Clark Sommers – WaBaSH (FR review)

Calligram Records – Street dates : August 7, 2026
Jazz
Clark Sommers – WaBaSH

Avec WaBaSH, Clark Sommers fait entendre la force du temps partagé

Il y a, dans les premières secondes de WaBaSH, une manière de suspendre le temps. La contrebasse de Clark Sommers installe un espace sonore ample, presque méditatif. Puis le saxophone ténor s’avance avec une retenue qui tient davantage de la confidence que de la démonstration. Rien n’est précipité, rien n’est ostentatoire. Chaque phrase semble pesée, chaque silence participe au discours. Lorsque Dana Hall rejoint finalement ses partenaires, l’impression est saisissante: moins celle d’un groupe qui entame un enregistrement que celle de compagnons de route reprenant une conversation interrompue la veille.

Cette entrée en matière, avec Points of Reduction, dit déjà beaucoup de l’album. Elle annonce une musique où l’écoute compte davantage que l’affirmation de soi et où la maturité l’emporte sur toute recherche d’effet.

Les premiers albums sont souvent ceux de la découverte. WaBaSH relève d’une tout autre histoire. Celle d’un quartet qui n’enregistre ensemble qu’au terme de près de vingt années de collaborations, de concerts et de projets menés sous différentes formes. Cette longue fréquentation donne au disque une qualité devenue rare: une confiance réciproque qui ne se décrète pas et qu’aucune répétition ne saurait fabriquer.

Paru à la fin du mois de juillet chez Calligram Records, label indépendant dont le catalogue s’est imposé comme une référence du jazz contemporain le plus exigeant, WaBaSH semble trouver naturellement sa place parmi des productions où l’ambition artistique prime toujours sur les considérations commerciales. Une philosophie qui correspond au parcours de Clark Sommers.

Le contrebassiste est souvent associé à sa longue collaboration avec Kurt Elling, dont il fut l’un des partenaires les plus fidèles. Mais réduire sa trajectoire à cette seule rencontre serait passer à côté d’une carrière exemplaire. Depuis plus de deux décennies, il accompagne les grandes figures du jazz américain, de Cedar Walton à Brian Blade, de Bennie Maupin à Charles McPherson, d’Ernie Watts à Peter Bernstein, sans oublier Bobby Broom, Jeff Parker, Geof Bradfield, Dana Hall ou encore le Chicago Jazz Orchestra. Une carrière discrète, loin des effets de notoriété, mais constamment saluée par ceux qui partagent les scènes et les studios avec lui.

L’histoire de WaBaSH s’inscrit d’ailleurs dans cette fidélité aux relations humaines. Les liens entre Clark Sommers, Geof Bradfield et Dana Hall remontent à la fin des années 1990. Au fil des centaines de concerts, une manière commune d’aborder la musique s’est progressivement imposée. Le quartet est né de la rencontre de deux formations déjà existantes : BaSH, le trio fondé par Sommers avec Bradfield et Hall, et Spring, le groupe de Dana Hall auquel est venu se joindre le saxophoniste John “Wojo” Wojciechowski. Une résidence de deux ans au mythique Andy’s Jazz Club de Chicago, puis plusieurs festivals majeurs de la ville, auront fini de souder un collectif dont la cohésion saute aujourd’hui aux oreilles.

Car rien, ici, ne semble relever du hasard.

L’album donne le sentiment d’être joué par des musiciens qui n’ont plus rien à démontrer. La virtuosité est partout, mais jamais exhibée. Elle circule dans la fluidité des échanges, dans la qualité des respirations, dans cette manière d’accepter que la musique avance au rythme de l’écoute mutuelle.

Points of Reduction ouvre ainsi un espace profondément lyrique où les lignes mélodiques se croisent avec une remarquable économie de moyens. Peu à peu, des images surgissent, des souvenirs parfois, sans que la musique ne cherche jamais à susciter artificiellement la nostalgie. Elle laisse simplement suffisamment d’espace pour que chacun puisse y déposer sa propre mémoire.

C’est sans doute là que réside l’une des grandes qualités de WaBaSH. Entièrement acoustique, il regarde l’histoire du jazz sans jamais s’y enfermer. L’héritage est assumé, mais il nourrit une parole pleinement contemporaine. La tradition n’est pas un refuge. Elle devient un point d’appui pour explorer d’autres territoires.

Clark Sommers résume lui-même cette démarche: «Cette musique est le fruit d’une exploration rendue possible par le niveau de confiance que seules de longues années passées à jouer ensemble peuvent créer. Elle représente l’aboutissement d’une évolution individuelle et collective vers une vision musicale devenue commune.»

Cette confiance irrigue chacune des dix compositions.

L’écoute de WaBaSH éclaire aussi d’un jour nouveau la longue complicité qui unit Clark Sommers à Kurt Elling. Derrière la sophistication harmonique, chaque pièce conserve la lisibilité d’un chant. La construction mélodique demeure au centre de l’écriture. Rien n’est sacrifié à la démonstration intellectuelle.

Close the Loop, deuxième plage du disque, en constitue un bel exemple. Clark Sommers y affirme un sens remarquable de l’architecture musicale tout en laissant à chacun une pleine liberté d’intervention. Dana Hall impressionne par la richesse de son jeu. Sa batterie ne se contente jamais de soutenir le tempo. Elle dialogue, relance, suggère, parfois même conduit le discours. Geof Bradfield et John “Wojo” Wojciechowski alternent tension et lyrisme avec une élégance constante. Les solos ne cherchent jamais à s’imposer. Ils prolongent une parole collective déjà engagée.

L’autre réussite de WaBaSH tient à sa construction d’ensemble. Les morceaux ne sont pas simplement réunis sous une même pochette. Ils composent un véritable parcours dont la logique émotionnelle se révèle progressivement. Chaque nouvelle écoute dévoile un détail, une respiration, une inflexion jusque-là passée inaperçue.

À l’heure où les plateformes privilégient les morceaux isolés et les écoutes fragmentées, le quartet revendique implicitement une autre idée du disque. Celle d’une œuvre pensée comme un tout, avec ses équilibres, ses respirations et son propre récit.

L’album rappelle également que Chicago demeure l’un des grands foyers du jazz contemporain. Loin des regards souvent tournés vers New York, la ville continue de faire vivre une scène où l’esprit collectif demeure une valeur fondamentale. Les carrières s’y construisent dans la durée, les collaborations deviennent des fidélités, et la confiance artistique finit par compter autant que la maîtrise instrumentale.

Dans ce contexte, WaBaSH apparaît comme bien davantage qu’un premier album. Il est l’aboutissement d’une histoire commune.

Au fil de ses dix compositions, le disque s’impose comme l’une des réalisations les plus accomplies de l’année. Il séduira naturellement les amateurs de jazz, mais aussi ceux qui fréquentent la musique de chambre, la création contemporaine ou les formes les plus libres de l’improvisation acoustique. Son ambition ne repose jamais sur le spectaculaire. Elle s’exprime dans la nuance, la précision et une rare sincérité.

Au fond, WaBaSH rappelle une évidence que le jazz sait parfois faire oublier: les plus grandes musiques naissent rarement de la seule virtuosité individuelle. Elles prennent forme dans le dialogue, dans la mémoire commune, dans cette confiance qui autorise chacun à laisser de la place aux autres. Clark Sommers et ses partenaires livrent ici une œuvre profondément habitée, d’une élégance discrète, qui semble déjà appelée à durer.

WaBaSH paraîtra à la fin du mois de juillet chez Calligram Records. Clark Sommers y tient la contrebasse, Geof Bradfield et John “Wojo” Wojciechowski les saxophones ténors, Dana Hall la batterie. Un disque qui s’annonce d’ores et déjà comme l’une des parutions incontournables du jazz contemporain en 2026.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, July 6th, 2026

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To buy this album

Website

Musicians :
CLARK SOMMERS: bass
GEOF BRADFIELD: tenor saxophone, soprano saxophone and bass clarinet
JOHN WOJCIECHOWSKI: tenor saxophone, alto saxophone and flute
DANA HALL: drums and cymbals

Track Listing:

1. Points of Reduction
2. Close The Loop
3. Bass Intro 1
4. Kasbah
5. Group Solitude
6. Contemplation
7. In Your Own Sweet Way
8. Bass Intro 2
9. That Was Then
10. Ornette-Type-Tune

Tracks 1, 2, 9 composed by Clark Sommers, Phrenology Music BMI
Tracks 3, 8 improvised by Clark Sommers
Track 4 composed by Dana Hall, DairyFree Music BMI
Tracks 5, 10 composed by John Wojciechowski, John Wojciechowski Music BMI
Track 6 composed by Geof Bradfield, Geocentric Music BMI
Track 7 composed by Dave Brubeck, Derry Music Company BMI

Produced by Clark Sommers
Recorded, mixed and mastered by Ken Christianson at Pro Musica, Chicago, IL, November 23, 2025
Album layout, design, and photography by Chad McCullough