Médéric Collignon – Hip-Hop tout sAmplement (FR review)

Self Released - Street Date : Available
Hip Hop

L’alchimie du verbe, du souffle et de la conscience: la géographie politique et poétique de Médéric Collignon

Il est de ces ironies géographiques et culturelles que les dynamiques de l’industrie phonographique ne font qu’accentuer, à savoir que de ce côté-ci de l’Atlantique, le nom de Médéric Collignon demeure l’apanage des initiés plutôt qu’une évidence publique. Cornettiste, compositeur, multi-instrumentiste et vocaliste aux confins des genres, Collignon occupe une position d’exception dans le paysage musical contemporain. Sa démarche artistique s’inscrit à cette intersection précise où l’exploration permanente d’un Miles Davis rencontre la gravité tellurique d’un Wadada Leo Smith. Cependant, cette exigence formelle ne s’accompagne d’aucune sécheresse académique. Collignon y adjoint une malice facétieuse, une impertinence lucide et caustique que les lecteurs assidus de la satire graphique américaine ne manquent pas de reconnaître, comme un clin d’œil permanent aux heures les plus irrévérencieuses de la contre-culture.

L’architecture même de son dernier album trouve son impulsion dans l’usage sériel et hypnotique de boucles sonores, un procédé qui irrigue la structure intime des morceaux et donne son nom à l’œuvre. Autour de lui, un ensemble d’une redoutable cohésion composé d’Yvan Robillard, d’Emmanuel Harang et de Nicolas Fox déploie une matérialité rythmique d’une grande fluidité. Au détour d’une boucle ou d’une texture harmonique, l’auditeur attentif à la mémoire poétique européenne distinguera la voix rauque et l’ombre tutélaire de Léo Ferré. Ce rappel n’a rien d’un hasard stylistique. On se souvient que Ferré avait autrefois consacré un cycle mémorable aux terres tourmentées de la Bretagne, et Collignon, nourri de cette même sève bretonne ancrée à l’ouest de l’Hexagone, transpose cette identité celtique et maritime au cœur des pulsations urbaines de la modernité.

L’on peut ainsi légitimement considérer cet album comme l’héritier direct et la réactualisation du projet Doo-bop, cet ultime témoignage posthume de Miles Davis où le jazz tendait la main au hip-hop naissant. Collignon reprend cette intuition matricielle et la projette avec une conscience aiguë dans notre XXIe siècle. Évoquant la genèse de son travail, l’artiste formule une réflexion essentielle sur la persistance de la parole émancipatrice: il existe des prises de parole qui traversent le temps parce qu’elles sont habitées par une exigence inaltérable de liberté et de vérité, ou parce qu’elles condensent le combat opiniâtre de femmes et d’hommes face aux mécanismes de l’oppression et de l’injustice. C’est ainsi qu’une cohorte d’invités posthumes, de Charlie Chaplin à Albert Camus, d’Albert Einstein à Dolores Ibárruri, de Martin Luther King à Nelson Mandela, et jusqu’à l’abbé Pierre, vient s’insérer dans la trame musicale comme un équipage de MCs posant ses flux vocaux sur des architectures rythmiques issues de la culture hip-hop. À cette assemblée de figures morales et humanistes s’ajoute la présence vibrante et militante de la dramaturge Carole Thibaut, architecte de l’égalité et de la dignité culturelle, qui vient dialoguer sans artifice avec ce panthéon d’esprits libres.

S’inscrivant dans la filiation prestigieuse de formations comme Gang Starr, A Tribe Called Quest ou The Roots, figures de proue de cet âge d’or du jazz rap des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, l’entité artistique «Jus de Bocse» pratique l’art de l’auto-échantillonnage avec une audace rare. Loin de se contenter d’emprunts convenus, Collignon manipule une matière qu’il qualifie lui-même d’improvisible. Un cut opportun, un fragment de freestyle, un intermède ou une formule cinglante viennent bousculer la linéarité pour proposer des arrangements d’une singularité absolue, aux antipodes d’un rap aseptisé. Le processus créatif se trouve ainsi totalement inversé. Si la tradition consistait traditionnellement à poser une voix déclamée sur des boucles préconçues, Collignon choisit de prélever la voix au cœur même du jeu vivant, libre et interactif des instrumentistes. Ces séquences recomposées se parent d’accidents improvisés qui procurent à l’auditeur la sensation grisante de zapper à travers les fréquences d’une station radiophonique rêvée et inconsciente. Et si l’envie prend au public de scander ses propres élans sur ces grooves urbains d’une redoutable efficacité, il se retrouve immédiatement pris au piège bienveillant d’un jeu de miroirs réflexes où l’auditoire lui-même se trouve intégré au matériau sonore par le truchement du sample.

Considérer cet album comme l’opus le plus intime de son auteur relève de l’évidence dès la première écoute. Chaque intervention du cornet laisse transi une densité et une vulnérabilité que seuls les musiciens parvenus à la pleine maturité de leur conscience éthique et artistique peuvent incarner. Car chez Collignon, la réflexion politique et la rigueur intellectuelle ne se distinguent plus de la pratique instrumentale. L’ensemble des compositions et des collages vocaux converge vers un même pôle gravitationnel: celui de la paix, du partage et de l’altérité, des principes qui, à l’heure où s’organise un retour méthodique des idéologies réactionnaires et des xénophobies d’extrême droite sous l’égide de foules désorientées, résonnent comme une salutaire résistance de l’esprit.

Au-delà de la provocation formelle et de la centralité du propos contestataire, c’est l’exigence inébranlable du beau et de la mélodie qui s’impose à l’écoute. Lorsque l’on parcourt la discographie de Collignon, de ses relectures audacieuses de Porgy and Bess jusqu’à son exploration oblique des musiques de films américains, on mesure la sédimentation d’une culture transatlantique sans cesse enrichie au fil des décennies. Sans nécessairement chercher à le théoriser pour lui-même, il s’est affirmé comme l’un des créateurs les plus stimulants de la scène jazz internationale. Ne lui manque plus qu’une consécration scénique d’envergure sur le sol américain, où son style, rehaussé de cette inimitable French Touch, trouverait un écho naturel et triomphal.

L’album Hip-hop tout sAmplement ne porte en lui aucune menace hermétique; il chemine sous la bienveillante et fantomatique présence de Miles Davis jusqu’à la dernière note. Au bout du compte, le poète d’aujourd’hui, celui qui pose un regard lucide sur les contradictions du monde et la beauté de l’art, c’est bien Médéric lui-même, guidé par une passion souveraine qui irradie chacun des quinze volets de cette œuvre magistrale.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, July 13th, 2026

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Musicians :
Médéric «Hub» Collignon: cornet, synthé, voix, percussions, arrangements
Yvan «Touch» Robilliard: Fender Rhodes, piano, mini-moog
Emmanuel «Baobab» Harang: Basse électrique
Nicolas «Pendulum» Fox: batterie, électroniques

Track Listing :
Electric Relaxation
Clap your Hands
Butter
Act Too (The Love Of My Life)
What They Do
Proceed
Don’t Say Nuthin’
In Love With The Mic
Stressed Out
Chocolat Chip
High Speed Chase
Duke Booty
Manifest
Proceed 2
Take A Rest

Détail programme du projet “ Hip-Hop tout sAmplement ! “:
The Roots (“Proceed 2” #, “Act Too” @, “What They Do” $, “Proceed” #, “Don’t Say Nuthin’” &, “In Love With The Mic” &)
Tribe Called Quest (“Stressed Out” ¥, “Electric Relaxation” £, “Clap Your Hands” £, “Butter” ¢)
Gangstarr (“Manifest” µ, “Take A Rest” %)
Doo Bop / Miles Davis-Easy Mo’Bee (“Chocolat Chip”, “High Speed Chase”, “Duke Booty”) 1992
# album: “Do you want more” 1995
@ album: “Thing fall apart” 1999
$ album: “Illadelph halflife” 1996
& album: “The tipping point” 2004
¥ album: “Beats, life and rhymes” 1996
£ album: “Midnight marauders: 1993
¢ album: “The low-end theory” 1991
µ album: “No more Mr Nice guy” 1989