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La lourdeur de l’été est devenue impossible à ignorer. Dehors, l’air pèse sur les pavés parisiens ; à l’intérieur, les dernières volutes de vapeur s’échappent d’une tasse de café fraîchement servie, posée sur la table basse à côté de la chaîne hi-fi. Ce sont de ces après-midi suspendus qui exigent une écoute patiente, de celles où le temps ralentit juste assez pour que chaque note trouve sa respiration naturelle. Le disque s’engage dans le lecteur, le silence se fait, et l’univers du Ali Ryerson Quartet commence à se dessiner.
La grâce et l’évidence d’un jazz intemporel
Le nom d’Ali Ryerson est de ceux qui, l’air de rien, jalonnent l’histoire du jazz depuis des décennies. Loin d’être une simple découverte, elle s’est imposée au fil du temps comme l’une des flûtistes les plus respectées de la discipline, croisant la route de figures tutélaires qui incarnent des chapitres entiers de la modernité musicale. De Red Rodney à Stéphane Grappelli, en passant par Roy Haynes, Kenny Barron et Wynton Marsalis, son CV force le respect. Pour les passionnés, sa maîtrise est une évidence familière. Pourtant, malgré d’innombrables apparitions en tant qu’invitée de marque, cet album marque la première fois que l’on s’assoit pour écouter pleinement son projet, tel un tête-à-tête intime.
Dès les premières mesures, le quartet ne cherche pas à réinventer la grammaire du jazz. Il épouse l’héritage avec une sérénité absolue, invitant l’auditeur dans un territoire connu avant de dévoiler sa véritable nature. Dès que la flûte d’Ali Ryerson résonne, l’ensemble prend une densité singulière. Son timbre est lumineux sans jamais céder à la démonstration, précis tout en conservant une chaleur organique. Elle glisse avec une aisance déconcertante sur la trame rythmique, ciselant chaque phrase avec une sobriété élégante. Pas d’esbroufe ni de virtuosité gratuite : chaque note sert la mélodie, chaque silence est habité. C’est moins une démonstration technique qu’une véritable poésie vivante.
Cette alchimie collective est sans doute la plus grande force du disque. Fruit de nombreuses années de compagnonnage sur scène, la complicité des musiciens saute aux yeux — ou plutôt aux oreilles — dès la première écoute. Ils devinent leurs intentions avec un instinct presque télépathique, sachant exactement quand s’effacer pour laisser le silence dire plus que les mots, ou quand se porter en avant. À une époque où tant d’albums sont assemblés dans l’urgence des studios, ce quartet rappelle la magie d’un langage commun forgé au fil des décennies.
Autour de la leadeuse, le pianiste Larry Ham tisse une toile harmonique subtile, ne cherchant jamais à prendre le pas sur la mélodie. Ses solos possèdent une distinction discrète qui se révèle au compte-gouttes. À la contrebasse, Lou Pappas insuffle une rondeur rassurante, véritable cœur battant qui donne au projet toute sa profondeur charnelle. Enfin, le batteur Tom Melito fait preuve d’une délicatesse rare, évitant le piège de la lourdeur pour sculpter des textures rythmiques qui permettent à l’ensemble de respirer. Aucun de ces artistes ne cherche la lumière individuelle. Ils se mettent corps et âme au service du collectif, offrant un équilibre saisissant qui gagne en relief à chaque écoute.
Une telle maîtrise ne doit rien au hasard. Elle puise ses racines dans l’histoire même de la flûtiste. Née à New York en 1952, Ali Ryerson a grandi au cœur du réacteur musical. Son père, Art Ryerson, guitariste de studio légendaire ayant accompagné aussi bien Charlie Parker que Frank Sinatra ou Elvis Presley, lui a transmis le sens du rythme et de l’exigence. Si cet héritage a inévitablement façonné ses instincts, elle a su tracer sa propre voie, devenant une habituée des prestigieux sondages du magazine DownBeat. Forte de cette légitimité, elle s’offre aujourd’hui le luxe d’une indépendance totale, publiant cet opus sur son propre label, ACR Music. Un choix artistique et intime qui témoigne de la liberté avec laquelle elle aborde désormais son art.
L’album s’ouvre d’ailleurs sur un parti pris narratif fort, intégrant des improvisations en solo captivées sur le vif lors de ses tournées récentes, entremêlées à des compositions de maîtres brésiliens et des standards revisités. L’escapade vers les rythmes bossa nova, notamment, tombe sous le sens avec la flûte, mais Ryerson évite l’écueil de la carte postale facile. Elle en extrait une mélancolie lumineuse, prolongeant les notes avec une gravité poétique. L’ensemble reste ancré dans un jazz feutré, teinté de nuances latines mais toujours fidèle à cette intimité qui caractérise le projet.
Au bout du voyage, lorsque les dernières vibrations s’évanouissent, le café a depuis longtemps refroidi et la touffeur estivale n’a pas quitté les rues. Pourtant, la pièce semble habitée d’une autre énergie. La musique a réussi ce tour de force de transfigurer un après-midi ordinaire en un moment suspendu, plus riche, plus apaisé. Les albums capables d’une telle grâce ont toujours été rares. Celui-ci rejoint discrètement leurs rangs.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, June 30th, 2026
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Musicians :
Ali Ryerson, flute and flute alto
Larry Ham, piano
Lou Pappas, bass
Tom Melito, drums
Track Listing :
Chuck’s Tune
Cold Snap
Three and One
Flying in Space
Before Today/Yesterdays
Conecar de Novo
Let’s Call is Love/Hhat is this thihg
Alicat Blues
Nada Como ter Amor
Boppin’ Low
Fe