Elias Haslanger – Legacy (FR review)

Cherwood Records – Street date : July 24, 2026
Jazz
Elias Haslanger – Legacy

Je me souviens encore de mon arrivée aux États-Unis, au cœur de la pandémie. J’avais quitté la France alors que le trafic aérien mondial tournait au ralenti. Mon itinéraire m’avait conduit en Suisse, puis au Canada, avant de rejoindre Austin, au Texas. À peine installé, le premier musicien que j’eus l’occasion de découvrir sur scène fut Elias Haslanger.

La première impression fut celle d’une maîtrise instrumentale remarquable. Pourtant, ce qui frappait davantage encore n’était pas la seule virtuosité, mais le choix esthétique. Là où des saxophonistes comme Céline Bonacina ou Lakecia Benjamin explorent des territoires où le jazz dialogue volontiers avec le funk, le hip-hop ou les musiques actuelles, Elias Haslanger revendique une autre voie. Son univers demeure profondément ancré dans la tradition du hard bop et du jazz acoustique américain, sans jamais donner le sentiment de regarder le passé avec nostalgie. Chez lui, la tradition reste une matière vivante, constamment réinterprétée.

Cette fidélité à une certaine idée du jazz n’a jamais échappé aux grandes figures du genre. Ellis Marsalis saluait déjà son travail en écrivant: «Elias’s CD Kicks is very much in the jazz group concept of today. It is obvious he has spent the time to reach a level of excellence that is commendable». De son côté, DownBeat évoquait «Haslanger’s freewheeling licks roar with virtuosity and infectious joie de vivre», soulignant cette combinaison rare de maîtrise technique et d’élan communicatif.

Au fil des décennies, Elias Haslanger a construit une carrière d’une remarquable discrétion mais d’une incontestable solidité. Son parcours l’a conduit à collaborer avec Ellis Marsalis, Maynard Ferguson, Dr. James Polk, Christopher Cross, Asleep at the Wheel, Alejandro Escovedo, Charlie Hunter, Sheryl Crow, Spoon, Grupo Fantasma, Black Pumas, The Four Tops ou encore The Temptations. Peu de saxophonistes peuvent revendiquer une telle diversité de collaborations tout en restant fidèles à une identité musicale aussi clairement affirmée.

Le 24 juillet, Cherrywood Records publiera Legacy, un album qui s’inscrit naturellement dans cette trajectoire tout en marquant une étape décisive. Derrière son apparente continuité stylistique se cache une œuvre sensiblement différente de ce que le saxophoniste avait proposé jusqu’à présent. Plus qu’un nouvel enregistrement, Legacy donne le sentiment d’être une forme de bilan provisoire, celui d’un musicien qui regarde son parcours avec suffisamment de recul pour en extraire une parole plus personnelle.

Ceux qui ne connaissent de lui que ses célèbres concerts du lundi soir, le désormais incontournable Church on Monday, présenté durant de nombreuses années au Continental Club Gallery d’Austin, découvriront un autre visage. Ce rendez-vous hebdomadaire avait contribué à faire d’Elias Haslanger l’une des figures incontournables de la scène locale, un musicien capable d’attirer aussi bien les passionnés de jazz que les curieux venus découvrir l’effervescence culturelle d’Austin. Pourtant, réduire sa carrière à cette résidence serait profondément injuste.

À mes yeux, Legacy constitue son disque le plus accompli et le plus intime. Le morceau «Faith In Family» en représente probablement le cœur émotionnel. Dès les premières mesures, le saxophone développe un discours d’une grande sincérité, débarrassé de toute démonstration gratuite. Puis le piano installe une boucle harmonique qui prolonge cette émotion avec une remarquable économie de moyens. Chaque silence semble ici participer au récit autant que les notes elles-mêmes.

L’ensemble de l’album bénéficie d’un quintette qui paraît avoir parfaitement assimilé la vision du compositeur. Les musiciens ne cherchent jamais à occuper l’espace pour eux-mêmes. Ils privilégient l’écoute, les respirations et la construction collective. Cette cohérence donne à Legacy une unité qui devient l’une de ses principales qualités.

Parmi les moments les plus inspirés figure «Conferring With The Flowers». Complice de longue date, Mike Sailors apporte une lumière particulière grâce à une trompette dont les interventions prolongent naturellement les phrases du saxophone. Plus qu’un échange de chorus, les deux instruments construisent une véritable conversation musicale, faite de nuances, de retenue et d’une élégance constante.

C’est peut-être là que réside la véritable nouveauté de cet album. Sans abandonner l’énergie qui caractérise son jeu depuis toujours, Elias Haslanger accepte désormais de laisser respirer ses compositions. Les développements prennent davantage de temps, les thèmes s’installent progressivement, les improvisations semblent guidées par une nécessité intérieure plutôt que par la recherche de l’effet. Cette évolution confère à l’ensemble une profondeur nouvelle.

Le morceau «Reflection» en apporte une démonstration particulièrement convaincante. Derrière une écriture fidèle aux grands équilibres du jazz américain apparaissent des couleurs harmoniques plus contemporaines. Elles demeurent discrètes, presque suggérées, mais elles témoignent d’un compositeur qui ne se satisfait plus des recettes éprouvées. Il ne cherche pas à moderniser artificiellement son langage; il l’enrichit de manière organique.

Tout n’est cependant pas révolutionnaire dans Legacy. Certains passages demeurent volontairement ancrés dans un classicisme qui pourra sembler familier aux auditeurs les plus exigeants. Mais c’est précisément cette fidélité assumée qui donne tout son relief aux moments où le musicien s’autorise à déplacer les lignes. L’album ne cherche jamais la rupture spectaculaire. Il préfère les transformations lentes, celles qui s’imposent au fil des écoutes.

À l’écoute de Legacy, une évidence s’impose progressivement: Elias Haslanger regarde désormais bien au-delà des scènes texanes qui ont largement contribué à sa réputation. Le quintette réuni pour cet enregistrement possède l’envergure des grandes formations que l’on imagine aisément sur les scènes des festivals internationaux. Cette ambition nouvelle ne repose pas sur une volonté de séduire un marché plus vaste, mais sur une confiance retrouvée dans son propre langage.

Le morceau «Gentle Giant» illustre parfaitement cette maturité. Son introduction prend volontairement son temps avant de laisser apparaître le thème. Chaque intervention semble pesée, chaque respiration participe à l’architecture générale de la composition. Lorsque le saxophone entre enfin, il ne cherche pas à impressionner. Il impose naturellement sa présence, avec cette autorité tranquille que seuls les musiciens pleinement maîtres de leur art parviennent à atteindre.

Impossible, à cet instant, de ne pas penser à Léo Ferré et à son «Beau Saxo». Non pour établir une comparaison directe, mais parce que le saxophone devient ici davantage qu’un simple instrument soliste. Il porte une pensée, une mémoire, une manière de raconter le temps qui passe. Les improvisations ne relèvent jamais de la simple démonstration technique; elles construisent un véritable discours.

Les amateurs de jazz savent reconnaître ces moments où un artiste franchit une étape importante de son parcours. Un indice ne trompe presque jamais: lorsque plusieurs compositions s’affranchissent du format imposé par les standards radiophoniques, c’est souvent le signe qu’un musicien privilégie désormais le développement des idées plutôt que leur efficacité immédiate. Legacy appartient à cette catégorie d’albums qui réclament du temps, plusieurs écoutes et une disponibilité devenue rare.

Au-delà de la qualité de ce disque, Legacy rappelle également la place singulière qu’occupe aujourd’hui Austin dans le paysage du jazz américain. Longtemps associée presque exclusivement au rock, au blues et à la country, la capitale texane voit émerger depuis plusieurs années une scène jazz particulièrement dynamique, où cohabitent tradition et expérimentations. Elias Haslanger en est l’un des représentants les plus constants. Sans chercher les effets de mode ni la visibilité médiatique, il a contribué, par son travail de scène comme par ses enregistrements, à faire vivre cette identité musicale.

Avec Legacy, il ne renie rien de son passé. Il lui donne simplement une profondeur nouvelle. À une époque où beaucoup cherchent à réinventer le jazz par l’accumulation des influences ou des hybridations, Elias Haslanger choisit un chemin plus exigeant: celui de la maturité, de l’écriture et de la sincérité.

Les grandes évolutions artistiques sont rarement spectaculaires. Elles se manifestent souvent par des déplacements presque imperceptibles, mais qui changent durablement le regard porté sur une œuvre. Legacy appartient à cette catégorie d’albums. Il ne bouleverse pas le jazz contemporain; il rappelle avec élégance qu’un musicien peut encore surprendre en approfondissant son propre langage plutôt qu’en cherchant à en changer.

Dans une époque où le jazz oscille entre la fascination pour les hybridations et le retour revendiqué aux grandes traditions, Elias Haslanger refuse de choisir. Il rappelle qu’il existe une troisième voie, celle d’un musicien qui connaît suffisamment son héritage pour ne plus avoir besoin de le revendiquer. Avec Legacy, il ne cherche ni à moderniser le jazz, ni à le préserver sous verre. Il l’habite. Et c’est sans doute ce qui fait de cet album l’un des témoignages les plus sincères de la scène américaine actuelle.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, July 3rd, 2026

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To buy this album (July 24, 2026)

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Website 

Musicians :
Elias Haslanger, tenor saxophone
Mike Sailors, trumpet
Andy Langham, piano
Ross Margitza, piano
Ryan Hagler, bass
Daniel Dufour, drums

Track Listing :

  1. Legacy 6:21
  2. Going Home 5:54
  3. Faith in Family 8:55
  4. Conferring with the Flowers 6:34
  5. Reflection 7:38
  6. Gentle Giant 8:11
  7. Trouble Down South 7:34
  8. Swinging at Monks 6:01
  9. Sweet Relief 8:01
  10. A View of the City 8:2

Recorded August 30-31, 2025, at Spectrum Studios
Recorded and mixed by Charlie Kramsky
Mastered by Eddy Hobizal
Photo by KTYarbrough Photography
Art by Fumihito Sugawara / Fumanstudios
© 2026 Cherrywood Records.

On the Road Again:
July 6, 2026: Elias Haslanger and Church on Monday, The Continental Club Gallery
July 10, 2026: Elias Haslanger Quintet, The Elephant Room
July 13, 2026: Elias Haslanger and Church on Monday, The Continental Club Gallery
July 20, 2026: Elias Haslanger and Church on Monday, The Continental Club Gallery
July 25, 2026: Elias Haslanger Quintet Legacy Release, Monk’s Jazz
July 27, 2026: Elias Haslanger and Church on Monday, The Continental Club Gallery
August 3, 2026: Elias Haslanger and Church on Monday, The Continental Club Gallery
August 4, 2026: Elias Haslanger Quintet Legacy Release, Jazz TX
August 10, 2026: Elias Haslanger and Church on Monday, The Continental Club Gallery
August 17, 2026: Elias Haslanger and Church on Monday, The Continental Club Gallery
August 24, 2026: Elias Haslanger and Church on Monday, The Continental Club Gallery