à peine moins connu “Cut You Loose” (que James Cotton avait également inscrit à son répertoire), dont il cède le chant à un Branch particulièrement inspiré sur son instrument. Elle aussi ex-habituée du Theresa’s, Mary Lane déclame à son tour son propre “Mary’s Song” sur un solide Chicago shuffle, où Hinds ne se distingue hélas pas par une grande créativité. Toujours dans l’esprit du Chicago South Side historique, John Watkins se fend d’un “Here I Am Knockin’ At Your Door Again” qui, en dépit de son tempo enlevé, semble partager la thématique de “L’Italien” de notre Reggiani national. Rien de tel que Billy Branch, pour conclure avec le “Mean Old World” de Little Walter: en dépit de leur âge avancé, ce congrès d’aînés arbore ici la même éclatante santé que la plupart d’entre eux affichaient déjà sur la série “Living Chicago Blues”, parue chez Alligator voici bientôt un demi-siècle. Non seulement, le blues refuse donc de mourir, mais manifestement, il conserve: welcome to that blues-trip down Memory Lane!
Patrick DALLONGEVILLE
Paris-Move, Illico & BluesBoarder, Blues & Co
PARIS-MOVE, July 25th, 2026
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avec un petit conseil de John himself: “Ask for an autograph in the notes section when placing an order.”

