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Bob Nell et Michael Bisio, We Are Here: une conversation magistrale entre deux musiciens, nourrie par un demi-siècle de complicité.
À l’aube, les oiseaux avaient retrouvé leurs nids aux abords du studio. Au même instant, un colibri passait de fleur en fleur, effleurant les pistils avec une précision infinie. Le battement de ses ailes, si rapide qu’il semblait se dissoudre dans la lumière naissante, donnait l’impression d’un mouvement permanent, presque irréel. C’est exactement cette sensation qui m’a traversé lorsque les premières mesures de Injury or Malpractice? ont commencé à résonner. Dès les premières secondes, la musique impose une urgence instrumentale saisissante, une tension organique qui rappelle l’agitation élégante de cet oiseau minuscule. Puis la contrebasse ample et profondément résonnante de Michael Bisio est venue interrompre cette contemplation matinale pour m’entraîner ailleurs. Avant même que le premier morceau n’ait pleinement révélé sa trajectoire, We Are Here s’imposait déjà comme une œuvre d’une rare élévation.
Comme je le fais toujours lorsque je découvre un nouvel album, j’ai volontairement choisi de ne rien lire sur les musiciens avant la première écoute. Lorsqu’une œuvre atteint un tel niveau d’accomplissement artistique, il me paraît essentiel de laisser la musique parler d’elle même, sans filtre ni préjugé, afin qu’elle construise seule son propre récit. Au piano, Bob Nell se révèle immédiatement à la hauteur de cette exigence. Son écriture évolue dans un territoire où le jazz contemporain dialogue naturellement avec un lyrisme presque poétique et une rigueur architecturale qui évoque parfois les grandes formes de la musique classique. Rien n’y paraît démonstratif. Tout semble couler avec une évidence tranquille. Ce qui frappe avant tout est cette impression d’honnêteté absolue, mais aussi cette confiance discrète qui ne peut naître qu’entre des musiciens ayant partagé des décennies de conversations musicales. Chaque phrase semble répondre à une autre entendue bien des années auparavant. Rien n’apparaît comme une affirmation isolée. Tout participe d’un dialogue ininterrompu.
Originaire du Montana, Bob Nell entretient avec le contrebassiste new yorkais Michael Bisio une relation musicale qui dure depuis plus d’un demi-siècle.
Une telle longévité ne suffit pourtant pas à expliquer la profondeur de We Are Here. Ce qui façonne véritablement cet album réside dans un langage commun, lentement construit au fil des décennies, nourri par d’innombrables expériences, rencontres et collaborations. Chaque musicien rencontré laisse une empreinte. Chaque projet enrichit une mémoire musicale qui ne cesse de se transformer. Mais rares sont les artistes capables de métamorphoser cet héritage accumulé en une œuvre aussi cohérente, aussi personnelle et aussi pleinement accomplie. Ici, le dialogue entre Nell et Bisio prend corps à travers une série de compositions originales signées Bob Nell, interprétées par deux formations en trio où se succèdent les batteurs Adam Greenberg et Austin Belluscio.
Leur histoire commune débute à Seattle en 1975, alors que tous deux entreprennent leurs premiers pas professionnels. Cette année-là occupe une place singulière dans l’histoire du jazz. Keith Jarrett publie The Köln Concert, Miles Davis enregistre l’incandescent Agharta et Charles Mingus signe Changes One. Il est difficile d’imaginer que de jeunes musiciens passionnés comme Bob Nell et Michael Bisio n’aient pas été profondément marqués par cette période d’une richesse exceptionnelle. Les grands albums ne surgissent presque jamais d’une inspiration soudaine. Ils mûrissent lentement. Ils se construisent dans la durée, portés par l’expérience, la patience et une compréhension toujours plus intime du langage de l’improvisation. À ce niveau, chaque note semble porter en elle le poids d’une vie entière.
L’une des singularités les plus remarquables de We Are Here réside dans le choix d’avoir confié les parties rythmiques à deux batteurs différents. Adam Greenberg et Austin Belluscio se partagent les compositions avec une répartition presque équilibrée. Ce choix ne répond en rien à une contrainte pratique. Il participe pleinement de la vision artistique de l’album. Chacun apporte une couleur, une respiration, une manière particulière d’habiter le temps. Leur vocabulaire rythmique, leurs nuances et leur approche du son modifient subtilement l’atmosphère émotionnelle des pièces sans jamais rompre l’unité remarquable de l’ensemble. Bob Nell et Michael Bisio possèdent une autorité musicale qui permet précisément cette diversité sans que la cohérence ne soit jamais menacée.
Toutes les compositions portent la signature de Bob Nell, dont l’écriture affirme une identité immédiatement reconnaissable. Certaines lignes mélodiques rappellent parfois le raffinement harmonique de Bob James, mais la parenté s’arrête là. Jamais Nell ne cherche à reproduire une esthétique existante. Il développe au contraire une voix personnelle où l’élégance mélodique se conjugue avec une curiosité harmonique permanente.
La plus grande qualité de Bob Nell réside peut-être dans sa générosité de compositeur autant que dans son intelligence de pianiste. Il possède ce sens rare qui consiste à savoir exactement quand prendre la parole et, surtout, quand choisir de s’effacer. Une improvisation de Michael Bisio ou une intervention particulièrement inspirée de l’un des deux batteurs est parfois simplement accompagnée de quelques accords presque imperceptibles avant que le piano ne revienne progressivement occuper sa place. Cette retenue donne aux improvisations un espace d’une liberté remarquable. Chaque retour du piano semble alors s’imposer avec une évidence presque émouvante. À aucun moment la virtuosité individuelle n’est recherchée pour elle-même. Chaque geste instrumental participe d’une construction collective où l’équilibre prévaut constamment sur la démonstration.
J’ai souvent pensé que le véritable visage des grands musiciens se révélait dans la forme exigeante du trio acoustique avec piano. Peu de configurations laissent autant de place à la vérité du jeu, puisque chaque instrument assume une responsabilité égale dans l’équilibre de l’ensemble. Pourtant, We Are Here dépasse encore cette simple idée d’équilibre. Ce qui distingue véritablement cet enregistrement relève d’une qualité plus difficile à définir, celle d’une complémentarité presque instinctive. Chaque musicien semble prolonger la pensée de l’autre, compléter ses silences autant que ses paroles musicales. Cette écoute permanente permet aux compositions, pourtant d’une réelle sophistication architecturale, de se déployer avec une fluidité étonnante. La complexité n’y devient jamais un exercice intellectuel. Elle demeure constamment traversée par l’émotion.
We Are Here n’est pas un disque destiné à accompagner distraitement une conversation ou à se fondre dans le décor sonore d’une journée. Il réclame une disponibilité totale de son auditeur. En retour, il offre une expérience d’écoute dont la richesse se révèle progressivement. L’ordre des compositions semble avoir été pensé avec un soin remarquable. Chaque pièce prolonge la logique musicale et émotionnelle de la précédente, approfondissant peu à peu le discours général jusqu’à faire apparaître l’album non comme une simple succession de morceaux, mais comme une véritable œuvre pensée dans son unité.
Lorsque la dernière note s’éteint enfin et que le silence reprend sa place, quelque chose continue pourtant de vibrer. Les thèmes persistent dans la mémoire, les échanges entre les musiciens résonnent encore intérieurement et l’on comprend alors que We Are Here appartient à cette catégorie extrêmement rare d’albums qui ne s’achèvent jamais tout à fait au moment où ils se terminent. Ils continuent d’habiter l’auditeur longtemps après l’écoute, comme le prolongement naturel d’une conversation commencée il y a plus de cinquante ans et que rien ne semble désormais pouvoir interrompre.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, June 29th, 2026
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Musicians :
Bob Nell – piano
Michael Bisio – bass
Adam Greenberg – drums (1-7)
Austin Belluscio – drums (8-12)
Track Listing :
Injury or Malpractice? 5:45
Trance-Lamentique 5:48
Blues for KB 3:07
Elegy for Elephanthead 3:57
The Aerial Lariat 3:57
I Had a Few Things in Mind 6:36
Achromaticism 5:38
Interweave 7:21
The Bird Giant 3:34
Lucy’s Waltz 4:32
Dawnland 6:43
Shelter in Place 4:13
Compositions by Bob Nell | Plechmo Music (BMI)
Production Info:
Produced by Bob Nell
Recorded, mixed & mastered by Gil Stober at Peak Recording, Bozeman, MT
Recorded on August 19-20, 2025
Band photos by Ginny Barry
Artwork by Dawn Bisio
Front & back cover: “Pulse of the Planet” 2022
Interior artwork: “Jellybean Origin Story” 2024
Cover design & layout by John Bishop