| Jazz |
Charles Tolliver’s Right Now…. And Then: le son d’un artiste qui n’a jamais accepté le compromis
Il y a quelque chose de presque étonnant à entendre aujourd’hui les premières mesures de Right Now…. And Then. L’enregistrement ne se présente pas comme une pièce historique figée derrière la vitre d’une autre époque. Il paraît au contraire immédiat, vibrant, animé d’une énergie intacte. Dès son entrée, la trompette de Charles Tolliver affirme une direction claire, portée par une lumière éclatante et une chaleur profondément humaine. En quelques instants, les musiciens qui l’entourent commencent à lui répondre. Herbie Hancock déploie des harmonies qui semblent repousser les frontières du morceau, Gary Bartz apporte une voix riche en couleurs et en émotions, Ron Carter installe une assise d’une précision exceptionnelle, tandis que Joe Chambers entraîne l’ensemble avec une imagination rythmique discrète mais constamment inventive.
Plus de cinq décennies après son enregistrement, Right Now…. And Then demeure une déclaration artistique majeure d’un musicien qui avait déjà trouvé sa voix à un âge où beaucoup cherchaient encore la leur. L’album saisit Charles Tolliver alors qu’il n’a que vingt six ans, mais l’assurance, la sophistication et la profondeur émotionnelle de cette musique donnent l’impression d’un parcours artistique bien plus long. Il ne s’agit pas seulement d’un premier disque impressionnant réalisé par un jeune musicien. C’est l’œuvre d’un compositeur, d’un arrangeur et d’un chef d’orchestre qui savait précisément ce qu’il voulait exprimer.
La réédition de cet enregistrement exceptionnel, publiée le 10 juillet 2026, s’inscrit également dans une histoire beaucoup plus vaste, intimement liée à celle du jazz indépendant.
Fondé en 1970 par Charles Tolliver et Stanley Cowell, le label Strata East Records reposait sur une idée alors profondément novatrice: les musiciens devaient pouvoir garder la maîtrise de leur propre destin artistique. À une époque où nombre d’artistes se heurtaient aux contraintes imposées par les grandes maisons de disques, Strata East proposait un autre modèle, fondé sur l’indépendance, la propriété des œuvres et la liberté créatrice. Le label n’avait pas seulement vocation à publier des albums. Il cherchait avant tout à protéger des voix artistiques singulières.
Cette philosophie a fait de Strata East l’un des labels indépendants les plus importants de sa génération. Son catalogue témoigne d’une période où le jazz traversait une transformation profonde, où les musiciens élargissaient le langage de leur art tout en remettant en question les structures qui l’encadraient. Le partenariat avec Mack Avenue Music Group permet aujourd’hui à ces enregistrements de bénéficier de la restauration et de la présentation minutieuse qu’ils méritent, offrant aux auditeurs contemporains la possibilité d’en retrouver toute la puissance artistique.
L’importance historique de Right Now…. And Then apparaît immédiatement, mais son véritable impact réside dans la musique elle même. Tolliver avait réuni autour de lui un groupe de musiciens représentant certaines des forces créatrices les plus remarquables du jazz du XXe siècle. Gary Bartz, Herbie Hancock, Ron Carter et Joe Chambers n’étaient pas seulement des instrumentistes exceptionnels. Ils étaient des artistes qui ont contribué à redéfinir les possibilités offertes par leurs instruments.
Ce qui rend pourtant cet enregistrement si remarquable, c’est qu’il ne donne jamais l’impression d’une réunion de vedettes cherchant chacune à attirer l’attention. Les musiciens s’écoutent. Ils ménagent des espaces. Ils réagissent les uns aux autres. L’album fonctionne comme une conversation, un dialogue musical dans lequel chaque voix participe à une œuvre qui dépasse les individualités.
Les compositions de Tolliver révèlent une compréhension rare de l’équilibre. Les structures sont complexes sans devenir rigides. Les arrangements sont soigneusement élaborés tout en laissant place à l’inattendu. Il crée une musique ambitieuse sur le plan intellectuel mais jamais distante, sophistiquée mais jamais froide. Son écriture témoigne d’une connaissance profonde de la tradition du jazz tout en affirmant la nécessité de son évolution.
Cet équilibre définit également son jeu de trompette. Le son de Charles Tolliver est immédiatement identifiable. Son timbre possède une éclatante virtuosité, mais jamais au détriment de l’émotion. Ses phrases peuvent être incisives, presque explosives, puis devenir quelques instants plus tard délicates, proches de la confidence. Il associe une maîtrise technique remarquable à une franchise émotionnelle rare.
Le résultat est une musique qui a dû paraître électrisante lorsque les premiers auditeurs la découvrirent à la fin des années 1960 et au début des années 1970. Le jazz entrait alors dans l’une de ses périodes les plus fécondes, dépassant les frontières des traditions établies et explorant de nouvelles voies rythmiques, harmoniques et compositionnelles. Tolliver appartenait à cette génération de musiciens qui avaient compris qu’honorer le passé ne signifiait pas y rester enfermé.
Sa singularité fut rapidement reconnue par l’une des figures majeures de l’histoire du jazz. Lorsque Herb Nolan, du magazine DownBeat, demanda à Dizzy Gillespie quels trompettistes contemporains il admirait, la réponse du légendaire musicien fut simple: “Charles Tolliver. Je l’aime.”
Peu de déclarations possèdent une telle portée. Gillespie n’était pas seulement l’un des architectes de la trompette jazz moderne, il était aussi l’un de ceux qui savaient mieux que quiconque reconnaître l’originalité véritable. Son admiration pour Tolliver témoignait du fait qu’il ne voyait pas en lui seulement un jeune instrumentiste talentueux, mais un artiste en train de développer un langage musical qui lui était propre.
Pour un musicien en grande partie autodidacte, les accomplissements de Tolliver apparaissent d’autant plus remarquables. Au fil de sa carrière, il s’est imposé comme un trompettiste d’exception, un compositeur, un arrangeur, un pédagogue et un chef de formation accompli. Son parcours l’a conduit à collaborer avec certains des noms les plus influents du jazz, parmi lesquels Roy Haynes, Hank Mobley, Willie Bobo, Horace Silver, McCoy Tyner, Sonny Rollins, Booker Ervin, Gary Bartz, Herbie Hancock, le Gerald Wilson Orchestra, Oliver Nelson, Andrew Hill, Louis Hayes, Roy Ayers, Art Blakey et les Jazz Messengers, ainsi que Max Roach.
Ces noms ne constituent pas simplement une liste de collaborations prestigieuses. Ensemble, ils dessinent une cartographie du jazz moderne.
Pourtant, l’argument le plus convaincant en faveur de l’importance de Tolliver ne se trouve ni dans les biographies ni dans les discographies. Il se trouve dans le son même de Right Now…. And Then.
La qualité de l’enregistrement est remarquable. La clarté de la restauration permet à chaque détail de la performance d’apparaître avec une grande précision, mais la technologie seule ne saurait expliquer pourquoi cet album conserve une telle force. La véritable raison tient à la musicalité. L’énergie naît de l’interaction entre des artistes qui évoluaient alors au sommet de leur créativité.
Sur «Peace Within Myself», Tolliver révèle tout ce qui rend son jeu si singulier. Sa trompette possède à la fois une urgence et une élégance particulières, passant avec une aisance naturelle de l’intensité rythmique à l’expression mélodique. Hancock ne se contente pas de l’accompagner. Il transforme l’espace émotionnel du morceau, proposant des idées harmoniques qui paraissent inattendues tout en demeurant parfaitement naturelles. Son jeu ouvre des perspectives plutôt qu’il n’apporte de simples conclusions.
Gary Bartz apporte une voix à la fois lumineuse et profondément personnelle. Ses lignes de saxophone portent une chaleur, une intelligence et une liberté qui s’accordent parfaitement avec l’approche de Tolliver. Ron Carter, quant à lui, offre cette forme d’assise qui semble aller de soi jusqu’au moment où l’on prête véritablement attention à la richesse du mouvement qui se déploie sous la surface. Ses lignes de basse sont précises, mélodiques et constamment inventives. Joe Chambers complète l’ensemble avec un style qui conjugue sensibilité et puissance, sachant exactement quand propulser la musique vers l’avant et quand lui permettre de respirer.
L’un des grands plaisirs de Right Now…. And Then réside dans le fait qu’il ne révèle jamais tout immédiatement. La première écoute laisse une impression forte et immédiate. La deuxième fait apparaître de nouveaux échanges entre les musiciens. La troisième dévoile des détails restés jusque là invisibles. C’est le genre d’album qui récompense la patience, parce que les musiciens ne se contentent pas d’interpréter des morceaux. Ils construisent un véritable environnement sonore.
Le titre peut sembler modeste, presque anodin, mais la musique qu’il renferme est tout sauf ordinaire. Right Now…. And Then représente un moment où le jazz était en pleine réinvention, une époque où les musiciens remettaient en question les attentes établies et élargissaient la définition même de ce que cette musique pouvait devenir. C’était un temps où l’originalité n’était pas seulement valorisée. Elle était indispensable.
Strata East est devenu l’un des foyers de cet esprit d’exploration. Le label a documenté le travail d’artistes convaincus que la créativité ne pouvait être dissociée de l’indépendance. Son héritage demeure essentiel parce qu’il rappelle que certains des mouvements artistiques les plus marquants naissent lorsque les musiciens disposent de la liberté nécessaire pour suivre leur propre vision.
Charles Tolliver mérite une place entière dans toute réflexion sérieuse consacrée aux architectes du jazz moderne. Son nom ne bénéficie peut être pas toujours de la même reconnaissance publique que certains de ses contemporains, mais des enregistrements comme Right Now…. And Then démontrent l’originalité et l’importance de sa contribution. Il ne s’est pas contenté de participer à l’une des périodes les plus créatives de l’histoire du jazz. Il a contribué à la façonner.
Plus de cinquante ans après sa création, cette musique conserve encore l’esprit du moment qui l’a vue naître: aventureuse, libre, audacieuse et incapable d’accepter les limites imposées. Les grands enregistrements ne se contentent pas de préserver l’histoire. Ils continuent de questionner le présent.
Right Now…. And Then appartient à cette catégorie rare d’albums. Il n’est pas un simple monument dédié au passé. Il est le rappel que la véritable vision artistique ne vieillit jamais.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, July 11th, 2026
Follow PARIS-MOVE on X
::::::::::::::::::::::::
Musicians :
Charles Tolliver: Trumpet
Herbie Hancock: Piano
Ron Carter: Bass
Joe Chambers: Drums
Gary Bartz: Alto Saxophone (Tracks 5, 6)
Track Listing :
Earl’s World
Peace Within Myself
Right Now
Lil’s Paradise
Paper Man
Household Of Saud
Repetition (Take 2 – Previously Unreleased) Producers: Lili Kardell & Charles Tolliver
Recorded July 2, 1968 at Town Sound Studios, Englewood, New Jersey
Engineer: Orville O’Brien
Cover photo: © Raymond Ross Archives/CTSImages
℗© 2025 Strata-East Records, Inc. Under exclusive worldwide license to Mack Avenue Records II, LLC.
